« Une nouvelle prolongation serait dommageable pour les intérêts du Royaume-Uni et de nos partenaires européens, comme pour nos relations. Nous devons mener ce processus à sa conclusion. » (Boris Johnson le 19 octobre 2019).


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On n’est pas sorti de l’auberge ! C’est à peu près le résumé de la "séquence" sur le Brexit depuis jeudi 17 octobre 2019. Pourtant, cette "séquence" avait bien commencé : un nouvel accord ("new deal") a été trouvé entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni pour les conditions du Brexit, accord qui permettait en principe de respecter la date limite du 31 octobre 2019. Les Européens avaient fait leur boulot, avec une vitesse inégalée, puisque quelques heures après l’accord, les Vingt-sept États membres ont approuvé à l’unanimité cet accord. Le Parlement Européen doit ratifier l’accord cette semaine, mais comme il était impliqué dans les négociations, cela ne devrait pas poser de problème. Il reste surtout la ratification par le Parlement britannique qui a été convoqué le 19 octobre 2019 pour le vote.

C’était sans compter avec les arrière-pensées des députés britanniques, particulièrement les travaillistes de Jeremy Corbyn !

Après la séance à la Chambre des Communes à Londres du samedi 19 octobre 2019, il devient clair que ce sont bien les députés britanniques qui font depuis novembre 2018 obstruction à la procédure du Brexit : ce n’est pas l’Union Européenne qui a montré à la fois une unité sans faille jusqu’à maintenant grâce aux talents de négociateur de Michel Barnier (et à Vingt-sept, ce n’était pas du tout une évidence), et une volonté d’en finir, car le sujet du Brexit pollue tous les projets européens depuis trois ans et demi, tout le monde a hâte de tourner la page. Et ce n’est pas, non plus, le gouvernement britannique, qu’il fût dirigé par Theresa May ou par Boris Johnson. Ce dernier est le Premier Ministre le plus volontariste possible, et cela n’a pas suffi à "dompter" les parlementaires récalcitrants.

Cette Chambre des Communes qui a été élue le 8 juin 2017 est majoritairement contre le principe même du Brexit, et c’est en cela qu’il y a un véritable problème politique puisque depuis le 23 juin 2016, la classe politique britannique est censée appliquer le résultat du référendum, à savoir faire le Brexit. Je répète, j’insiste, je martèle : l’Union Européenne n’est pour rien de tous ces retards, elle a fait son job, tout comme les gouvernements britanniques. Ce sont les parlementaires britanniques qui ne font pas leur job, qui n’ont aucun esprit de responsabilité.

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Pour autant, Boris Johnson se retrouve-t-il en échec comme Theresa May ? Je ne le crois pas.

Avant tout, il a montré que le volontarisme en politique, cela pouvait payer. En effet, la Commission Européenne n’avait cessé de dire que l’accord avec Theresa May n’était pas modifiable. Or, il le fut. Car l’accord avec Boris Johnson n’est pas un simple replâtrage.

Il y a eu des concessions des deux côtés, c’est-à-dire, du côté européen en étant un peu plus souple pour l’Irlande du Nord, tout en maintenant cette double exigence : préservation du contrôle aux frontières pour l’intégrité du Marché unique (c’est bien le moins), mais aussi absence de frontière entre l’Irlande du Nord et le reste de l’île, condition indispensable pour préserver le traité de paix dit du Vendredi Saint (The Good Friday Agreement) signé le 10 avril 1998 et approuvé par référendum le 22 mai 1998, par 71,2% des voix en Irlande du Nord et par 94,4% des voix en République d’Irlande. L’enjeu irlandais est énorme, puisqu’il y a, depuis plusieurs mois, la recrudescence de nouveaux attentats terroristes ayant déjà provoqué la mort de plusieurs personnes (j'y reviendrai) : personne ne veut revivre les années 1980-1990, et jamais l’Union Européenne n’abandonnera l’un de ses membres, la République d’Irlande.

Mais l’Union Européenne y a aussi gagné par rapport à l’accord avec Theresa May. En effet, les relations futures entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni, tous les deux partenaires pour de très nombreuses raisons, géographiques, politiques, historiques, etc., ont été explicitées et surtout dans le sens européen, à savoir : à la fois une base de libre-échange (volonté britannique), et un socle commun minimal en termes de standards technologiques, environnementaux, sociaux, fiscaux (volonté européenne) pour éviter la concurrence déloyale.

Précisons-le bien : si les Britanniques ont voulu le Brexit, ce n’était pas pour faire plus de social, mais au contraire, moins d’État, moins de bureaucratie, moins de social, plus de libéralisme et plus de souverainisme. En somme, ce qu’illustre parfaitement Boris Johnson, du souverainisme libéral. Il ne m’a pas semblé que les courants europhobes en France le fussent pour les mêmes raisons (j’aurais même tendance à dire l’inverse).

Ce volontarisme, Boris Johnson n’est pas le seul à l’avoir mis en œuvre. Également le Président français Emmanuel Macron (par exemple, lors du G7 à Biarritz). Cela signifie qu’il y a forcément une part de bluff, car pas d’audace sans bluff (c’est comme les bagarres de chats, les chats feulent et le moins peureux gagne), mais parfois, ce fut le cas de Boris Johnson, le bluff paie (j’allais écrire "fonctionne").

D’ailleurs, très curieusement, depuis le 17 octobre 2019, il y a une alliance tacite entre Boris Johnson et Emmanuel Macron. Les deux sont sur le même front commun. Ils disent clairement : pas question de report du Brexit au-delà du 31 octobre 2019, et cela de façon ferme. Pourquoi ? Pour mettre la pression sur les députés britanniques. Cette fermeté, pour l’instant, ne paie pas, mais nous ne sommes pas encore le 31 octobre 2019.

Faisons une petite parenthèse sur la question suivante : peut-on, ou faut-il encore éviter le Brexit ? Car c’est bien la motivation des députés britanniques en refusant de voter le 19 octobre 2019 (voir plus loin), celle d’éviter à tout prix le Brexit par tous les moyens. Cela d’autant plus que, le même jour, dans les rues de Londres, les anti-brexiters ont manifesté en masse, par centaines de milliers, pour réclamer un nouveau référendum.

À mon avis, le Brexit est inévitable pour plusieurs raisons. Il y a bien sûr une raison démocratique, le référendum de 2016 le réclame. Mais ce qu’un référendum fait, un autre référendum peut toujours le défaire (comme les lois du reste, en France, on est très fort dans ce domaine à chaque alternance, les nouvelles lois défont ce que les anciennes lois ont fait). Je prendrais une analogie. Pas celle du mariage puis du divorce, car pour les sentiments affectifs (voire amoureux), c’est assez compliqué et la part d’intérêt des uns et des autres n’est pas forcément pris en compte (et j’ai connu des couples divorcés qui se remariaient).

Je préfère plutôt l’analogie du licenciement ou de la démission. Le licenciement est une rupture du contrat de travail qui vient de l’employeur, et la démission de l’employé, mais finalement, cela revient au même. L’une des deux parties ne veut plus travailler avec l’autre. On a beau avoir des juges aux prud’hommes qui demandent la réintégration de l’employé parce que considéré comme licencié abusivement, il lui sera toujours difficile de travailler dans ces conditions. Le départ est toujours prévu mais avec des indemnités supplémentaires. Car quand l’un ne veut plus travailler avec l’autre, il y a nécessairement une rupture de confiance. Au Royaume-Uni, tout le monde ne veut pas quitter l’Union Européenne, mais il y a trop de Britanniques brexiters pour que le Brexit ne soit pas irréversible, même si celui-ci redevenait minoritaire dans "l’opinion publique".

Il faut donc se séparer, mais à l’amiable. Pas parce qu’il y a les enfants (l’analogie d’un couple, je l’ai écrit, ne me paraît pas pertinente), mais parce que les deux parties ne vont pas l’une sur Mars, l’autre sur Vénus, et qu’elles auront toujours obligatoirement des relations économiques, politiques, militaires, culturelles, entre elles (l’analogie est professionnelle est donc plus opportune). À cet égard, la déclaration faite par Boris Johnson à Bruxelles le 17 octobre 2019 devant Jean-Claude Juncker était particulièrement positive et prometteuse sur le futur de nos relations.

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C’est peut-être cette réflexion que n’ont pas vraiment développée les députés anti-brexit forcenés, "forcenés" car on en est au énième épisode d’un mauvais vaudeville, comme s’il n’y avait que cela à faire dans un monde pourtant si troublé. Dès lors qu’on considère que le Brexit est inéluctable, il s’agit de le faire le plus "propre" possible, le mot de Michel Barnier, le plus "ordonné" possible.

Ce qu’ont adopté les députés britanniques est assez subtil. Le vote du nouvel accord a été repoussé afin de permettre d’examiner toutes les lois britanniques qui devront être adoptées dans la foulée de ce nouvel accord pour que ce soit applicable dans le droit britannique. La motion, appelée "amendement Letwin" (du nom du député conservateur Oliver Letwin), a été adoptée par 322 voix contre 306. Une énième défaite parlementaire pour Boris Johnson. Concrètement, c’est tiré par les cheveux. La réalité, c’est que ces députés veulent gagner du temps. Avec un avantage pour Boris Johnson quand même (au contraire de Theresa May) car l’accord n’a pas (encore) été (formellement) rejeté.

Son vote a juste été reporté sine die. Selon le journal "La Croix", les députés qui ont adopté cet amendement « redoutent (…) que le court laps de temps d’ici à la date du Brexit, le 31 octobre, ne leur permette pas de voter toute la législation requise et provoque donc accidentellement une rupture brutale avec l’UE ». C’est une raison convaincante, mais on ne peut pas non plus ne pas imaginer une nouvelle manœuvre politicienne pour mettre Boris Johnson dans l’embarras.

Embarras car le Benn Act, la loi votée le 4 septembre 2019, obligeait Boris Johnson à demander à l’Union Européenne un report de la date du Brexit avant le 19 octobre 2019 à minuit. Ce qu’a dû faire le Premier Ministre, mais d’une manière assez farfelue, comme un garnement qui fait en disant qu’il ne fait pas. En effet, trois courriers ont été envoyés à Donald Tusk, le Président du Conseil Européen, le 19 octobre 2019. Le premier est une demande très formelle de report au 31 janvier 2020, mais il manque la signature de Boris Johnson !  Le deuxième est un courrier signé de Boris Johnson qui explique qu’un report serait mauvais : « Une nouvelle prolongation serait dommageable pour les intérêts du Royaume-Uni et de nos partenaires européens, comme pour nos relations. Nous devons mener ce processus à sa conclusion. ». Enfin, le troisième courrier émane de l’ambassadeur du Royaume-Uni en Union Européenne et explique que le premier courrier a été envoyé parce que la loi britannique l’exigeait.

Bref, Donald Tusk a accusé réception, la balle est donc dans le camp européen, et il a tweeté le 19 octobre 2019 : « The extension request has just arrived. I will now start consulting EU leaders on how to react. » [La demande de report vient d’être reçue. Je vais maintenant commencer à consulter les dirigeants de l’UE sur la manière de réagir]. Cela ne manque pas d’humour sinon de sel ! Les consultations vont prendre plusieurs jours. Les vingt-sept ambassadeurs se sont réunis le 20 octobre 2019 à Bruxelles.

Durant le week-end, Boris Johnson mais aussi Emmanuel Macron et même Jean-Claude Juncker ont réaffirmé leur volonté de refuser le report de la date. En maintenant une telle position, ils espèrent continuer à pressuriser les députés britanniques. Mais Donald Tusk et encore moins Angela Merkel ne veulent pas jouer au plus stupide, car le risque est quand même un Brexit sans deal, et ce serait catastrophique pour tout le monde (et c’est surtout l’Allemagne, après le Royaume-Uni bien sûr, qui aurait le plus à perdre économiquement).

Le lundi 21 octobre 2019, ce fut une autre mauvaise nouvelle pour Boris Johnson qui voulait reproposer au vote le nouvel accord du Brexit. Le speaker de la Chambre des Communes, John Bercow a refusé dans la mesure où ce vote avait été déjà proposé il y a deux jours.

Évidemment, si le report devenait, à la fin de la semaine, absolument nécessaire, il faudrait trouver un emballage original pour que Boris Johnson, mais aussi Emmanuel Macron, fassent machine arrière et expliquent pourquoi …le report de la date devient indispensable et intéressant.

Depuis un mois, j’ai vraiment l’impression qu’on se retrouve avec une classe politique britannique proche d’une classe d’écoliers, qui agissent sans anticipation, uniquement mus par la volonté de se nuire mutuellement. Jeremy Corbyn semble satisfait du vote du 19 octobre 2019 car il a évité la victoire de Boris Johnson, mais il est peu probable que le peuple britannique vote plus tard pour celui dont le programme économique effraie. D’ailleurs, plus le Parlement britannique pédale dans la semoule, plus la cote de popularité de Boris Johnson grimpe.

Car Boris Johnson a montré un point essentiel le 17 octobre 2019 : il n’était pas de mauvaise foi, contrairement à ce qu’on aurait pu penser (moi compris évidemment) depuis juillet dernier. Il avait préparé, effectivement, sérieusement, une proposition d’un nouvel accord, et celle-ci a été acceptée, lui apportant une réelle crédibilité d’homme d’État.

Ceux qui voulaient voir en Boris Johnson la version britannique de Donald Trump se trompent à mon avis. Certes, les deux hommes n’hésitent pas à provoquer, font dans le populisme, bousculent les traditions et la quiétude des bureaux et des couloirs feutrés. Mais Boris Johnson le fait à bon escient. Car il a une très grande culture, un sens politique très aigu, et ses méthodes pour arriver à ses fins peut-être efficaces (il faudra encore un peu attendre pour le confirmer), tandis que Donald Trump est un véritable ignorant et prend ses décisions sans savoir et surtout, sans vouloir savoir (c’était le cas pour les Kurdes en Syrie). La méthode Trump peut cependant être elle aussi efficace. La politique est toujours une science molle, les repères peuvent toujours changer.

C’est maintenant que toute la créativité de Boris Johnson est attendue. Dès ce mardi 22 octobre 2019, le Premier Ministre britannique a prévu encore un vote portant « sur le texte législatif implantant l’accord dans le droit britannique » (selon "Le Monde"), mais d’autres votes sont prévus, comme celui de soumettre le nouvel accord au référendum (ce vote a peu de chance d’aboutir) et surtout, un vote pour demander que le Royaume-Uni reste en union douanière avec l’Union Européenne, ce qui évacuerait le problème irlandais (et les députés unionistes pourraient alors soutenir cette motion).

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Alors que le Premier Ministre israélien Benyamin Netanyahou a renoncé sans surprise à former le prochain gouvernement d’Israël ce lundi 21 octobre 2019, avec deux jours d’avance sur le calendrier prévu, il y a un certain parallélisme (aux causes différentes) entre la crise politique en Israël (depuis novembre 2018 et plus particulièrement depuis avril 2019) et la crise politique au Royaume-Uni pour cause de Brexit (depuis novembre 2018).

Ces deux pays sont avant tout des régimes parlementaires, mais les parlementaires sont sont à la manœuvre et sont plus préoccupés par leurs intérêts partisans que par l’intérêt général qui seul, devrait primer sur tous les autres. Tous les parlementaires opposés au Premier Ministre en exercice, à Londres comme à Tel-Aviv, sont dans une volonté de gagner du temps alors qu’en fait, leur pays en perd, du temps.

Les députés opposés à Benyamin Netanyahou (de la coalition Bleu-Blanc de Benny Gantz) veulent gagner du temps, en faisant blocage à la formation d’un gouvernement d’union nationale avec le Likoud, pour aller vers des élections législatives une troisième fois dans l’année (c’était déjà sans précédent une seconde fois) en espérant que dans un mois, Benyamin Netanyahou serait inculpé de corruption, ce qui avantagerait électoralement cette coalition de centre gauche (mais qui est prête à faire alliance avec le parti d’Avigdor Liberman qui fut à l’origine de la perte de majorité du gouvernement actuel depuis un an).

Les députés opposés à Boris Johnson cherchent par tous les moyens de reporter le plus tard possible le Brexit (d’où la position d’Emmanuel Macron d’en finir une fois pour toutes, car à ce train-là, il faudra attendre la fin de la législature, en 2022, pour trouver une solution politique au Brexit). Absence d’intérêt général et députés à la manœuvre, c’est ainsi que l’hebdomadaire conservateur "The Mail on Sunday" analysait la situation le 20 octobre 2019 : « Aujourd’hui, le Royaume-Uni aurait pu commencer à guérir avec la fin du purgatoire du Brexit. Mais à la place, les députés nous ont soumis à un report encore plus agonisant. » (cité par "Ouest France" le 20 octobre 2019. Il est temps que les classes politiques se réveillent et prennent leurs responsabilités…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Brexit : Boris Johnson et Emmanuel Macron sur le même front commun.
Document : les trois lettres adressées le 19 octobre 2019 à l’Union Européenne.
Document : quel est l’accord UK-EU du 17 octobre 2019 ? (à télécharger).
Brexit : le nouveau deal, enfin, in extremis !
8 contresens sur le Brexit.
Boris Johnson, apprenti dictateur ?
Boris Johnson, le jour de gloire.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Theresa May : Game over.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191021-brexit.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/brexit-boris-johnson-et-emmanuel-218748

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