« 19h55. (…) Personne ne parle. Nos regards se croisent. Nos yeux s’évitent. L’air manque. Le Président relit son texte. [Nadia] retouche une dernière fois son maquillage. [Stéphane] réajuste sa cravate. [Virginie] vérifie que tout est en place pour la retransmission en direct. L’aide de camp attend. 19h56. Je chuchote à l’aide de camp : "Tu entres juste avant le Président. Tu déposes le texte sur le pupitre. Tu seras filmé, mais, à mon avis, non retransmis en direct". 19h57. Je demande à Virginie : "Tout est OK ?". Pas besoin de me répondre. Tout est OK, bien entendu… 19h59. Je me dirige vers le Président, toujours en pleine relecture de son texte, qu’il doit connaître par cœur : "Il va falloir y aller, Monsieur le Président". Il se lève, ne dit rien, nous sourit. Il a l’air calme et détaché. Il se place juste derrière la porte qui mène au studio où est installé son pupitre. Il attend le signal. » (Gaspard Gantzer, "La Politique est un sport de combat", éd. Fayard, 2 novembre 2017).



_yartiFH2016Z04

Ces deux dernières années, cela peut apparaître comme deux siècles dans une vie politique qui s’est tellement accéléré avec les réseaux sociaux, les chaînes d’information continue et le "dégagisme" ambiant.

Vous souvenez-vous de François Hollande ? Le plaisantin qui est actuellement dans tous les médias depuis quelques mois pour vendre (avec grand succès) son livre ? Il était Président de la République. Il y a deux ans, il a quitté la vie politique. Certes, il est resté à l’Élysée encore pendant cinq mois et demi, mais il n’existait déjà plus. En effet, le jeudi 1er décembre 2016 à 20 heures, François Hollande a annoncé ce qui n’a jamais été annoncé jusqu’alors sous la Ve République : il renonçait de lui-même à se représenter aux suffrages des Français à l’issue de son mandat.

Dans son allocution télévisée de dix minutes, la larme aux yeux, François Hollande exprimait sa mise hors-jeu : « Le pouvoir, l’exercice du pouvoir, les lieux du pouvoir et les rites du pouvoir ne m’ont jamais fait perdre ma lucidité, ni sur moi-même, ni sur la situation, car je dois agir. Aujourd’hui, je suis conscient des risques que ferait courir une démarche, la mienne, qui ne rassemblerait pas largement autour d’elle. Aussi, j’ai décidé de ne pas être candidat à l’élection présidentielle, au renouvellement donc de mon mandat. ».

Dans son journal de bord publié le 2 novembre 2017 chez Fayard ("La Politique est un sport de combat"), le conseiller en communication de François Hollande, et par ailleurs camarade de promo et ami de l’ancien ministre et candidat Emmanuel Macron, Gaspard Gantzer a raconté que juste après cet exercice télévisuel, François Hollande a lâché, soulagé : « Ca, c’est fait ! ». Il avait pris sa décision définitive le 29 novembre 2016, mais en fait, il l’avait ruminée depuis plusieurs semaines et cherchait une raison honorable de ne pas se présenter. En préparant son allocution, il avait confié, un peu amer : « Quand j’y pense, heureusement qu’il y a eu le livre de Davet et Lhomme, sinon j’aurais été contraint de me représenter. » !!

Dès le lendemain à 8h37, Emmanuel Macron a envoyé à Gaspard Gantzer un petit message de soutien : « Juste un mot pour te dire que je pense fort à toi et je t’embrasse. ». Il a tenté de le recruter mais finalement, Gaspard Gantzer n’a pas pu être candidat En Marche aux élections législatives en raison de la contestation des élus et militants locaux qui ne voulaient pas d’un parachutage d’un énarque parisien dans la circonscription convoitée.

Faut-il dater du 1er décembre 2016 le début de cette "révolution" qui a fait exploser tout le paysage politique français à l’élection présidentielle ? Probablement. La renonciation (toute papale !) de François Hollande a aussi fait imploser le Parti socialiste qui n’avait plus aucun "chef" sur qui raisonnablement compter pour bâtir une incertaine synthèse.

Pour l’anecdote, François Hollande, invité de la matinale de France Inter le lundi 26 novembre 2018, à la question "Que faites-vous concrètement pour la planète ?", a répondu que lorsqu’il était Président de la République, quand il quittait le soir son bureau à l’Élysée, il passait dans tous les autres bureaux (désertés) de son étage et éteignait les lumières. De là, la journaliste Léa Salamé n’a pas pu s’empêcher de lui dire qu’il avait aussi éteint la lumière au PS !…

En fait, le début de cette "révolution" était quelques semaines auparavant. Les médias ont toujours l’habitude de dire que l’élection présidentielle est bouclée, verrouillée, que l’on connaîtrait le gagnant avant même la campagne. Ainsi, quelques mois avant l’échéance, Édouard Balladur aurait été élu dès le premier tour en 1995, Lionel Jospin aurait été plébiscité en 2002, Ségolène Royal aurait séduit la France entière en 2007, Dominique Strauss-Khan n’aurait même pas eu à convaincre qu’il était fait pour diriger un pays en crise économique et pour gagner en 2012. Et pour 2017, l’élection du maire de Bordeaux Alain Juppé ne faisait aucun doute…

La réalité, c’est que l’histoire est toujours différente des prévisions. Ce qui peut être finalement rassurant : une campagne électorale, cela sert à quelque chose ! Avant d’être en situation, c’est-à-dire, avant d’être réellement candidates, les personnalités politiques ne peuvent jamais se fier aux sondages qui disent souvent n’importe quoi. Pas qu’ils se trompent dans la manière de sonder les électeurs (il y a des techniques statistiques relativement fiables), mais plutôt dans leur interprétation : les sondés peuvent souvent changer leur point de vue après un discours ou un débat.

La campagne présidentielle pour 2017 a été une série de surprises qui a fait "dégager" presque tous les leaders politiques nationaux. J’écris "presque" car deux se sont accrochés, voir plus loin.

Le premier à être "dégagé", ce fut Nicolas Sarkozy lors du premier tour de la primaire LR, le 20 novembre 2016. Il est parti avec panache. La percée magique du premier tour de François Fillon ne laissa guère de chance à Alain Juppé au second tour de la primaire LR, le 27 novembre 2016. Et de deux !

Au même moment, Emmanuel Macron, dont personne ne croyait aux chances présidentielles, sauf quelques rares fidèles ou bannis, s’est présenté officiellement à l’élection présidentielle, le 16 novembre 2016 à Bobigny et a publié son livre "Révolution. C’est notre combat pour la France" (éd. XO éditions) le 24 novembre 2016.

_yartiFH2016Z05

Au PS, Claude Bartolone, Président de l’Assemblée Nationale, ulcéré par l’opinion que François Hollande a eue de lui (et publiée dans le livre de Davet et Lhomme), soutien de Manuel Valls, a laissé entendre le 26 novembre 2016 que François Hollande pourrait être opposé à son Premier Ministre à la primaire PS de janvier 2017.

La renonciation officielle de François Hollande a ouvert toutes les portes des ambitions. Ainsi, le Premier Ministre Manuel Valls a annoncé sa candidature à la primaire PS le 5 décembre 2016 à Évry et a démissionné de Matignon le lendemain, remplacé par Bernard Cazeneuve.

Au 1er janvier 2017, l’élection de François Fillon était quasi-certaine dans la plupart des esprits, mais personne n’imagina la survenue de l’affaire qui éclata le 24 janvier 2017 et qui allait plomber toute sa campagne. Les surprises ont continué par la mise hors-jeu de nombreux leaders nationaux : le 22 janvier 2017, Arnaud Montebourg fut dégagé au premier tour de la primaire PS, et le 29 janvier 2017, Manuel Valls fut battu par Benoît Hamon au second tour de la primaire PS. Il faut rappeler à ce moment-là, après sa désignation, Benoît Hamon bénéficiait de bons sondages, autour de 18% face à Jean-Luc Mélenchon, seulement 8% des intentions de vote.

Dans la même veine que François Hollande, un autre acteur historique des présidentielles françaises, François Bayrou a renoncé de lui-même à sa candidature le 22 février 2017 et a apporté son soutien à Emmanuel Macron avec qui il a tenu une conférence de presse commune le lendemain au Palais de Tokyo. Contrairement à ce qu’on a pu dire, ce soutien n’a pas forcément apporté plus d’intentions de vote à Emmanuel Macron qu’auparavant. Simplement, les sondages qui, jusqu’alors, intégraient la candidature de François Bayrou ne le faisaient plus, ce qui donnait mécaniquement un avantage à Emmanuel Macron (il aurait fallu sonder dans une configuration sans François Bayrou avant son soutien à Emmanuel Macron pour évaluer la part réelle de ce soutien et celle de l’effet mécanique).

Le dégagisme a aussi touché les écologistes qui se sont disloqués entre le soutien à Manuel Valls puis à Emmanuel Macron et le soutien à Benoît Hamon au point que le candidat pourtant désigné par la primaire EELV, Yannick Jadot, s’est lui-même autodégagé le 23 février 2017 au cours d’une intervention dans le "20 heures" de France 2.

_yartiFH2016Z02

Lors du premier tour de l’élection présidentielle, le 23 avril 2017, François Fillon fut éliminé (nouveau dégagé), ainsi que Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon. Au second tour, le 7 mai 2017, ce fut Marine Le Pen qui fut dégagée à son tour. Emmanuel Macron a gagné, contre toute prévision. Et fait historique, il n’avait que 39 ans. Plus jeune que le plus jeune de nos Présidents de la République française, à savoir Louis Napoléon Bonaparte. Une nouvelle page se tournait dans l’Histoire de France.

Le "dégagisme" a continué aux élections législatives des 11 et 18 juin 2017 : de nombreux leaders furent battus, parfois dès le premier tour, et abandonnèrent la politique. Les noms sont nombreux : Nathalie Kosciusko-Morizet, Thierry Mariani, Jean-Frédéric Poisson, Aurélie Filippetti, Marisol Touraine, Jean-Christophe Cambadélis, Myriam El-Khomri, Najat Valaud-Belkacem, etc. D’autres, bien que non battus ou pas candidats, quittèrent la vie politique ou pour certains, la course à l’échalote : François Baroin, Jean-Pierre Raffarin, Marion Maréchal, etc. Certains enfin, ont été "reclassés" ou "recyclés", comme Bruno Le Maire.

De tous les "dégagés" (de gré ou de force), seuls deux "dégagés" existent encore dans la vie politique de 2018, s’accrochant coûte que coûte à leurs ambitions : Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, qui n’ont pourtant jamais réussi, ni l’une ni l’autre, à insuffler un vrai mouvement d’opposition. La preuve, c’est le développement des "gilets jaunes" et leur tentative de récupération pour en tirer un profit électoral et politique.

Quant à Benoît Hamon, son désastreux échec présidentiel est dû au fait très paradoxal qu’il a été choisi majoritairement par les sympathisants du PS sur les bases d’un programme ultraminoritaire au PS. Il tente encore aujourd’hui d’exister politiquement mais il a clairement disparu des compteurs politiques. Florian Philippot et Nicolas Dupont-Aignan cherchent aussi à ne pas disparaître.

_yartiFH2016Z03

Soyons clairs : le principal candidat anti-système en 2017, c’était Emmanuel Macron ! En tout cas, pas Marine Le Pen, élue improductive depuis plusieurs décennies et fille de son père. Pas Jean-Luc Mélenchon, ancien sénateur apparatchik au PS pendant plus de trente ans. Pas évidemment François Fillon, représentant sans doute le mieux l’homo politicus dans toute sa carrière.

Emmanuel Macron était parti sans beaucoup de troupes. Avec quelques fidèles, avec François Bayrou et Daniel Cohn-Bendit, et avec quelques rares socialistes, comme Gérard Collomb, François Patriat, Richard Ferrand, Christophe Castaner et Benjamin Griveaux. Les autres soutiens socialistes étaient très discrets : Jean-Yves Le Drian, Manuel Valls, Bertrand Delanoë, François de Rugy, etc. sans compter le silence assourdissant de Ségolène Royal, François Hollande, etc.

Des rescapés, il y en a eu quand même quelques-uns, au-delà de ceux qui se sont accrochés malgré le "dégagement". Le principal rescapé est Laurent Wauquiez, mais il y en a d’autres, ils sont surtout chez LR qu’Emmanuel Macron n’a pas su faire imploser malgré le recrutement encore récent de quelques parlementaires LR (notamment Franck Riester, Sébastien Lecornu, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin, et évidemment, le principal, Édouard Philippe, nommé à Matignon). Ces rescapés, ce sont par exemple Gérard Larcher, Valérie Pécresse, Xavier Bertrand, Christian Estrosi, Éric Woerth, Bruno Retailleau, Guillaume Larrivé, Éric Ciotti, Jean-François Copé, Dominique Bussereau. On peut ajouter au centre Jean-Christophe Lagarde, Hervé Morin, et à gauche Delphine Batho, Anne Hidalgo, mais qui d’autres encore ?

En deux ans, la vie politique a complètement basculé. S’est transformée en profondeur. Tant les acteurs que les pratiques. Et aussi en politique puisque le gouvernement est à la fois contesté à sa droite et à sa gauche au Parlement.

À ce titre, Emmanuel Macron a été le candidat le moins cynique de la campagne présidentielle de 2017. Le mouvement des "gilets jaunes" n’est, à mon sens, qu’une conséquence de ce fait troublant : il n’existe toujours pas d’opposition reconnue par les gens en colère. En ce sens, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont certainement plus à perdre de ce mouvement qu’Emmanuel Macron. Et ce n’est pas François Hollande qui pourrait incarner politiquement cette opposition, même si, lui, le croit fermement.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 novembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La Révolution en deux ans.
François Hollande.
Emmanuel Macron.
François Bayrou.
François Fillon.
Marine Le Pen.
Jean-Luc Mélenchon.
Manuel Valls.
Benoît Hamon.
Laurent Wauquiez.
Gérard Larcher.

_yartiFH2016Z01




http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20181201-revolution.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/la-revolution-en-deux-ans-210125

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/11/30/36906067.html