« J’arrêterai de faire de la politique quand les politiciens arrêteront de nous faire rire ! » (Coluche).


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Pourrait-on imaginer un nouveau Coluche dans la France de 2019 ? Probablement pas. Coluche est né à Paris il y a 75 ans, le 28 octobre 1944. Une sorte de cadeau de la Libération de Paris. Mais on l’a su un peu plus tard.

Politiquement incorrect, certainement, mais à une époque (années 1970 et 1980) où l’on était, pas plus tolérant, au contraire, le censure veillait au politiquement correct, mais où les appels à la haine étaient tellement minoritaires dans le paysage médiatique que les humoristes pouvaient se permettre de transgresser, de franchir les limites de la tolérance.

Quelques exemples ? Il y en a des centaines avec Coluche. Le racisme : « Le racisme, c’est comme les nègres, ça devrait pas exister ! ». Hitler : « Les gens, y gueulent après Hitler, mais on l’a surtout connu pendant la guerre, c’t’homme-là… Et pis, De Gaulle lui doit tout ! ». Les anciens combattants : « Je regrette pas d’avoir fait la guerre : d’abord, parce que j’suis pas mort, et puis parce que j’ai été décoré, évidemment parce que j’suis pas mort. À la guerre, on décore ceux qui reviennent ; ceux qui sont courageux, c’est ceux qui sont morts. On peut pas être partout. ». Les Belges : « Vous devriez visiter Anvers rien que pour l’endroit. ». Le viol : « Violer, c’est quand on veut pas. Moi, je voulais, moi. ». Affaire Boulin : « Il paraît que la presse a tué un ministre. Par rapport à ceux qu’elle fait vivre, c’est pas très grave. ». Affaires politico-financières : « Les gens gueulent : "j’ai voté pour celui-là, et au lieu de mettre de l’argent dans les écoles, il met de l’argent dans les prisons". Si y’a une chose de sûre, quand on est ministre, c’est qu’on retournera pas à l’école, tandis qu’en prison, faut voir… » [Coluche évoquait la construction de prisons privées proposées par le ministre Albin Chalandon entre 1986 et 1988].

Il y en a des centaines comme cela, de quoi, à chaque tirade, se retrouver (aujourd’hui) en procès avec toutes sortes d’associations de défense de telles personnes et telles autres.

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Aujourd’hui, il serait difficile de parler des (j’en oublie beaucoup et avec les termes de Coluche lui-même) : femmes, anciens combattants, flics, handicapés, arabes, belges, nègres, etc. car l’expression publique, amplifiée par Internet et les réseaux sociaux, regorgent de nombreux propos nauséabonds et intolérants (dits sérieusement) si bien que l’humoriste ne transgresserait plus à l’imiter mais, au contraire, la renforcerait, l’anoblirait, la crédibiliserait, cette expression publique puante. Le succès d’ailleurs de Coluche s’est fait également sur cette ambiguïté du premier et du second degré.

C’est le problème de Dieudonné : il est tellement convaincant qu’on croit qu’il pense ce qu’il dit (et je crains que cette croyance n’est pas farfelue !). Pierre Desproges avait ses têtes de Turc (le garagiste, le cancérologue, le coiffeur, etc.) alors que pour Coluche, tout le monde est la tête de Turc, d’une manière ou d’une autre. C’est pour cela qu’il se poilait bien quand il faisait de la politique, car c’est une population, la classe politique, que personne, du peuple, ne défendrait vraiment avec conviction. Tirer sur les responsables politiques, c’est vrai, c’est un sport national et cela soulage de la bile et des aigreurs, et Coluche était tellement un champion qu’il a voulu changer de côté de la cible.

Ce fut Romain Goupil, son assistant, qui a eu l’idée de la candidature à l’élection présidentielle de 1981. Romain Goupil, représentant de la génération de mai 68 (ancien leader lycéen) et qui a du sens politique, avait déjà organisé la campagne d’Alain Krivine en 1969. L’idée était de réagir à l’éviction de Coluche de la station de radio RMC le 2 février 1980, après seulement une semaine et demie d’antenne (la tolérance, comme on le voit, était quand même toute relative). L’humoriste avait dit deux trois vacheries contre Monaco, l’Élysée, etc. et c’était plus que supportable pour le patron de RMC, un proche de Valéry Giscard d’Estaing.

Ainsi Coluche censuré des ondes (il l’était également des ondes du service public), Romain Goupil a donc eu cette idée géniale : si Coluche était candidat à l’élection présidentielle, il aurait nécessairement une présence dans les médias. L’occasion, gratuitement, de lâcher des vannes à droite et à gauche. Tout fut préparé minutieusement.

D’abord, il y a eu une déclaration officielle publique, assez connue, sous forme d’affiche, parodiant la fameuse affiche de l’appel du 18 juin 1940 de De Gaulle. Elle fut publiée par "Charlie Hebdo" : « J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines », etc. Ensuite, il y a eu une conférence de presse du candidat Coluche le 30 octobre 1980 au Théâtre du Gymnase qui a eu un très grand retentissement médiatique.

La mayonnaise est montée au-delà de toute imagination. Le "Journal du dimanche" a publié le 14 décembre 1980 un sondage terrible pour la classe politique : 16% des sondés auraient été prêts à voter pour Coluche. Ce n’était pas des intentions de vote, mais le potentiel électoral était quand même énorme, alors que ce n’était pas le but.

C’était peut-être à ce moment-là que le candidat Coluche n’a plus été drôle, car il a commencé à se prendre au sérieux. Les sondages d’intentions de vote le plaçaient au-dessus du seuil de 10%, ce qui était énorme pour une personnalité non politique. Celui de l’IFOP réalisé pour l’hebdomadaire "Le Point" entre le 26 décembre 1980 et le 2 janvier 1981 l’a placé en quatrième position, avec 11% d’intentions de vote, derrière Valéry Giscard d’Estaing (32%), François Mitterrand (18%), Georges Marchais (14,4%) et devant deux anciens Premiers Ministres, Jacques Chirac (8%), Michel Debré (7%) et Brice Lalonde (3,5%). Coluche a reçu de nombreux soutiens d’artistes ou d’intellectuels (comme Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze, Alain Touraine, Michel Sardou, Eddy Mitchell, etc.).

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Non seulement le candidat Coluche s’est pris au sérieux, mais en plus, il a pris l’accent populiste de l’antiparlementarisme classique. C’était clair que le canular tournait mal. Les principaux candidats à l’élection présidentielle ont commencé à s’en inquiéter, et d’abord François Mitterrand (dont les émissaires Jean Glavany et Gérard Colé n’ont pas réussi à convaincre l’humoriste de se retirer), et ensuite Valéry Giscard d’Estaing qui, par le Ministère de l’Intérieur, a fait ressortir quelques affaires de jeunesse avec la justice. Et même un cadavre, visiblement pour une affaire qui n’avait rien à voir, mais qui a touché de près Coluche puisque c’était celui de son régisseur René Gorlin, retrouvé mort avec deux balles dans la nuque le 27 novembre 1980, laissant entendre que sa mort était un avertissement pour le candidat. Jacques Attali a affirmé en 2005 que la fausse candidature de Coluche aurait été faite en concertation avec François Mitterrand.

Ce n’était pas la première fois qu’un non politique voulait se présenter, plus ou moins rigolotement. De Gaulle a réussi à dissuader Pierre Dac de le faire en 1965, l’humoriste de "L’Os à moelle" avait été résistant et on lui a fait comprendre qu’une élection présidentielle, c’était une chose sérieuse réservée aux gens sérieux. Plus tard, Yves Montand a eu quelques velléités de se présenter à l’élection présidentielle de 1988, après la réussite de deux émissions documentaires à la télévision, dont la première fut un énorme succès, "Vive la crise", diffusée le 22 février 1984 sur Antenne 2.

Pendant trois mois, Coluche a eu beaucoup de pressions pour qu’il renonçât. Au début, c’était une motivation pour au contraire persister, mais à la longue, au fil des menaces de mort, il a eu réellement peur et a finalement annoncé son retrait le 16 mars 1981 : « Je préfère que ma candidature s’arrête parce qu’elle commence à me gonfler. ». Très politique, Coluche avait pourtant habilement annoncé le 9 février 1981 qu’il avait recueilli 632 signatures d’élus (il en fallait 500) pour pouvoir se présenter à l’élection présidentielle. Selon Romain Goupil, il n’en avait en fait reçu qu’une seule. Finalement, le 10 mai 1981, il fêta avec tous les éléphants socialistes la victoire de François Mitterrand, et il ne remit plus les pieds dans le paysage politique, sauf de manière collatérale.

Quelques années plus tard, le 19 juin 1986, Coluche fut tué en moto par la manœuvre d’un camion sur une route de la Côte d’Azur. Certains ont émis la supposition qu’il fût assassiné, mais hélas, la réalité était plus ordinaire. Il roulait certes à faible allure mais il n’avait pas mis son casque, ce qui lui fut fatal lors du choc. D’ailleurs, politiquement, il ne gênait plus personne, il avait bien compris, depuis cinq ans, qu’il ne fallait pas trop insister en politique et rester dans le domaine où il excellait, l’art comique mais aussi l’art dramatique, avec, au cinéma, son étonnante prestation dans "Tchao Pantin" de Claude Berri (sorti le 21 décembre 1983), mais il n’a pas eu le temps de récidiver avec cette tonalité singulière.

Lors de son enterrement à Montrouge le 24 juin 1986, l’abbé Pierre a évoqué l’homme : « Si vous entendez quelqu’un dire qu’il ne respectait rien, dites-leur que ce n’est pas vrai ! Je suis témoin. ». Et pour preuve, l’une des plus belles réalisations de son existence, ce furent les Restos du cœur, toujours en fonctionnement encore cet hiver, qu’il a démarrés en faisant un appel à la générosité populaire le 26 septembre 1985 sur Europe 1 : « Quand il y a des excédents de nourriture et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, on pourrait les récupérer et on essaiera de faire une grande cantine pour donner à manger à tous ceux qui ont faim. ». Le premier restaurant du cœur a ouvert le 21 décembre 1985 dans le dix-neuvième arrondissement de Paris.

Sur le plan politique, même s’il n’a eu aucun rôle ni mandat électif ou politique, Coluche a néanmoins laissé derrière lui une réalisation qui est loin d’être sans effet : la loi dite Coluche, votée le 20 octobre 1988, est une disposition de la loi de finances pour l’année 1989 qui a introduit l’article 238 bis du code général des impôts et qui a été renouvelée tous les ans depuis trente ans. Il s’agit en fait d’une "niche fiscale" (pas si inutile que cela) qui permet de défiscaliser une partie des dons aux associations caritatives, à hauteur de 50% avec un plafond de 400 francs. Le taux de défiscalisation a même augmenté au fil des années, jusqu’à 75% avec la loi Borloo du 18 janvier 2005 (loi de programmation pour la cohésion sociale). Cette loi a beaucoup encouragé les dons des particuliers qui sont, en quelques sortes, abondés par l’État (un don de 100 euros ne coûtant que 25 euros au contribuable, et 75 euros à l’État).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Coluche, candidat du rire et de la peur à l’élection présidentielle.
Sim.
Élie Kakou.
Pierre Desproges.
Thierry Le Luron.
Pierre Dac.
Coluche dans ses sketchs.

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