« Le jeu, c’est un corps-à-corps avec le destin. » (Anatole France, 1895).


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Avec l’élection de 365 députés conservateurs (sur 650) le 12 décembre 2019, le Premier Ministre britannique Boris Johnson a gagné son pari : celui de pouvoir réaliser le Brexit voulu par les électeurs le 23 juin 2016.

Dans ces élections, on ne peut pas cependant dire que tous ceux qui ont freiné le Brexit ont été rejetés par les électeurs britanniques. Certes, les travaillistes de Jeremy Corbyn (le nouveau copain de Jean-Luc Mélenchon) ont subi une défaite historique mais la sanction était plus la conséquence de leur flou que de leur opposition au Brexit (qui se sent véritablement capable de dire ce que pense réellement, sincèrement, Jeremy Corbyn du Brexit ?!). Les unionistes nord-irlandais ont également eu un cinglant désaveu de leur politique de sabordage du Brexit, au point de laisser une majorité de députés nord-irlandais aux partis nationalistes. Et si les libdems ont été (légèrement) sanctionnés pour leur antibrexitisme (primaire), il faut rappeler qu’ils voulaient simplement suspendre le divorce sans nouveau référendum, même les plus proches se sont désolidarisés d’une telle position, indéfendable sur le plan politique, si les libdems ont perdu ces élections, les autres gagnants de celles-ci sont pourtant des europhiles convaincus et enthousiastes, les nationalistes écossais.

Qu’importe ! Boris Johnson a la majorité qu’il rêvait. Fini les soirées d’humiliation parlementaire dans le théâtre de l’absurde d’une chambre qui refusait tout et son contraire. On l’oublie un peu, mais il y a évidemment un autre gagnant de ces élections britanniques, c’est l’Union Européenne elle-même. Pourquoi ? Parce que cette belle victoire de Boris Johnson va montrer qu’elle n’y était pour rien du pédalage dans la semoule depuis novembre 2018. Au contraire, l’Union Européenne a été "sympa", en ce sens qu’en refusant d’intervenir dans les affaires politiques intérieures d’un pays encore membre, elle a toujours aidé ceux qui l’appelaient à l’aide, ne serait-ce qu’en acceptant les reports de délais.

Pour preuve, le Président Emmanuel Macron n’était pas excessivement content et voulait qu’on en finisse une fois pour toutes (mais il ne fut pas suivi). Si le Brexit a lieu réellement le 31 janvier 2020, cela disculpera définitivement l’Union Européenne d’une supposée responsabilité de faire durer les choses que certains europhobes de mauvaise foi essaient encore d’imaginer. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’Union Européenne n’a jamais changé de position et qu’elle est toujours restée constructive. Le seul changement, il est du côté du parlement britannique qui va maintenant voter avec cohérence pour le Brexit avec accord, ce qui a de quoi rassurer toutes les chancelleries européennes.

Parmi ces contresens qui ne sont que des manipulations à but de désinformation (les fameuses "fake news"), les antieuropéens français applaudissent la victoire de Boris Johnson. Ils ne sont pas à une incohérence près, car ainsi, ils applaudissent l’accord du 17 octobre 2019, il y a deux mois, passé entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne, accord qui définit une période tampon et qui ouvre les négociations sur le futur des relations commerciales entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne.

Ces europhobes française applaudissent cette victoire des conservateurs, en plus de manière totalement incohérente, car généralement, ils dénoncent l’Union Européenne comme empêcheuse de faire des déficits publics en paix, de faire des dépenses publiques, de faire du clientélisme. Or, si les Britanniques ont voulu sortir de l’Europe, ce n’était certainement pas pour faire le "grand soir" voulu par Jeremy Corbyn (là encore, les faits sont têtus). C’est au contraire pour faire du libéralisme en paix, du vrai libéralisme, c’est-à-dire moins de réglementation, moins de dépenses de l’État, moins de services publics donc. On est d’accord ou pas, mais on ne brexite pas pour étatiser à outrance le Royaume-Uni, c’est une vérité à rappeler. La victoire du Brexit, c’est la victoire posthume de Margaret Thatcher (I want my money back !).

Je suis d’autant plus réjoui de la victoire de Boris Johnson que je l’imagine sérieux et responsable, en d’autres termes, qu’il est un homme d’État. J’avoue qu’il m’a fallu du temps, car lorsqu’il disait qu’il négociait avec l’Union Européenne, je ne le croyais pas et je pensais que ce n’était qu’un argument de comptoir pour convaincre des députés réticents. Mais le résultat était là : le 17 octobre 2019, il y a eu un nouvel accord, c’est-à-dire que Boris Johnson n’avait pas envoyé des paroles en l’air, il avait réellement renégocié l’accord, et c’était peu évident puisque l’Union Européenne était arrivée au bout de sa propre marge de manœuvre (le vrai problème restant celui de l’Irlande du Nord). Donc, cet accord, c’était un petit exploit, et ce fut le ticket gagnant pour de nouvelles élections.

Cet esprit de responsabilité, Boris Johnson va pouvoir l’exercer bien au-delà des considérations du Brexit. Sa victoire totale le rend libre, libre des unionistes nord-irlandais, libre des anti-Brexit du parti conservateur, libre des ultra-pro-Brexit du même parti. Bref, il pourra donner sa pleine mesure d’homme d’État. Et le premier critère sera la manière dont il considère les relations de défense avec l’Union Européenne et plus particulièrement avec la France, seule puissance militaire de l’Europe avec le départ des Britanniques. Les Français protègent, les Allemands produisent. À la fin, les uns dépensent tandis que les autres s’enrichissent. La France va avoir au sein de l’Union Européenne le même rôle que les Américains au sein de l’OTAN : un financeur.

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C’est vrai que beaucoup d’électeurs britanniques ont voté pour le Brexit pour de mauvaises raisons, mais après tout, qui ne vote jamais pour de mauvaises raisons ? Quand on interroge son entourage et qu’on demande les motivations pour voter pour tel ou tel candidat ou tel ou tel parti, il y a parfois des étonnements qui déconcertent, et qui montrent que les urnes restent toujours des choses un peu mystérieuses, un peu magiques, des outils d’une alchimie bien particulière qui a trait à un contexte particulier, un état d’esprit, un sourire, un argument qui n’en est pas…

Parmi les absurdités du vote des Brexiters, il y a au premier rang (comme dans pas mal de pays européens et même du monde), l’immigration, ou plutôt, la peur d’être submergé par une vague d’immigration. Notons que la France est très concernée par l’immigration vers l’Angleterre, car nous sommes à la frontière. Ce qu’il faut rappeler, c’est que le Royaume-Uni n’est pas membre de l’Espace de Schengen, et donc, les relations migratoires entre le Royaume-Uni et l’Europe ne seront pas bouleversées par le Brexit, en tout cas, elles ne s’amélioreront pas, j’aurais même tendance à penser que les "flux" migratoires vont s’intensifier avec une immigration massive vers l’Irlande, nouvelle porte (de service) vers l’el-dorado britannique. L’Union Européenne, cause de tous les malheurs ? à d’autres !

Du côté de l’économie, le Royaume-Uni n’était pas dans la zone euro et donc, son indépendance monétaire et économique ne sera pas supérieure avec le Brexit. Pire en fait, car les accords commerciaux qui vont se négocier vont obliger les Britanniques à respecter les normes européennes (normales notamment environnementales et de santé) sans pour autant leur permettre de les façonner comme c’était le cas avant le Brexit. Ils n’auront plus leur mot à dire, mais la logique économique les contraindra à respecter ces décisions européennes.

Ce ne sera qu’avec le recul du temps qu’on saura si ce Brexit, voulu par les urnes, sera intelligent ou stupide, s’il ouvrira la voie à un retour du Royaume-Uni comme puissance mondiale ou au contraire, s’il va précipiter sa chute comme une puissance moyenne au côté de deux géants continentaux, les États-Unis et l’Union Européenne. Sans compter les risques bien réels d’éclatement du Royaume devenu désuni : la volonté d’indépendance de l’Écosse (puis son adhésion à l’Union Européenne), d’unification de l’Irlande, etc.

On ne saura donc pas avant longtemps quel pari aura réussi ou échoué, mais il y a une chose qui sera rapidement prouvée, c’est que l’Union Européenne n’a jamais mis de résistance à faire respecter la décision populaire, regrettable mais voulue par le peuple, du Brexit. Au contraire, les Européens se sont beaucoup investis dans ce processus (à l’instar de Michel Barnier) pour qu’il se déroule le mieux possible pour les deux parties. Car dans un divorce, les parents doivent toujours se préoccuper de l’intérêt des enfants. Et les enfants, ici, ce sont les peuples, nous, les peuples européens, tous les peuples européens, pas seulement le peuple britannique.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (17 décembre 2019)
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Pour aller plus loin :
Brexit : enfin, l’Union Européenne prouve qu’elle n’y était pour rien !
La très belle victoire de Boris Johnson.
Les élections législatives britanniques du 12 décembre 2019.
Brexit : et en avant pour un nouveau tour (électoral) !
Brexit : Boris Johnson et Emmanuel Macron sur le même front commun.
Document : les trois lettres adressées le 19 octobre 2019 à l’Union Européenne.
Document : quel est l’accord UK-EU du 17 octobre 2019 ? (à télécharger).
Brexit : le nouveau deal, enfin, in extremis !
8 contresens sur le Brexit.
Boris Johnson, apprenti dictateur ?
Boris Johnson, le jour de gloire.
Union Européenne : la victoire inespérée du Président Macron.
Européennes 2019 (6) : le paysage politique européen.
Theresa May : Game over.

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