« L’art de bien vivre a moins de rapport aux exercices de la danse qu’à ceux de la lutte, en ce qu’il faut être toujours prêt à soutenir avec fermeté des coups imprévus. » (Marc Aurèle, entre 170 et 180 après J.-C.).



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Le remaniement ministériel a enfin eu lieu, ce matin du mardi 16 octobre 2018. Il a fallu attendre la fin du voyage à Erevan en Arménie (du 10 au 12 octobre 2018, pour le Sommet de la Francophonie et un hommage à Charles Aznavour) et attendre un jour supplémentaire à cause des inondations désastreuses dans l’Aude la nuit du 14 au 15 octobre 2018 (onze personnes y ont trouvé hélas la mort, selon le dernier "bilan" macabre).

Il ne faut pas exagérer les choses. Les vrais perdants de l’affaire, c’étaient les journalistes qui ont attendu et comme toujours lorsqu’on attend, il faut remplir le vide de vide (ceux qui en ont parlé ne savaient pas et ceux qui savaient n’en parlaient pas). De là à parler de crise institutionnelle, décidément, il faudrait relire les journaux sous la Quatrième République pour avoir une petite idée de ce qu’était une (vraie) crise institutionnelle.

Après tout, Nicolas Sarkozy a fait attendre six mois un remaniement qui ne venait pas. Annoncé en avril 2010 avec l’objectif de le faire après la réforme des retraites, il a été concrétisé le 14 novembre 2010. Entre temps, le Premier Ministre François Fillon s’était vendu chèrement et a évité d’être remplacé par Jean-Louis Borloo qui, du coup, a démissionné, laissant le flambeau de l’Écologie à Nathalie Kosciusko-Morizet. Six mois d’un côté, deux semaines de l’autre. Il ne faut donc pas exagérer.

Les mêmes qui critiquent l’attente auraient critiqué les nominations trop rapides, les risques de casseroles (on se souvient du premier gouvernement d’Édouard Philippe et de quatre départs le mois suivant), etc. Et finalement, le meilleur argument évoqué par l’Élysée le 10 octobre 2018, ce fut le respect des personnes : « Les ministres ne sont pas des objets que l’on pose sur une étagère. ». L’argument humaniste !

Rappelons-nous le nombre de nominations qui ont étonné même leur bénéficiaire. J’ai un exemple en tête parce que marquant : Pierre Méhaignerie, qui, pendant cinq ans, s’était préparé à devenir Ministre de l’Économie et des Finances, a découvert qu’il venait d’être nommé… Ministre de la Justice le 30 mars 1993, lors de la composition du gouvernement d’Édouard Balladur ! Et il ne pouvait pas passer inaperçu, il était l’un des quatre Ministres d’État (avec Simone Veil, François Léotard et Charles Pasqua). Il ne connaissait rien à la justice. Il est pourtant resté deux ans Place Vendôme. Plus expert en la matière, Edmond Alphandéry s’était, lui, retrouvé à l’Économie (sans les Finances).

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Revenons au remaniement du 16 octobre 2018. Ce n’est ni un "petit" remaniement, ni un remaniement "technique". Il est important et politique. C’est le quatrième remaniement depuis la nomination du second gouvernement d’Édouard Philippe le 21 juin 2017. Le premier remaniement a eu lieu le 24 novembre 2017 après la désignation de Christophe Castaner comme président de LREM (deux principaux changements : Benjamin Griveaux porte-parole du gouvernement et entrée du député socialiste Olivier Dussopt). Le deuxième a eu lieu le 4 septembre 2018 pour remplacer Nicolas Hulot par François de Rugy (ainsi que le remplacement de Laura Flessel). Le troisième le 3 octobre 2018 pour remplacer Gérard Collomb par Édouard Philippe (certains appelleraient cela plutôt un "ajustement" qu’un "remaniement"). Voici donc le quatrième remaniement (le détail ici).

Parlons rapidement des départs.

Quatre ministres quittent l’équipe gouvernementale : le Ministre de la Cohésion des territoires Jacques Mézard qui désespérait ses collègues du gouvernement, la Ministre de la Culture Françoise Nyssen dont le départ était prévisible, le Ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation Stéphane Travert, supposé trop proche des "lobbies" agroalimentaires (une victoire "posthume" de Nicolas Hulot), et la Secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Économie et des Finances Delphine Gény-Stephann, dont la notoriété est restée quasiment à plat pendant ses dix mois de fonctions (ce qui est un peu injuste mais passons).

Sept membres du gouvernement changent d’attributions ou sont promus et huit nouveaux membres du gouvernement font leur entrée. Cela signifie que le gouvernement est de moins en moins "restreint".

Dans sa globalité, le remaniement a renforcé la position du MoDem qui commençait à s’interroger sur l’intérêt de rester dans la majorité, et a réussi à faire venir deux nouvelles recrues issues des anciens partis gouvernementaux, Franck Riester (LR) et Didier Guillaume (PS), même si les deux s’étaient très nettement détachés de leur parti respectif et rapprochés de la majorité dès 2017 (Didier Guillaume avait même dû lâcher la présidence du groupe PS au Sénat à cause de cela lors du dernier renouvellement sénatorial).

Le plus important ici, c’est la nomination de Christophe Castaner au Ministère de l’Intérieur. Emmanuel Macron et Édouard Philippe ont fait le choix de la prudence et de la sécurité. Christophe Castaner est un politique et un fidèle, quelqu’un d’ultra-fiable. Il est remplacé aux Relations avec le Parlement par Marc Fesneau nommé Ministre auprès du Premier Ministre. Christophe Castaner est secondé par un secrétaire d’État, Laurent Nunez. La nomination de Marc Fesneau est politiquement méritée puisqu’il avait mis en difficulté Richard Ferrand lors de l’élection au perchoir le 12 septembre 2018, en rassemblant des votes de députés du MoDem, de l’UDI-Agir mais aussi, probablement, de LREM voire de LR !

Ce double changement va entraîner sans doute des modifications dans l’organisation interne des deux partis de la majorité. On imagine mal que LREM soit encore dirigé par le Ministre de l’Intérieur. Quant au MoDem, son groupe à l’Assemblée Nationale devra trouver un remplaçant à Marc Fesneau (peut-être Marielle de Sarnez ?) et peut-être aussi un nouveau secrétaire général.

Les "bons" ministres ont été promus.

Jean-Michel Blanquer élargit sa zone de compétence avec l’Éducation nationale et la Jeunesse. Il est secondé par l’un des jeunes députés chouchous du Président, Gabriel Attal (29 ans), chargé de la Jeunesse, dont la mission sera en particulier de mettre en place le service national universel.

Jusqu’à présent sous-ministre, Jacqueline Gourault (ancienne sénatrice du MoDem) devient l’une des ministres les plus importantes du gouvernement, en charge de la Cohésion des territoires et des Relations avec les Collectivités territoriales. Ce dernier champ ministériel, inexistant précédemment (sous Emmanuel Macron), est un élément clef pour la reconquête par Emmanuel Macron des élus locaux jusqu’à maintenant malmenés. C’est donc une excellente nomination, elle qui fut une élus locale pendant plusieurs décennies. Elle est d’ailleurs secondée par un jeune espoir politique, Sébastien Lecornu, lui aussi promu (déjà au gouvernement et issu de LR).

Parmi les secrétaires d’État, Marlène Schiappa augmente elle aussi son champ ministériel en ajoutant, à l’Égalité entre les femmes et les hommes, la Lutte contre les discriminations. Cela paraît d’ailleurs logique d’élargir le "simple" enjeu de l’égalité des sexes à toutes les égalités. Mounir Mahjoubi, lui aussi, est promu et devient secrétaire d’État auprès deux ministres, Bruno Le Maire et Gérald Darmanin.

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Deux nouvelles recrues très politiques ont été nommées pour élargir le spectre politique.

Ancien député LR, Franck Riester, coprésident du groupe UDI-Agir à l’Assemblée Nationale, est nommé Ministre de la Culture. Il connaît beaucoup le dossier de l’audiovisuel public qu’il travaille depuis cinq ans au moins. Il est donc chargé de mettre en place le plan dans ce domaine, en sachant qu’il avait des vues beaucoup plus "révolutionnaires" qu’Emmanuel Macron puisque le 20 décembre 2017 encore, il prônait dans le journal "Le Monde" le principe d’une BBC à la française : « Nous devons adapter les structures de l’audiovisuel public à la révolution des usages et des technologies. Il faut donc créer une BBC à la française : le regroupement des entités de l’audiovisuel public au sein d’un média global doit permettre à terme, grâce aux synergies mises en œuvre au niveau de fonctions supports, de recentrer les moyens sur les contenus. Par ailleurs, afin de le différencier réellement du secteur privé, il faut circonscrire la publicité à quelques niches comme les événements sportifs. À service public, financement public, à secteur privé, financement privé. In fine, le financement de l’audiovisuel public devra se concentrer sur une redevance universelle et sur la diversification des ressources hors publicité. ». Gageons que le nouveau ministre (qui sera chargé aussi des nombreux autres champs de la Culture) devra réduire ses ardeurs réformatrices car Emmanuel Macron ne souhaite évidemment pas provoquer de mécontentement dans un secteur au climat social très sensible (et reconstruire l’ORTF n’est peut-être pas le sens de l’histoire ?).

Quant à l’autre nouveau poids lourd politique, Didier Guillaume, ancien président du groupe PS au Sénat, qui mourait d’envie depuis septembre 2017 d’appartenir au gouvernement, il est nommé Ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, domaine qu’il devrait assez bien connaître avec son passé d’élu d’un département rural (la Drôme).

Enfin, trois autres nouveaux secrétaires d’État ont été nommés pour compléter le tableau : Emmanuelle Wargon (auprès de François de Rugy), Christelle Dubos (auprès d’Agnès Buzyn) et Agnès Pannier-Runacher (auprès de Bruno Le Maire).

Globalement, ce remaniement ministériel, tant attendu (depuis le 3 octobre 2018), n’est pas le signe d’une révolution dans l’équipe gouvernementale. Celle-ci compte quatre membres de plus et la proportion de femmes a légèrement diminué (les tendances "naturelles" reviennent souvent au fil des remaniements). C’est logique de ne rien révolutionner dès lors qu’on n’a jamais cessé de marteler qu’on garderait le cap.

Mais ce remaniement apporte à l’Exécutif un peu d’oxygène politique, une meilleure cohésion et surtout, une plus forte assise politique avec l’arrivée de nouveaux ministres très politiques depuis la fin de l’été (François de Rugy, Franck Riester, Didier Guillaume, Marc Fesneau) et la promotion de ministres déjà politiques (Jacqueline Gourault, Christophe Castaner) ou qui le sont devenus (Jean-Michel Blanquer, Marlène Schiappa). Contrairement à ce qui a été dit voire répété, Emmanuel Macron a réussi encore à attirer des talents extérieurs à la majorité.

Une éventuelle mise en examen de Françoise Nyssen n’impactera donc plus sur l’image du pouvoir exécutif. Ce remaniement, annoncé par simple communiqué de l’Élysée (sans même d’annonce orale), a été réalisé sans en faire un événement majeur. Cette dédramatisation était nécessaire malgré le bouillonnement des médias depuis deux semaines. Tout le gouvernement se réunit le mercredi 17 octobre 2018 à l’Élysée pour le conseil des ministres hebdomadaire, ce qui donne une journée pour faire les différentes passations de pouvoirs.

Bref, j’aurais envie de dire "bien joué" pour cette étape qui sera décisive dans la reconquête de la confiance auprès des Français. Avec juste un bémol, je regrette qu’Amélie de Montchalin, excellente députée LR de l’Essonne, n’ait pas été nommée au gouvernement à cette occasion. Sans doute qu’en haut lieu, on considérait qu’elle serait encore très utile à l’Assemblée Nationale dans la discussion du projet de loi de finance. J’espère que ce n’est que partie remise !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu

(La photo du gouvernement correspond à celle au moment de la nomination du 2e gouvernement d’Édouard Philippe le 21 juin 2017 dont la composition a ensuite évolué quatre fois).


Pour aller plus loin :
Les nouveaux ministres dans le détail (16 octobre 2018).
Le remaniement ministériel du 16 octobre 2018.
La Cinquième République.
La réforme des institutions.
L’affaire Benalla.
La démission de Gérard Collomb.
La démission de Nicolas Hulot.
La démission de François Bayrou.
Emmanuel Macron et l’État-providence.
Emmanuel Macron assume.
Édouard Philippe, invité de "L’émission politique" sur France 2 le 27 septembre 2018.
La France conquérante d’Édouard Philippe.
Le second gouvernement d’Édouard Philippe du 21 juin 2017.
Le premier gouvernement d’Édouard Philippe du 17 mai 2017.
La relance de l’Europe à la Sorbonne.
Discours d’Emmanuel Macron au Congrès de Versailles le 3 juillet 2017.
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Audit de la Cour des Comptes du quinquennat Hollande (29 juin 2017).
Pourquoi voter Bayrou ?
Les élections sénatoriales de 2017.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181016-remaniement-ministeriel.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/remaniement-du-16-octobre-2018-les-208656

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/10/16/36788041.html