« L’offre des Soviétiques fut ignorée dans les faits. Ils ne furent pas consultés face à la menace hitlérienne et furent traités avec une indifférence, pour ne pas dire un dédain, qui marqua l’esprit de Staline. Les événements se déroulèrent comme si la Russie soviétique n’existait pas. Nous avons après-coup terriblement payé pour cela. » (Churchill, "The Second War", 1948).


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Collusion  (de colludere, jouer ensemble) : « Entente secrète en vue de tromper ou de causer préjudice » (Larousse). Il y a quatre-vingts ans, le 23 août 1939, à quelques jours de la Seconde Guerre mondiale, le Pacte germano-soviétique, officiellement appelé "traité de non-agression entre l’Allemagne et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques", fut signé à Moscou. Deux signataires, les Ministres des Affaires étrangères des deux pays, Joachim von Ribbentrop (1893-1946), pour l’Allemagne nazie de Hitler, ministre depuis le 4 février 1938, et Viatcheslav Molotov (1890-1986), pour la Russie soviétique de Staline, ministre depuis le 3 mai 1939 (dirigeant soviétique très influent pendant plus de trente ans). Et une présence, Staline.

Un tel pacte, conclu entre deux dictatures cruelles, pouvait à la fois étonner et être prévisible. Étonner car le nazisme et le communisme étaient considérés comme deux forces idéologiquement opposés au point que l’une embrigadait pour s’opposer à l’autre et réciproquement. Être prévisible car finalement, l’autocratie navigue toujours dans le cynisme le plus grossier et l’intérêt des deux pays était momentanément commun.

L’Allemagne, prête à se livrer à une guerre sans merci avec les anciennes puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale, la France et le Royaume-Uni en particulier, préférait se focaliser sur son seul front ouest. L’Union Soviétique, peu préparée (notamment technologiquement) à la guerre contre l’Allemagne (selon les anciennes alliances, les Russes étaient alliés des Français et des Britanniques), préférait faire comme avait fait le gouvernement bolchevik lors de la Première Guerre mondiale, à savoir conclure une paix séparée pour se focaliser sur la guerre civile qu’il avait déclarée contre l’armée tsariste.

D’ailleurs, fallait-il s’étonner des alliances en général, et de celles qui "se retournaient" ? Il faut se rappeler que pendant longtemps, la France avait mis une différence entre Hitler et Mussolini et croyait pouvoir convaincre ce dernier de rester l’allié de la France et de la Grande-Bretagne, comme pour la précédente guerre. C’était peine perdue (et d’une grande naïveté idéologique), puisque, avant le Pacte germano-soviétique, l’Allemagne nazie avait déjà fait alliance avec l’Italie fasciste (ainsi qu’avec le Japon impérial).

Staline avait été également très amer d’avoir vu l’URSS isolée dans les initiatives diplomatiques européennes, notamment lors des Accords de Munich qui ont été conclus comme si la Russie n’existait pas géopolitiquement. Par ailleurs, il cherchait à profiter de cette alliance pour conquérir une grande partie de la Pologne, la Finlande, les Pays baltes et la Bessarabie.

La Pologne et la Roumanie étaient alliées aux démocraties occidentales, et défendues par elles, si bien que les frontières soviétiques ne pouvaient être agressées par l’Allemagne nazie sans avoir provoqué la guerre auparavant entre l’Allemagne et les démocraties occidentales. L’entrée en guerre de ces dernières protégeait en quelques sortes l’URSS (et cela, sans aucune contrepartie soviétique).

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Dans son traité de relations internationales "Diplomacy" sorti en 1984, Henry Kissinger confortait les raisons soviétiques d’un tel pacte avec l’Allemagne nazie : « Les garanties britanniques à l’égard de la Pologne et de la Roumanie supprimèrent toute incitation que les Soviétiques auraient pu avoir pour entrer dans de sérieuses négociations d’alliance avec les démocraties occidentales. Pour une raison, elles garantissaient toutes les frontières soviétiques d’avec ses voisins européens à l’exception des États baltes, et, sur le papier du moins, anéantissaient les ambitions soviétiques aussi bien que les ambitions allemandes. (…) Plus important, les garanties unilatérales britanniques étaient un cadeau pour Staline parce qu’elles lui fournissaient le maximum, sans qu’il ait à offrir de contrepartie. Staline recueillait ainsi le bénéfice d’une alliance de facto avec la Grande-Bretagne sans aucune contrainte de réciprocité. » (Cité par le site Wikipédia).

En ce sens, dans les négociations, Staline était même en position de force face à Hitler, d’autant plus qu’il avait prévu d’attaquer la Pologne le 26 août 1939, obligeant l’Allemagne à réagir.

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En tout cas, reste étonnante cette photographie d’un représentant direct de Hitler, Ribbentrop (46 ans), reçu au Kremlin par un Staline hilare, la cigarette dans une main pendant que l’autre serrait celle de l’Allemand. Il n’existe pas de photographie d’une rencontre entre Hitler et Staline… parce qu’une telle rencontre n’a jamais eu lieu. Elle aurait pourtant symbolisé, mieux qu’une rencontre entre Molotov (49 ans) et Ribbentrop), ce Pacte germano-soviétique, pacte entre deux diables.

Quelles furent les arrangements prévus par le pacte ?

La seule clause réelle du traité de non-agression entre l’Allemagne et l’URSS fut la non-agression, à savoir l’engagement de ne pas entrer en conflit, l’une contre l’autre, et la neutralité de l’une en cas de l’agression de l’autre par un tiers.

Mais des clauses secrètes furent également conclues au sujet de certains territoires de l’Europe orientale. Le principal accord fut le partage de la Pologne, qui fut envahie par l’Allemagne le 1er septembre 1939, raison de la déclaration de guerre par la France et le Royaume-Uni, et par l’URSS le 17 septembre 1939 (voir la carte du partage publiée à Moscou).

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En tout, près de 400 000 kilomètres carré furent rapidement annexés par Staline (Pologne, pays baltes et Bessarabie). Du côté allemand, l’un des grands avantages de ce pacte fut l’importation de matières premières soviétiques (notamment pétrole et céréales). Des échanges de réfugiés (antisoviétiques en Allemagne ou antinazis en URSS) furent également conclus, montrant dans les faits, de façon concrète, sur le destin des hommes, les conséquences humaines terribles d’une collusion entre le nazisme et le communisme.

Les Britanniques apprirent l’existence de ces clauses secrètes après la guerre en 1945. L’URSS ne les a reconnues qu’en 1989 à l’époque de la perestroïka et de la glasnost. Jusqu’à sa mort en 1986, Molotov n’a jamais regretté d’avoir signé le Pacte germano-soviétique. Il considérait que l’URSS avait pu se doter d’un territoire tampon large d’environ 300 kilomètres sur ses frontières occidentales et que le pacte avait retardé d’une année l’attaque allemande.

En revanche, ce pacte avait mis en difficulté les communistes dans les démocraties occidentales, et plus particulièrement en France. Inféodé à l’URSS, le Parti communiste français (PCF) s’est mis à défendre le Pacte germano-soviétique et seulement 22 députés communistes sur 74 ont quitté le PCF, les autres sont restés, plus obéissants que cohérents idéologiquement et patriotiquement. Le Président du Conseil Édouard Daladier, radical, qui fut dubitatif lorsqu’il a appris la signature du pacte, a alors dissous le PCF, le 27 septembre 1939, parti ouvertement antifrançais pour avoir soutenu une alliance avec un ennemi de la France en pleine guerre. Les députés restés au PCF furent déchus de leur mandat le 21 janvier 1940 et condamnés pour certains jusqu’à cinq ans de prison ferme entre le 20 mars 1940 et le 3 avril 1940. 317 maires communistes ont également été déchus de leur mandat.

Considérés comme traîtres à leur patrie, les communistes devaient donc entrer dans la clandestinité pour éviter la répression du gouvernement français. Au 1er mars 1940, il y a eu plus de 10 000 perquisitions, 3 400 arrestations, 500 internés, et 100 condamnations dont 14 à mort. Plus tard, le décret-loi du 9 avril 1940 (défendu par un ministre SFIO) a prévu la peine de mort pour propagande communiste au même titre que pour propagande nazie.

L’existence de ce pacte explique pourquoi peu de communistes se sont engagés dans la Résistance en 1940. Peu, jusqu’à la rupture du pacte le 22 juin 1941. À cette date fut déclenchée l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie qui, confortée dans sa puissance par la défaite française, ouvrit un second front à l’Est. Cette opération (opération Barbarossa), qui dura jusqu’en février 1942, fit perdre la vie à 200 000 personnes du côté nazi et à 3,2 millions de personnes du côté soviétique. Une guerre entre titans.

La rupture du Pacte germano-soviétique fut prévisible, ce qui encouragea les communistes français, membres d’une organisation déjà clandestine, à s’intégrer dans la Résistance, en cherchant même à la noyauter pour consolider leur influence politique à la Libération


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (22 août 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le Pacte germano-soviétique.
Le Débarquement en Normandie.
Les Accords de Munich.
Le Pacte Briand-Kellogg.
Le Traité de Versailles.
Hitler.
Staline.
L’Europe, c’est la Paix.

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