« Parfois tu te demandes comment un acteur peut être aussi bon, aussi juste, aussi brillant quand il interprète les personnages de gros balourds qui lui sont souvent dévolus. Et puis un jour tu perces ce mystère grâce à une seule petite intervention radio… » (Bruno Gaccio sur Twitter).



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Mousse médiatique. En marge de la treizième journée des gilets jaunes le samedi 9 février 2019, l’acteur François Berléand a lâché de manière abrupte sur RTL : « Moi, depuis le début, ils me font chi@r, les gilets jaunes ! ». Parce qu’il avait été bloqué sur un rond-point à cause de vingt gilets jaunes.

Le mouvement des gilets jaunes, cela fait maintenant trois mois qu’il existe, et chaque samedi, sur les ronds-points ou au centre des grandes agglomérations, des actions sont faites. À Paris, à Toulouse, à Bordeaux, à Marseille, entre autres, chaque samedi, des actes de grande violence sont commis. Les forces de l’ordre sont épuisées.

Le bilan humain est très lourd, onze décès, plusieurs milliers de personnes blessées parmi les manifestants et les forces de l’ordre (certaines blessures très graves, œil et main perdus), et un coût économique dû tant aux dégradations (à Paris, le premier adjoint les a estimées à plus d’un milliard d’euros) qu’au ralentissement économique (fermeture des commerces le week-end, etc.).

Parmi les actes de violence très graves, il y a les élus de la majorité particulièrement éprouvés par cette crise politique et sociale, intimidés à leur permanence et même parfois jusqu’à leur domicile. Le dernier en date, symbolique, fut l’incendie, le 9 février 2019, de la maison bretonne du Président de l’Assemblée Nationale, Richard Ferrand, qui a heureusement reçu le soutien solidaire de toute la classe politique, et en particulier des principaux chefs de l’opposition, à savoir Laurent Wauquiez (LR), Marine Le Pen (RN) et Jean-Luc Mélenchon (FI).

François Berléand, je l’aimais bien comme acteur dans les années 1990. Il n’était pas encore très connu, il était souvent dans des petits rôles, au cinéma et à la télévision (il a refusé l’offre de Josiane Balasko de rejoindre la troupe du Splendid), puis, à la fin de cette décennie-là, il a été consacré, prenant plusieurs premiers rôles, participant à un très grand nombre de productions (146 films, 68 téléfilms, en une quarantaine d’années de carrière, sans compter les 34 pièces de théâtre depuis 1973), obtenant des récompenses de la profession (dont le César du meilleur second rôle masculin en 2000). Sa professeure d’art dramatique, Tania Balachova (1902-1973), la même que pour Niels Arestrup entre autres, lui avait bien dit : « Vous, si un jour vous devez être connu, ce ne sera pas avant l’âge de 40 ans. ». En fait, pour lui, ce fut plutôt à l’âge de 50 ans. C’est souvent cela d’ailleurs, quand on apprécie un acteur "confidentiel", on peut être vite déçu quand il arrive dans la lumière de la célébrité, même si on est content pour lui qu’il a percé. Déçu parce qu’on est comme un peu dépossédé de cette attention. Un peu comme la fille d’un footballeur très connu qui s’aperçoit que sur le cartable de ses copines de classe, il y a des autocollants représentant son père : elles lui volent son papa !

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La sortie radiophonique de François Berléand, soutien de François Bayrou en 2007 et du Président Emmanuel Macron en 2017, n’était pas ce qu’on pourrait appeler d’une grande délicatesse ni d’une grande subtilité. Et bien qu’il ne représente rien, ni personne, sinon lui-même (et sa réputation dont tout le monde se fiche), le paysage médiatique et internautique est ainsi fait que cet accès de bougonnerie et de mauvaise humeur devient un nouveau germe de polémique, une "séquence", qui dure le temps de quelques jours, avant de passer à la prochaine. Certains s’en font d’ailleurs les provocateurs réguliers pour promouvoir leurs "œuvres" (livres à paraître, disques, films à sortir, etc.), et ça marche d’ailleurs très bien car la notoriété est le premier atout pour vendre.

Évidemment, les soutiens des gilets jaunes ont profité de cette petite phrase pour exprimer leur dégoût en inondant l’acteur de réactions plus ou moins désagréables, au point que, effet collatéral, quelqu’un dont le patronyme ressemblait un peu trop à celui de l’acteur, s’est vu lui aussi insulter vertement. Réactions pas plus intelligentes que ce qui les faisait réagir, puisqu’en démocratie, on a a priori le droit de dire ce qu’on pense si l’on reste dans les limites de la loi (qui encadre heureusement cette liberté d’expression pour interdire les appels à la haine, les encouragements à la guerre, au jihad, au suicide, etc., ainsi que la diffamation et la calomnie).

La contre-réaction n’a évidemment pas manqué d’arriver (c’est le principe de ces polémiques médiatiques dans un verre d’eau), ceux qui sont plutôt opposés au mouvement des gilets jaunes ont crié à la suite qu’il n’y avait plus de liberté d’expression, que la demande de démocratie des gilets jaunes n’était valable que pour ceux qui étaient d’accord avec eux (le chantage sur certains ronds-points montre à quel point on peut être dans un esprit de "démocratie populaire" typique des années 1950, version soviétisée), et que le "politiquement correct" n’est pas forcément ce qu’on croit.

Aucune de ces trois phases n’est intéressante et ne fait avancer la réflexion, la phrase de François Berléand (tout le monde s’en moque, de son agacement), les gens choqués par cette phrase (prévisibles) ainsi que ceux qui se retrouvent dans l’agacement initial et choqués qu’on ne puisse pas (plus) l’exprimer sans levée de boucliers (prévisibles aussi).

Heureusement, il existe encore dans le paysage audiovisuel français des éditorialistes pertinents qui cherchent à penser sans s’occuper de leur posture (intellectuelle ou politique). C’est le cas de Geoffroy Lejeune, dynamique directeur de la rédaction de "Valeurs actuelles", qui n’était pas très tendre pour François Berléand sur LCI le lundi 11 février 2019 (le soutien à François Bayrou doit être un obstacle majeur pour apprécier l’acteur !).

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Geoffroy Lejeune a trouvé très intéressante cette petite phrase car elle résume, selon lui, complètement le mépris des "bourgeois" à ce mouvement populaire des gilets jaunes et surtout, elle exprime que ceux-ci ne veulent absolument pas chercher à comprendre pourquoi les gilets jaunes sont en colère. Ce mépris peut se ressentir quand on évoque les 10 milliards d’euros mis sur la table par Emmanuel Macron le 10 décembre 2018 : au-delà de plus de pouvoir d’achat, les gilets jaunes cherchent aussi la reconnaissance, reconnaissance de leur existence (il y a des gens qui travaillent et qui n’arrivent pas à s’en sortir), reconnaissance aussi de leur expression en demandant de la démocratie directe.

Du reste, le fait de dire que cette crise a un coût économique très important n’est pas très efficace auprès des gilets jaunes qui se sentent justement rejetés du système qu’on voudrait consolider alors qu’ils voudraient le transformer voire le renverser.

Le journaliste a mis d’ailleurs en parallèle ce mépris et la condition de l’acteur, car finalement, François Berléand ne doit son aisance matérielle (son frigo doit être rempli, et pas par lui-même, a-t-il supputé) qu’à ces gens du peuple qui sont allés le voir au cinéma (5 millions d’entrées par exemple pour "Les Choristes").

Un tel mépris n’est pas très efficace : cela ne peut que renforcer rancœur, incompréhension et surtout, colère. Cela attise, cela clive, au lieu de rassembler, de prôner l’unité. Cela souffle autant sur le feu que les laudateurs du grand soir. C’était d’ailleurs la voie adoptée par le gouvernement pendant les deux premières semaines du mouvement et malheureusement, il a fallu attendre les graves violences du 1er décembre 2018 à Paris pour prendre la mesure de la colère et proposer d’autres réponses que l’incessant "garder le cap".

En ce sens, Emmanuel Macron a été très habile en proposant l’actuel grand débat national. Je pense que ce débat n’est pas réalisé dans l’intérêt national et surtout, qu’il ne répondra pas aux premières demandes des gilets jaunes. Mais incontestablement, cette attitude, bien plus humble que l’arrogance qu’on lui prête (injustement, le problème n’est d’ailleurs pas l’arrogance qu’il n’a pas ; au contraire, je pense que ce qui serait plutôt critiquable, ce serait son empathie pas suivie des faits), lui a permis de faire comprendre que le pouvoir était maintenant à l’écoute du peuple, au risque de s’autoparalyser pendant trois mois. Et la vive participation à ce débat national est un fait incontestable qui montre qu’il y avait un réel besoin d’expression.

La remontée d’Emmanuel Macron dans les sondages ne doit cependant pas aveugler : l’élément déterminant sera ce qu’il fera du grand débat, quelles conclusions il en tirera et avec quelle méthode. Il sera alors jugé sur sa sincérité, sur son sens des responsabilités, sur son habileté, ou sur son éventuelle …démagogie.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 février 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
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