« En voilà un qui ne trompe pas son monde ! Ce Président massif, on discerne du premier coup d’œil ce qu’il incarne : il y a du lingot dans cet homme-là. » (François Mauriac le 14 novembre 1954). Première partie.


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Ce jeu de mots, « Quel bovin vous amène ? » fut un titre de l’hebdomadaire satirique "Le Canard enchaîné" du 1er juillet 1953 pour saluer l’élection de Joseph Laniel à la Présidence du Conseil des ministres. Et le vieil Édouard Herriot, Président de l’Assemblée Nationale, de surenchérir : « Je ne pense pas que la France ait jamais connu une semblable agonie. ».

Le 12 octobre 1889, il y a cent trente ans, est né dans l’Orne l’un des hommes politiques les plus atypiques de la Quatrième République. Faisant partie de la droite modérée (les républicains indépendants), Joseph Laniel fut à la tête du gouvernement pendant douze mois. Homme de caractère massif, têtu, sans beaucoup d’égard à la méthode de gouvernance, Joseph Laniel se prêtait bien aux caricatures et aux quolibets, comme l’a montré François Mauriac qui fustigeait « une dictature à tête de bœuf ». Douze mois de "dictature à tête de bœuf" ? Vraiment ?

André Figueras, dans sa "Zoologie du Palais-Bourbon" (1956), n’avait eu aucun mal, en effet, à déterminer l’animal qu’il y avait en Joseph Laniel : « On voudrait bien, ne serait-ce que par souci de ne pas être banal, comparer Joseph Laniel à autre chose qu’un bœuf. Mais cela est d’autant plus impossible qu’il semble cultiver comme à plaisir la ressemblance. Ce n’est pas assez qu’il soit massif, pesant, de membres brefs et lourds, que sa tête engoncée dans ses épaules soit presque aussi large que son poitrail, que ses gros yeux aux bords rouges aient l’air d’attendre les mouches, et que, de son museau qui mastique à l’horizontale (c’est la seule façon qu’a Laniel de ruminer), on s’étonne de ne pas voir découler un scintillant filet de bave. Il a encore fallu que Joseph Laniel se fît coiffer en brosse, de façon que son mufle apparût à plein, carré. De sorte qu’on rêve de l’apercevoir à l’abandon dans une pâture, et se nourrissant, par grosses bouchées, de sa litière. ».

Cela dit, cette envergure bovine, Joseph Laniel n’était pas le seul à l’avoir. Édouard Herriot aurait pu aussi être comparé à un taureau, et Alexandre Millerand avait le même type de silhouette robuste et carrée.

Fils d’un ancien militaire de Saint-Cyr devenu industriel du tissage par l’entreprise du grand-père, Joseph Laniel a repris l’affaire familiale dès la fin de ses études. Patron paternaliste du début du siècle, il fut élu conseiller général de Livarot en 1919 et maire de Notre-Dame-de-Courson en 1922 (il resta maire jusqu’à sa révocation en 1943 par le régime de Vichy). Patron et élu local, faisant vivre de nombreuses familles.

L’histoire changea de "paradigme" quand son (toujours) père, député de Lisieux depuis 1896, s’est retrouvé en ballottage difficile aux élections législatives de 1932. Au premier tour du 1er mai 1932, il avait 400 voix de retard par rapport à un autre candidat, si bien qu’il s’est désisté et a demandé à son fils Joseph de se présenter au second tour du 8 mai 1932. Joseph Laniel fut élu député du Calvados avec 52,0% des voix. Il fut réélu sans discontinuité jusqu’à l’avènement de la Cinquième République, en 1958.

Industriel, Joseph Laniel a beaucoup travaillé à l’Assemblée sur certaines propositions dans le domaine économique et fiscal. Il s’est inscrit dans un groupe de centre droit (à la dénomination fluctuante selon les législatures). Il fut réélu dès le premier tour le 26 avril 1936 avec 56,2% des voix, très largement en tête. Son mandat de quatre ans obtenu en 1936 fut prolongé en juillet 1939 en principe jusqu’en mai 1942, en raison des fortes probabilités d’entrée en guerre (les élections auraient normalement dû se dérouler …en mai 1940 !).

Sa compétence l’a fait entrer dans le gouvernement de Paul Reynaud, comme Sous-Secrétaire d’État aux Finances du 21 mars 1940 au 18 mai 1940. Joseph Laniel était dans le même parti que Paul Reynaud, l’Alliance démocratique, et il lui vouait fidélité et admiration. Lors d’un remaniement le 18 mai 1940, Paul Reynaud a fait l’erreur de se séparer d’un de ses meilleurs soutiens au conseil des ministres. L’enjeu était fort : Paul Reynaud était opposé à l’armistice, tandis que son Vice-Président du Conseil Philippe Pétain était pour l’armistice. Les différents ministres étaient très partagés, et finalement, le 16 juin 1940, le Président de la République Albert Lebrun a cru (par erreur) discerner une légère majorité favorable à l’armistice, donnant à Pétain la direction du gouvernement.

Probablement par manque de vision ou même de visibilité politique, Joseph Laniel fut de ceux qui ont voté les plein pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. Mais il s’opposa très vite au régime de Vichy et garda contact avec Paul Reynaud qui fut incarcéré à partir du 7 septembre 1940. Après l’invasion de la zone libre par les nazis, Joseph Laniel regagna Paris et fut contacté par les résistants qui l’ont conduit à se rendre à la première réunion du Conseil National de la Résistance (CNR) le 27 mai 1943. L’objectif de De Gaulle et de Jean Moulin était clair : il fallait un représentant de tous les partis et syndicats de la Troisième République au CNR. Joseph Laniel représentait ainsi l’Alliance démocratique, puisque Paul Reynaud était incarcéré. Lors de la libération de Paris, il défila le 26 août 1944 au premier rang, aux côtés de Georges Bidault et de De Gaulle, et fut délégué par le CNR à l’Assemblée consultative, qui servait de parlement au gouvernement provisoire avant l’organisation d’élections législatives après la guerre.

L’action de Joseph Laniel, dès lors, s’est portée sur l’indemnisation des habitants et des entrepreneurs sinistrés par la guerre. Son département normand a été particulièrement touché. Pour cela, il a prôné le libéralisme économique pour faire redémarrer l’économie nationale. Il fut réélu député le 21 octobre 1945, comme tête de liste arrivée en deuxième position (derrière la liste MRP) avec 17,2% des voix et le 2 juin 1946, avec plus de 20% des voix. De ces deux Assemblées Nationales Constituantes, il fut vice-président.

Siégeant dans l’opposition face à une majorité tripartite MRP-PCF-SFIO, Joseph Laniel s’opposa aux deux projets constitutionnels et aux nationalisations. Il milita pour de meilleures indemnisations des victimes de guerre. En décembre 1945, il insista sur le fait qu’une adhésion au FMI signifierait pour la France l’application d’une politique libérale : « Il faut jouer franc jeu sur le marché mondial, et la question est de savoir si une économie française qui serait fonctionnarisée (…) pourrait faire bonne figure à côté de pays jouissant de la liberté d’entreprise et d’un machinisme industriel sans cesse renouvelé. ». Il a expliqué le 26 mars 1946 qu’il n’avait pas voulu s’opposer au programme de nationalisations du CNR pour préserver l’unité des patriotes.

Pendant toutes ces années, Joseph Laniel s’est montré rapidement comme le leader de l’opposition, et ses compétences en matière économique et financière lui permettaient de fournir de nombreux arguments et des contre-projets aux réalisations du gouvernement provisoire. En décembre 1945, il a fondé le Parti républicain de la liberté (PRL) qui est devenu le CNIP (Centre national des indépendants et paysans) d’Antoine Pinay, puis les Républicains indépendants (RI) de Valéry Giscard d’Estaing (puis du Parti républicain de VGE et François Léotard, puis Démocratie libérale d’Alain Madelin). Joseph Laniel était favorable à l’alliance avec les États-Unis (il a voté la ratification du Traité de l’Atlantique le 26 juillet 1949). Il préconisa aussi un changement de mode de scrutin, et un encadrement du droit de grève.

Aux élections législatives du 10 novembre 1946, Joseph Laniel a fait une liste commune avec les gaullistes et réduit l’écart avec la liste MRP. Il a obtenu 28,7% des voix, gagnant deux sièges, le sien et celui du gaulliste Raymond Triboulet. Il garda sa vice-présidence de l’Assemblée Nationale, et présida le groupe PRL. À l’échelle nationale, le PRL était dans une coalition qui regroupait 72 sièges avec 13% des voix. Après le départ des communistes du gouvernement (182 sièges sur 619), une majorité de Troisième force essaya de s’imposer sans beaucoup de succès, composée du MRP, de la SFIO et de partis centristes, notamment les radicaux. Joseph Laniel réclama un plus grand effort militaire en Indochine, mais sans augmenter la pression fiscale.

Manquant de majorité, la Troisième force a dû s’élargir sur le centre droit et le gouvernement du radical normand André Marie appela le PRL à siéger au gouvernement. Ainsi, Joseph Laniel fut nommé Secrétaire d’État aux Finances et aux Affaires économiques le 26 juillet 1948, rattaché au Ministre des Finances qui ne fut autre que Paul Reynaud, qui fit là un de ses brefs retours dans la vie gouvernementale, mais leurs programmes économiques ont été rejetés par l’aile gauche de la majorité et le gouvernement a dû démissionné dès le 28 août 1948.

Chef d’un parti ayant 38 sièges sur 619, Joseph Laniel pouvait faire ou défaire des majorités, ce qui expliquait qu’il a participé dans plusieurs gouvernements (instables) du début de la Quatrième République. Ainsi, après la chute du gouvernement d’Henri Queuille le 5 octobre 1949 (gouvernement assez long), Joseph Laniel s’opposa le 15 octobre 1949 à la formation d’un gouvernement dirigé par Jules Moch, mais il vota le 27 octobre 1949 pour l’investiture de Georges Bidault comme Président du Conseil.

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Aux élections législatives du 17 juin 1951, Raymond Triboulet s’est présenté sur sa propre liste RPF, et Joseph Laniel fut réélu à la tête de sa liste CNIP avec 15,8% des voix. À l’échelle nationale, les républicains indépendants ont obtenu 53 sièges sur 627. Avec l’arrivée de 121 députés gaullistes (RPF), premier parti de France, la Chambre s’est droitisée, avec deux faits notables : effondrement des communistes (de 182 à 103 sièges) et du MRP (de 173 à 94 sièges). Joseph Laniel intégra le gouvernement issu de ces élections, dirigé par le centriste René Pleven (UDSR) et formé le 11 août 1951. Il fut nommé Ministre des PTT du 11 août 1951 au 4 octobre 1951.

Dans ce gouvernement de René Pleven, il y avait trois ministres d’État représentant les autres partis de la majorité que celui du chef du gouvernement : Henri Queuille (radical), Maurice Petsche (CNIP) aux Finances et Jean Letourneau (MRP) ainsi qu’un Vice-Président du Conseil, Georges Bidault (MRP) à la Défense. Or, Maurice Petsche, qui avait été pressenti deux fois pour former un gouvernement, est mort le 16 septembre 1951. Dans le remaniement du 4 octobre 1951, Joseph Laniel le remplaça et il resta Ministre d’État (représentant le CNIP) jusqu’au 8 mars 1952, poursuivant également dans le gouvernement (très bref) dirigé par Edgar Faure formé le 20 janvier 1952 à la suite de la chute du gouvernement Pleven le 7 janvier 1952. L’une des dates importantes fut le 21 septembre 1951 avec la loi Marie-Barangé sur l’aide à l’enseignement privé qui cassa définitivement la Troisième force et qui esquissait des majorités plutôt axées sur le centre droit et la droite.

La chute du gouvernement du radical René Mayer, le 21 mai 1953, a provoqué une nouvelle crise politique, assez longue (plus d’un mois, la plus longue de la Quatrième République, trente-huit jours, ex æquo avec la chute du gouvernement de Maurice Bourgès-Maunoury le 30 septembre 1957) qui a vu défiler de nombreux hommes politiques pressentis pour diriger le gouvernement mais systématiquement rejetés par les députés pour une raison ou une autre : Guy Mollet, André Diethelm, Paul Reynaud, Pierre Mendès France, Georges Bidault, André Marie et Antoine Pinay. Évidemment, l’hypothèse la plus importante fut celle de Pierre Mendès France qui fut rejetée le 4 juin 1953 par 314 voix contre 301.

La situation parlementaire était la suivante. Les députés RPF, les plus nombreux, ont été complètement isolés de cette législature, par un ostracisme mutuel : les dirigeants des partis gouvernementaux les laissaient de côté, et surtout, De Gaulle leur refusait tout implication gouvernementale. Néanmoins, au fil des mois, deux cinquièmes des députés gaullistes ont quitté le RPF, par exclusion ou volontairement, notamment à cause des ambitions personnelles, et du soutien de certains députés lors de l’investiture d’Antoine Pinay (le 8 mars 1952) contre l’accord de De Gaulle.

L’effondrement du RPF aux élections municipales des 26 avril et 3 mai 1953 (entre autres, perte de la ville de Marseille), dû en partie au désengagement de l’électorat de droite, a conduit De Gaulle le 6 mai 1953 à dissoudre le RPF et à rendre leur liberté à ses députés qui, le 26 mai 1953, en pleine crise politique, ont fondé l’Union des républicains d‘action sociale (URAS), et allaient devenir les "Républicains sociaux" (Michel Debré, Jacques Chaban-Delmas, Roger Frey, Edmond Michelet, Léon Delbecque, etc.).

Lorsque le Président de la République Vincent Auriol proposa Joseph Laniel comme futur Président du Conseil, après tant d’échecs d’investiture, les députés, lassés, l’ont accueilli avec bienveillance, notamment à droite, bien sûr, mais aussi chez les députés gaullistes car il avait fait partie du CNR. Ainsi, Joseph Laniel fut investi à la Présidence du Conseil le 26 juin 1953 par 398 voix contre 206.

Dans la seconde partie, j’évoquerai son gouvernement, et notamment la crise sociale sans précédent que Joseph Laniel a déclenchée quelques jours après son arrivée au pouvoir. La crise d’août 1953 n’est d’ailleurs pas sans rappeler …la crise des gilets jaunes.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Dictionnaire des parlementaires français (La Documentation française).
Joseph Laniel.
Georges Bidault.
Débarquement en Normandie.
Libération de Paris.
Général De Gaulle.
Général Leclerc.
Jean Moulin.
Daniel Cordier.
Le programme du Conseil National de la Résistance (CNR).
Jean Monnet.
Joseph Kessel.
Maurice Druon.
André Malraux.
Maurice Schumann.
Jacques Chaban-Delmas.
Daniel Mayer.
Edmond Michelet.
Alain Savary.
Léon Blum.
Pierre Mendès France.
Édouard Herriot.
Vincent Auriol.
René Coty.
Maurice Faure.
Gaston Defferre.
Edgar Faure.
René Cassin.
Édouard Bonnefous.

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