« Une révolution est une fatale lumière qui découvre la hideuse nudité de la majeure partie des hommes. » (Gabriel Sénac de Meilhan, 1797).



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Trois morts. À l’heure des comptes, il ne faudra pas oublier. Deux morts à cause de la journée du 17 novembre 2018, un troisième ce week-end. Il faudra se souvenir. Une personne est morte à cause d’un barrage de "gilets jaunes" à Arles. La journée du samedi 1er décembre 2018 a été désastreuse : sur toute la France, 263 personnes ont été blessées, dont 133 à Paris (dont 23 parmi les forces de l’ordre). Une personne a perdu deux doigts à Tours, une autre personne a été gravement blessée quand la grille du jardin des Tuileries est tombée sur elle.

L’état de la ville de Paris à la suite de la manifestation des "gilets jaunes" était impressionnant, terrifiant. L’Arc de Triomphe a été vandalisé. Une véritable honte alors qu’on venait de célébrer la mémoire de tous ces soldats morts pour la France il y a cent ans. Quelle peut être l’image de la France dans le monde ? Ces "délinquants jaunes" ont-ils conscience que la situation économique et sociale de chaque Français ne peut pas s’améliorer en détériorant, en gâchant les atouts de la France ? Que si les investisseurs étrangers se désintéressent de la France, il y aura moins d’emploi, moins de richesse à redistribuer ? S’en rendent-ils compte ?

Casser pour casser. Une sorte de journée de "débridage". On se fâche, on se lâche. Il y a des scènes extravagantes. Par exemple, un casseur qui expliquait doctement à un habitant qui n’avait pas de grands moyens (propriétaire d’une Twingo, ce n’est pas une Porsche) et qui protestait contre les dégradations, qu’il n’y avait jamais de révolution sans casse, qu’il y avait forcément des dommages collatéraux. Il le disait… avec une bouteille à la main, une bouteille de champagne qu’il avait pillée dans une cave à vins deux rues plus loin, et qu’il allait boire pour terminer tranquillement sa soirée chez des amis. Belle révolution ! On reviendra poursuivre le week-end prochain, je suis occupé la semaine…

Selon la préfecture de police de Paris, il y a eu 248 feux à Paris le 1er décembre 2018, portant sur 112 véhicules, 130 mobiliers urbains et 6 bâtiments dont des habitations. C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu plus de blessés ou de morts tellement les inconséquences sont énormes. Un groupe de casseurs a mis le feu à des arbres qui montaient vers des balcons dans des habitations. Casser pour casser. Juste pour le plaisir. Et préjuger que tous ceux qui vivent ou travaillent à Paris, dans les beaux quartiers, sont forcément des privilégiés. Quelle erreur !

Inutile d’évoquer les pertes économiques directes des commerçants qui, en principe, réalisent leur meilleur chiffre d’affaires de l’année durant les week-ends avant Noël. Des pertes qui auront forcément des conséquences collectives sur le niveau de redistribution par l’État, pourtant tant demandée par les "gilets jaunes".

Pour donner la mesure de la gravité de cette journée (heureusement qu’elle n’était pas le 2 décembre), il y a eu 412 interpellations rien qu’à Paris, dont 33 de personnes mineures, et cela a conduit à 378 personnes en garde-à-vue. Des enquêtes sont en cours pour interpeller d’autres casseurs qui ont pu éviter l’arrestation jusqu’à maintenant.

Le Président Emmanuel Macron, accompagné notamment du Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner, est allé devant l’Arc de Triomphe le lendemain, 2 décembre 2018, pour constater les dégâts. Quelle honte ! De Gaulle a dû se retourner dans sa tombe. Clemenceau aussi.

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Interviewée par dans un journal télévisé (sur M6), une petite dame, concierge dans un des immeubles proches de l’Étoile, expliquait qu’elle avait vu avec beaucoup de sympathie le mouvement des "gilets jaunes" car elle aussi, elle a du mal avec les fins de mois, mais depuis ces actes de vandalisme gratuit, elle n’a plus que de la haine pour les "gilets jaunes".

La casse n’était pas seulement parisienne. D’autres villes ont subi de fortes violences, notamment Le Puy-en-Velay, Bordeaux, Toulouse, Tours, Marseille, Narbonne, Dijon, Charleville-Mézières, Strasbourg, Saint-Étienne… Au Puy-en-Velay, la préfecture a été incendiée. Le préfet de Haute-Loire était dans un véritable état de choc, témoignant du courage des forces de l’ordre qui, face aux délinquants qui leur lançaient des menaces de mort, continuaient pourtant à les affronter.

Rappelons que les forces de l’ordre doivent mettre hors d’état de nuire les "délinquants jaunes" mais ont comme consigne d’éviter toute effusion de sang, ne pas blesser ni évidemment tuer ceux-là même qui sont prêts à les tuer. C’est pour cette raison qu’il faut saluer le grand professionnalisme et le courage des forces de l’ordre qui réussissent, malgré toutes les provocations et parfois les grandes difficultés (un policier a été lynché alors qu’il s’est retrouvé seul et piégé par un groupe de "gilets jaunes" à Paris), à ne jamais commettre l’irréparable.

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Alors, de ces "délinquants jaunes", justement, parlons-en ! La question à poser, c’est : ces casseurs sont-ils ou non des "gilets jaunes" ? Jusqu’à maintenant, très sagement, le gouvernement a voulu séparer les "gilets jaunes" qui, majoritairement, sont sincères, pacifiques et veulent exprimer leur détresse, des casseurs, des délinquants, parfois notoires (fichés par les services de police) qui profitent de n’importe quelles occasions pour casser, dégrader, exprimer leur violence.

Il faudra pourtant rester cohérent.

Car certains "gilets jaunes" ont déclaré que c’est le début d’un "soulèvement". Dans ce cas, selon cette vision, les casseurs seraient des "gilets jaunes" et reconnus comme tels, alors le mouvement des "gilets jaunes" serait clairement insurrectionnel et devrait être réprimé au nom des valeurs de la République et de la démocratie. Il n’y a pas de place, comme le disait les responsables du pouvoir, pour la violence dans notre République.

De deux choses l’une.

Soit les casseurs sont des "gilets jaunes", soit ils ne le sont pas. Dans le premier cas, comme je viens de l’indiquer, ce mouvement sera détruit parce qu’il est terroriste, tout simplement terroriste, c’est la définition d’une action violente au nom d’une cause, quelle qu’elle soit. En démocratie, le terrorisme ne peut pas être justifié puisque tout le monde peut avoir la parole, ne serait-ce qu’aux élections. Dans des régimes autoritaires, on ne parle plus de terrorisme mais de résistance. Toute personne qui confond volontairement terrorisme et résistance est un manipulateur.

Soit les casseurs sont des délinquants dans lesquels les "gilets jaunes" ne se reconnaissent pas, et alors, il y a urgence à ce que ceux-ci les condamnent fermement. Mais je n’ai rien entendu de tel, comme je n’ai pas entendu que des "gilets jaunes" regrettaient la mort de trois personnes à cause de leurs journées.

Dans tous les cas, le mouvement s’étiole. Le 1er décembre 2018, il y a eu sur toute la France seulement 136 000 manifestants. À comparer avec les 166 000 du 24 novembre 2018 et 282 000 du 17 novembre 2018. Ce sont ces statistiques à prendre en compte, les seules concrètes, pas les sondages qui n’ont aucune signification réelle.

Comment peut-on expliquer que c’est un mouvement populaire avec 136 000 personnes (même pacifiques) qui manifestent ? Dans un pays de 67 millions d’habitants ? Cela ne correspond qu’à 0,2% de la population. Elle est belle, la révolution populaire ! Ces "gilets jaunes" ont pris en otages les 67 millions de Français juste avant les périodes de fête (et pour trois d’entre eux, leur vie).

Pourtant, durant ces trois dernières semaines, il y avait, pour les électeurs de la première circonscription de l’Essonne, le moyen de s’exprimer clairement à l’occasion d’une élection législative partielle pour désigner un successeur de Manuel Valls. Or, que s’est-il passé ? Au second tour, le 25 novembre 2018, seulement 17,6% des électeurs inscrits ont pris part au vote. Il faut concéder qu’elle n’a pas été très médiatisée.

Plus intéressant, ce fut le candidat soutenu par LREM qui a largement gagné la compétition, Francis Chouat, l’actuel maire d’Évry, avec 59,1% contre la candidate FI Farida Amrani qui n’a eu que 40,9% (17,8% au premier tour). Francis Chouat, qui avait obtenu des soutiens "dissidents" provenant de LR et du PS dès le premier tour (le candidat officiel de LR n’a recueilli que 10,2% des voix au premier tour, et la candidate officielle du PS seulement 10,5%), était arrivé en tête du premier tour avec 30,0% des voix.

C’est vrai que la très forte abstention réduit la signification de sa victoire, mais encore une fois, une élection est une élection, cela signifie que les autres candidats (ses concurrents) ont encore bien moins convaincu les électeurs que lui. Et le fait significatif, c’est que le 18 juin 2017, l’élection de Manuel Valls avait été très serrée, il avait gagné avec seulement quelques voix d’avance, et sa rivale, toujours candidate en novembre 2018, a été cette fois-ci largement battue avec 20 points de retard ! Elle n’a pas su mobiliser ses électeurs. Si révolution il y a, elle n’est clairement pas celle des "insoumis" !

C’est clair que, même si Jean-Luc Mélenchon a cherché à récupérer le mouvement des "gilets jaunes", cela ne s’est pas traduit chez les électeurs d’Évry. C’est pareil d’ailleurs pour Marine Le Pen, qui, comme le leader de FI, n’a pas eu le courage d’être présente aux Champs-Élysées mais continue à souffler sur les braises. Pourtant, là aussi, sans succès puisque le candidat du FN n’a obtenu au premier tour que 13,7% à Évry.

Mais en fait, les appels politiques qui reviennent nécessairement à renforcer ce mouvement violent de cette "délinquance jaune", cela n’est pas vraiment étonnant provenant des extrémismes, quels qu’ils soient. C’est juste incohérent sur le principe de la part de ceux qui prêchent par ailleurs la tolérance zéro pour tout acte de délinquance et dont le positionnement, au contraire, prêche la violence qui n’est plus désormais seulement verbale. Cette violence, elle s’exprime aussi depuis une dizaine d’années dans les réseaux sociaux, elle n’est donc pas "spontanée", mais souvent, provient d’internautes qui préfèrent rester bien au chaud derrière leur écran.

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En revanche, cette irresponsabilité, elle était moins prévisible de la part de responsables politiques de partis gouvernementaux. C’est là que la « hideuse nudité » selon Gabriel Sénac de Meilhan, se découvre. Ainsi, François Hollande (pourtant ancien Président de la République, et en période d’attentats terroristes), Ségolène Royal (pour vendre son bouquin), et aussi des responsables de LR, ne cessent de souffler sur les braises de cette situation véritablement de terrorisme. L’esprit de responsabilité signifierait de porter son discours d’abord sur une condamnation sans détour de cette violence inacceptable et insupportable et sur le soutien au gouvernement pour les réprimer, avant toute réflexion sur une opposition à la politique gouvernementale (notamment fiscale et sociale).

Les appels à la démission d’Emmanuel Macron ou à la dissolution de l’Assemblée Nationale ne peuvent provenir que de personnes qui refusent le principe démocratique. En ce sens, ils se mettent hors de la République sinon contre, et sont à combattre au nom de la démocratie. Refuser de reconnaître un échec électoral est le premier pas vers la sédition.

On voit bien que ce mouvement, même en prenant en compte les non violents (que je ne veux pas pour autant mélanger avec les casseurs), ne représente qu’une très faible partie de la population (0,2%) et quand ils en ont la possibilité, comme à Évry, ils ne prennent pas la peine de voter, de s’exprimer institutionnellement. Ce ne sont pas les sondages qui peuvent avoir une signification sur leur représentativité. On a pu observer en juin 1968 comment la situation de "l’opinion publique" s’est complètement renversée quand il a bien fallu revenir à l'ordre public.

Cela dit, tous ces constats ne sont évidemment pas suffisant car les "gilets jaunes" ont exprimé une réelle détresse. Pour la plupart, leur expression est sincère, d’autant plus sincère qu’elle émane de personnes peu politisées et peu syndiquée, justement, c’est-à-dire qui ne s’étaient encore pas engagée personnellement ni organisée dans la vie publique pour faire gagner une cause.

Ce mouvement des "gilets jaunes" est d’ailleurs en train de se diviser entre les "casseurs" et ceux qui sont dans une démarche clairement insurrectionnelle, et les autres, pacifiques et sans arrière-pensée, que je veux croire d’une très large majorité, qui sont aussi révulsés que la plupart des Français par le vandalisme du 1er décembre 2018. Car ce mouvement a un péché originel, son incapacité à s’organiser.

Or, il est nécessaire de s’organiser pour trois raisons. D’abord, il faut des représentants, ne serait-ce que pour avoir un dialogue avec les autorités publiques. Sans dialogue, aucune avancée possible de ce qu’ils réclament. Ensuite, il leur faut s’organiser aussi pour structurer leurs revendications. Le mouvement était vu avec sympathie parce qu’il était ambigu. Ainsi, c’était devenu la "marque" des colères, quelles qu’elles soient, aussi contradictoires les unes que les autres. Avec des doléances aussi contradictoires, on ne pourrait jamais aboutir à un succès, même si le gouvernement voulait céder.

Par ailleurs, certains veulent réinventer le monde parce qu’ils découvrent la politique et les institutions. Certains demandent des assemblées citoyennes élues par les citoyens qui voteraient des lois citoyennes. La belle affaire ! Et l’Assemblée Nationale, c’est quoi ? Un cirque de dindons ? Ce sont bien des citoyens qui élisent les députés, et ceux-ci sont rédigent et votent les lois et contrôlent le gouvernement. Ces "assemblées citoyennes", pourquoi travailleraient-elles mieux que les députés actuels ? en quoi seraient-elles plus légitimes ? plus efficaces ? plus démocratiques ? On redécouvre avec cela l’eau tiède.

La troisième raison pour laquelle s’organiser est un impératif, c’est que, justement, sans organisation, tout le monde peut se réclamer des "gilets jaunes", comme c’est le cas de ce que j’appelle désormais ces "délinquants jaunes" pour les distinguer de la grande majorité des "gilets jaunes" pacifiques. Cela renforcerait donc la sincérité de leur démarche, et aussi, empêcherait à la fois d’être débordés (par la violence) et récupérés par des organisations politiques qui n’ont toujours pas accepté leur défaite du printemps 2017.

D’ailleurs, dès que l’expression des revendications sera clarifiée, le mouvement de sympathie généralisée (observé dans les sondages) laissera place aux clivages politiques, en particulier le clivage fiscal : ou baisse des impôts et taxes (et donc, parallèlement, baisse de la dépense publique), c’est le côté droite des "gilets jaunes", ou arrêt des fermetures de maternité, etc. (et dans ce cas, besoin de maintenir un niveau élevé d’imposition), c’est le côté gauche des "gilets jaunes". Cette sympathie ne vit que par l’ambiguïté.

Maintenant, le gouvernement a lui aussi un devoir. Celui d’apporter une réponse concrète, immédiate, lisible et compréhensible, à cette détresse qui s’est exprimée sincèrement au sujet du pouvoir d’achat. Il devra donc forcément céder une partie de sa politique, sinon, la situation ne pourrait que s’envenimer. C’est la raison pour laquelle le Premier Ministre Édouard Philippe a annulé son déplacement à la COP24 à Katowice. Il a prévu de rencontrer toute la classe politique ce lundi 3 décembre 2018 ainsi qu’une délégation des "gilets jaunes" après avoir tenté de le faire la semaine précédente (le 30 novembre 2018, il n’avait rencontré que deux des huit porte-parole autoproclamés, après la rencontre de deux autres "gilets jaunes" le 27 novembre 2018 avec le ministre François de Rugy).

Je ne suis pas sûr que les Français sont prêts à subir ce que les Malgaches subissent chaque décennie, à savoir une grave crise généralisée qui, évidemment, est un désastre économique, social et même sanitaire. La France avait pourtant des atouts…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 décembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Gilets jaunes : est-ce un soulèvement ?
La Révolution en deux ans.
Discours du Président Emmanuel Macron le 27 novembre 2018 à l’Élysée (texte intégral).
Gilets jaunes : Emmanuel Macron explique sa transition écologique.
Christophe Castaner, à l’épreuve du feu avec les "gilets jaunes".
L’irresponsabilité majeure des "gilets jaunes".
Gilets jaunes : démocratie des urnes et grognement des rues.
Les taxes sur les carburants compenseraient-elles la baisse de la taxe d'habitation ?
Le bilan humain très lourd de la journée des "gilets jaunes" du 17 novembre 2018.
Gilets jaunes, au moins un mort et plusieurs blessés : arrêtez le massacre !
Emmanuel Macron, futur "gilet jaune" ?
Le Mouvement du 17-novembre.
Emmanuel Macron.
Édouard Philippe.
La taxation du diesel.
L’écotaxe.
Une catastrophe écologique ?
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.
La COP21.
GIEC : la fin du monde en direct, prochainement sur vos écrans !
Vibrez avec la NASA …ou sans !
Le scandale de Volkswagen.

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