« Le vrai Poulidor était né, le gars malchanceux qui a toujours des ennuis. Et que voulez-vous que j’y fasse ? À ce niveau, la popularité, c’est inexplicable. On ne peut pas empêcher les gens d’avoir de la sympathie pour vous. » (Raymond Poulidor, interviewé par Michel Seassau dans "L’Équipe" du 3 avril 1972 : "La France atteinte de poulidorite").


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Le champion cycliste Raymond Poulidor, dit "La Pouliche d’or" ou "Poupou", est mort le mercredi 13 novembre 2019 à Saint-Léonard-de-Noblat, ville où il habitait depuis longtemps, à l’âge de 83 ans (né le 15 avril 1936). Affaibli, il était hospitalisé depuis le 27 septembre 2019. Son enterrement a lieu le mardi 19 novembre 2019 à la collégiale Saint-Léonard, dans la même ville.

L’Élysée a commencé son communiqué de presse ainsi : « Raymond Poulidor s’est échappé en solitaire après nous avoir emportés dans sa roue et dans son rêve durant tant d’années. ». Emmanuel Macron est né quand Poulidor a pris sa retraite (en décembre 1977). Le communiqué s’est poursuivi ainsi : « Surtout, son courage et sa résilience, sa sueur et ses larmes, la longévité de sa carrière bâtirent sa légende. Poulidor le malchanceux s’attira ainsi une immense sympathie des Français qui s’offusquaient de l’injustice de son sort. Lui le paysan, qui grimpa l’échelle sociale en grimpant les cols les plus durs, à la force de ses mollets, lui qui ne se plaignait jamais, lui qui était toujours modeste, qui ne lâchait rien, réessayait toujours, est devenu le héros moral du Tour de France. » (13 novembre 2019).

Avec Poulidor disparaît beaucoup plus qu’un coureur cycliste assez malchanceux, disparaît aussi l’homme simple et souriant qui était un véritable repère pour les Français. Même quarante ans après sa retraite, pourquoi ai-je encore tant envie, quand je roule (en voiture) en montée sur une route de montagne et que je double un cycliste courageux qui se farcit la pente à coups de pédales, pourquoi ai-je encore tant envie d’ouvrir la fenêtre et de lui crier : "Vas-y Poupou !" ? Comme si le cycliste avait manqué de supporters pour gagner les dernières minutes.

Homme simple qui ne s’ennuyait pas du contact avec les gens, n’hésitant pas à se retrouver en train de faire des "ménages" dans des supermarchés (j’ai vu ainsi une affiche annonçant sa venue le samedi suivant dans un patelin paumé, au début des années 1990). Pourquoi pas faire de la promotion ? Tout le monde a le droit de vivre.

Poulidor a été cycliste professionnel de 1960 à 1977, et il a couru un nombre très élevé de courses dont le fameux Tour de France qu’il tenta de gagner de 1962 à 1976 et qu’il n’a jamais gagné et à aucune étape, il n’a eu le maillot jaune. Il fut pourtant huit fois sur le podium, dans les trois finalistes, dont trois fois numéro deux. Souvent, il lui arrivait toutes sortes de misères ou d’erreurs qui ont fait qu’il n’a jamais pu atteindre la première place du Tour de France. Le plus connu, l’historique, ce fut le Tour de France de 1964 où il céda la première place à son rival de toujours Jacques Anquetil pour 55 malheureuses secondes. Et en 1968, un accident avec un motard lui a volé la victoire.

Deux quintuples vainqueurs du Tour de France furent ses principaux adversaires, Jacques Anquetil (1934-1987) et Eddy Merckx (74 ans). Après sa retraite, Jacques Anquetil et Raymond Poulidor sont devenus de grands amis, au point que peu avant sa mort (d’un cancer), Anquetil regretta d’avoir perdu quinze ans d’amitié à cause de leur rivalité sportive.

Beaucoup d’analystes ont essayé d’opposer les deux styles de Poulidor et d’Anquetil. Ainsi, Antoine Blondin a comparé le cyclisme à des cathédrales : « Il me semble que je dirais qu’Anquetil est un champion gothique, dont la rigueur s’élançait ; Poulidor un champion roman, dont le dépouillement se ramasse et se retient, sur le plan humain s’entend. ».

Michel Winock y a vu aussi la lutte des classes : « Deux univers s’opposent, comme la modernité et l’archaïsme. (…) Anquetil est représentatif d’une agriculture moderne. (…) Poulidor est la figure du "paysan résigné", qui ne se fait pas d’illusion (…). Anquetil est le symbole d’une économie de marché, spéculative, entreprenante. Il boit du whisky, se déplace en avion. Dans le Tour comme dans la vie, c’est le patron. Ce goût des Français en faveur de "Poupou", c’est un attendrissement nostalgique pour la société rurale dont ils émergent en ces années de mutation rapide. (…) La grande spécialité du Normand [Anquetil] est la course contre la montre : la tyrannie des aiguilles est celle du monde industriel ; le Limousin [Poulidor], lui, est bien dans la montagne, c’est l’homme de la nature : il adapte ses journées aux mouvements saisonniers du soleil. Il éclate de santé. Les admirateurs de Poulidor savent bien qu’Anquetil est le plus fort, mais le fond de sa supériorité les glace ; ils y sentent l’artifice, la planification, la prépondérance technologiques… » (j’ajouterai : et peut-être aussi quelques substances chimiques). En d’autres termes, la perpétuelle opposition entre modernité et tradition, innovation et racines.

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Anquetil aurait pu représenter l’empire romain et Poulidor le village gaulois irréductible, si l’on se plonge dans le monde d’Astérix. C’est pourquoi sans doute Poulidor avait beaucoup de soutien populaire. Car il était un représentant de la "France d’en bas", de celle qui n’est pas écoutée.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Laurent Joffrin, dans son éditorial du 13 novembre 2019 dans "Libération", a repris ainsi ce clivage des deux coureurs cyclistes avec la sauce macronienne de notre époque : « Anquetil gagnait les courses, Poulidor gagnait les cœurs. (…) Anquetil était froid, calculateur, élégant, d’une redoutable intelligence tactique (…). Poulidor était généreux, simple, courageux, moins maîtrisé (…). Le public se reconnaissait en Poulidor, coureur glorieux mais finalement battu, comme les Français aiment à se représenter dans l’Histoire, de Vercingétorix à Napoléon. Anquetil était cérébral, ambitieux, dominateur, presque intellectuel : un coureur d’élite. Poulidor était enraciné, paysan et fier de l’être, nanti d’un fort accent régional, candide dans ses mots, modeste dans son maintien : un coureur populaire. ». En d’autres termes : « Transposons à la France d’aujourd’hui : Anquetil était maillot jaune, Poulidor gilet jaune. ».

Laurent Joffrin y a vu ainsi les clivages actuels : « Ni Anquetil ni Poulidor ne faisaient de politique. Ils sont pourtant, à soixante ans de distance, des personnages politiques, des mythes ancrés au fond de la conscience nationale. ». Mais la comparaison s’arrête là car si on voit bien Emmanuel Macron en Anquetil de la politique ("premier de cordée"), Marine Le Pen, la deuxième de l’élection présidentielle de 2017, n’a jamais eu la popularité d’un Poulidor. C’est en cela que les comparaisons restent souvent foireuses.

À cette réserve-là, c’est bien parce que c’était l’un des meilleurs représentants de l’esprit français, que la disparition de Raymond Poulidor a ému beaucoup de Français. Des Français probablement nostalgiques d’une France des terroirs, d’avant mondialisation, qu’on essaie de réhabiliter en France des territoires, d’après mondialisation. Tchao Poupou !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Raymond Poulidor.
L’exploit de Thomas Coville.
La France qui gagne.
Communion nationale et creuset républicain.
Faut-il haïr le football en 2016 ?
Les jeux olympiques de Berlin en 1936.
Les jeux olympiques de Londres en 2012.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20191113-poulidor.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/sports/article/la-grande-poupoularite-de-l-219288

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