« Je crois à ce projet que j’irai porter auprès de vous, j’ai confiance en vous, en nous, en notre patrie. » (Emmanuel Macron, le 16 octobre 2018).


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Après avoir rendu public le remaniement du second gouvernement d’Édouard Philippe le matin, le Président Emmanuel Macron a prononcé une allocution télévisée de douze minutes ce mardi 16 octobre 2018 à 20 heures (texte intégral bientôt ici). Il avait le don d’ubiquité puisqu’au même moment, il prononçait un discours à l’Institut du Monde Arabe aux côtés de son président, Jack Lang, ancien Ministre de la Culture, et du nouveau titulaire du poste, Franck Riester. C’était donc un enregistrement.

C’est clair que la journée a été consacrée à un nouveau départ de la communication présidentielle après trois mois de trou d’air, depuis, en fait, le début de l’affaire Benalla (juste après la victoire au football de l’équipe de France).

Et là, sur la forme, grand étonnement : je m’aperçois que le budget de l’Élysée a été réduit de manière drastique au point de ne pas pouvoir remplacer une ampoule pour éclairer le Président de la République. Plus sérieusement, laisser une fenêtre avec des carreaux derrière la tête du Président n’est pas très conseillé (les bons photographes savent qu’il faut éviter des verticales et des horizontales pour réussir un portrait). Même la table, immense, réfléchissante, pouvait laisser croire à une distance avec les Français. Mais c’était peut-être justement voulu.

L’autre source d’étonnement, toujours sur la forme, c’est l’absence de prompteur. C’est probablement plus authentique mais peut-être moins professionnel : lire souvent ses papiers, du reste avec une écriture manuscrite et souvent raturée, pourrait faire croire à un manque de moyens : la dernière "secrétaire" de l’Élysée a-t-elle été licenciée ? ou est-elle partie à la retraite ? Bref, cela fait un peu bricoleur, artisan, et difficilement compatible avec la communication du chef d’État de la septième puissance du monde. C’est peut-être toujours voulu, pour mettre sur la forme le fond du message qui se voudrait un message d’humilité et de proximité.

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Allocution présidentielle digne de "l’ancien monde", assurément (communication verticale), mais allocution nécessaire. Cette forme de communication est très rare avec Emmanuel Macron, utilisée principalement pour les vœux présidentiels. Et c’étaient peut-être des vœux un peu en avance, le souhait de gagner la bataille de l’Europe qui fera rage le 26 mai 2019.

L’allocution était nécessaire et c’était ce que son prédécesseur François Hollande n’a jamais fait, s’adresser directement aux Français, hors des journalistes, pour donner du sens à l’action, surtout lorsque les Français n’y comprennent plus rien. Il avait donné du sens lors de son grand discours au Congrès à Versailles le 9 juillet 2018, sur un nouvel État-providence. Et puis, l’affaire Benalla est arrivée. Il fallait donc revenir au-devant des Français. Il aurait dû le faire beaucoup plus tôt.

L’humilité, c’est l’un des messages de la soirée, mais pas le principal. Il a reconnu qu’il avait eu des paroles parfois déplacées : « Par ma détermination et mon parler vrai, j’ai pu déranger ou choquer certains ; j’entends les critiques. ». Il n’a pas présenté des excuses à ceux qui auraient pu être choqués, mais en disant cela, il a compris qu’il fallait qu’il respectât un peu mieux les Français quand il leur parlait. Ces erreurs de communication présidentielle (les petites phrases pi des selfies incontrôlés qui anéantissent en une minute des semaines de préparation d’un déplacement ou d’un plan pour l’avenir) sont d’autant plus stupides que sur le fond des réformes, Emmanuel Macron peut se vanter d’avoir une petite majorité des Français d’accord avec sa politique. Autre mea culpa : « Je sais qu’il y a de l’impatience et je la partage, mais le temps que nous prenons est celui de nos institutions. ». Et aussi : « Je sais toutes les blessures de notre vieux pays, ses doutes, ses peurs et ses colères aussi. ».

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Autre message, celui d’une situation grave, dramatique. Emmanuel Macron a dramatisé la situation internationale. En Europe. Il a dramatisé l’essor et surtout, l’organisation d’un nationalisme …européen. Pas un "nationalisme européen", mais un "nationalisme national" à l’échelon européen, ce qui fait un peu oxymore (et prouve la vacuité du concept d’ailleurs, si ce n’est racoler des électeurs par un populisme) : la Hongrie, l’Italie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, l’Autriche, la Suède, l’Allemagne… Il n’a pas cité ces pays, dont les situations politiques intérieures sont très différentes, mais il les a fortement pensés.

Ce message est clair : il veut lutter contre le nationalisme par un autre mot en –isme : par le progressisme. C’est, finalement, le mot qu’il revendique le plus facilement. Les progressistes contre les nationalistes. Mais ce clivage risque d’être un tantinet trop simpliste voire dangereux pour la démocratie elle-même. C’est le clivage LREM vs RN. Pourtant, il existe d’autres forces politiques. En cherchant à continuer le duel présidentiel de 2017, il y a risque d’aider les nationalismes à gagner.

D’ailleurs, les propos à ce sujet ont été pessimistes : « L’Europe bascule presque partout vers les extrêmes (…). Je ne m’y résous pas. ». Si la France ne reste pas une puissance mondiale, il y a risque de devenir « des somnambules du monde qui va ». Mais il croit à un renouveau : « Je sais que l’esprit profond du peuple français a toujours été de ne pas se soumettre. ». Et se veut le leader, en Europe, de l’idée de progrès : « Je crois dans notre capacité à porter cette voix française qui est tant attendue en Europe et dans le monde. ».

Pourtant, il a cherché à être optimiste sur la situation intérieure, en faisant une sorte d’incantation qui, à mon avis, sera peu convaincante pour les Français : « Progressivement, votre quotidien va s’améliorer car votre gouvernement est sur la bonne voie. ». Toutefois, en ajoutant : « Aucune amélioration individuelle n’est possible ni durable si notre nation n’est pas plus forte. ».

Pas d’inflexion dans le choix des réformes : « Il n’y a aujourd’hui ni tournant, ni changement de cap ou de politique. ». Et Emmanuel Macron s’est lui-même trompé en parlant d’un "nouveau gouvernement" puisque ce n’est qu’un remaniement et pas un changement de gouvernement : « Ce que je demande à ce nouveau gouvernement, c’est de poursuivre les transformations dont notre pays a besoin. ». Pas changement parce que l’objectif est ceci : « Je n’ai pour ma part qu’une boussole, c’est la confiance que vous m’avez donnée en mai 2017. ». La boussole après les horloges.

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Le message principal de cette intervention est pourtant ailleurs. Il est dans un changement de méthode. Il a dit sa foi aux corps intermédiaires, aux "forces vives" de la nation, citant les associations, mais surtout les élus locaux, et plus précisément les maires. Cette volonté de mieux écouter les élus locaux est un véritable correctif par rapport à ses dix-sept premiers mois de mandat. Et un challenge personnel.

Beaucoup de responsables de l’opposition ont, ces derniers mois, martelé sur le thème du fossé entre les élus locaux, les (fameux) "territoires", et l’Élysée (au point de tout mélanger et de politiser la sécurité routière à propos des 80 kilomètres par heure). C’est sans doute aussi la justification de la nomination de Jacqueline Gourault à ce ministère essentiel pour regagner la confiance du "terrain". Faire confiance au dialogue avec les élus.

Comme un salarié dans une entreprise, le Président de la République a passé son entretien d’évaluation. Comme son patron, ce sont ses électeurs, il s’est autoévalué. Parmi les "points forts", il y a sa capacité à réformer. Il y a aussi son volontarisme qui change des velléités de son prédécesseur. Et parmi ses "besoins de développement", deux points essentiels qu’il a évoqués au cours de cette allocution : les petites phrases inutilement choquantes qu’il ne devrait plus dire, et ses rapports avec les élus locaux. Manifestement, les signaux d’alerte ont été entendus, et le voici à corriger le tir. C’est certainement la grande force d’Emmanuel Macron, celle d’apprendre toujours (et il a encore beaucoup à apprendre de la vie politique) et donc, de se corriger le cas échéant. Personne, avant lui, ne l’avait fait à l’Élysée. Face à l’image d’arrogance qu’il a lui-même développée involontairement, voilà une preuve de véritable humilité…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Texte intégral de l’allocution du Président Emmanuel Macron le 16 octobre 2018.
Emmanuel Macron : la boussole après les horloges.
Les nouveaux ministres dans le détail (16 octobre 2018).
Les étagères de l’Élysée.
La Cinquième République.
La réforme des institutions.
L’affaire Benalla.
La démission de Gérard Collomb.
La démission de Nicolas Hulot.
La démission de François Bayrou.
Emmanuel Macron et l’État-providence.
Emmanuel Macron assume.
Édouard Philippe, invité de "L’émission politique" sur France 2 le 27 septembre 2018.
La France conquérante d’Édouard Philippe.
Le second gouvernement d’Édouard Philippe du 21 juin 2017.
Le premier gouvernement d’Édouard Philippe du 17 mai 2017.
La relance de l’Europe à la Sorbonne.
Discours d’Emmanuel Macron au Congrès de Versailles le 3 juillet 2017.
Programme 2017 d’Emmanuel Macron (à télécharger).
Le Président Macron a-t-il été mal élu ?
Audit de la Cour des Comptes du quinquennat Hollande (29 juin 2017).
Pourquoi voter Bayrou ?
Les élections sénatoriales de 2017.
La XVe législature de la Ve République.
Les Langoliers.
Forza Francia.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181016-macron.html

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