« Elle ne veut pas rajouter du bazar au bazar. Mais intellectuellement, elle ne dit jamais "jamais". Elle n’aime pas se fermer des portes, elle sait se laisser porter par les opportunités. » (Un proche d’Agnès Buzyn il y a trois mois).


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Il a fallu deux jours et demi pour que LREM et ses alliés (MoDem, UDI et Agir) désignassent leur nouvelle tête de liste aux élections municipales à Paris après le retrait de Benjamin Griveaux. C’est Agnès Buzyn (57 ans), Ministre des Solidarités et de la Santé depuis le 17 mai 2017, qui a été choisie ce dimanche 16 février 2020. Au gouvernement, elle est remplacée par le neurologue Olivier Véran (39 ans), très actif député LREM de Grenoble (rapporteur général de la commission des affaires sociales), probablement le meilleur choix possible pour la remplacer.

Une Ministre de la Santé non engagée politiquement et considérée comme compétente (professeur des universités et hématologue), et qui, sur demande présidentielle, va au charbon électoral, cela ne vous dit pas quelque chose ? Bien sûr, cela fait penser à Simone Veil, d’autant plus qu’il était déjà question d’Agnès Buzyn pour mener la liste LREM aux élections européennes du 26 mai 2019 (ce fut finalement Nathalie Loiseau) et que, coïncidence et hasard des croisements de vies, elle fut même la belle-fille de Simone Veil (d’un premier mariage).

Depuis plusieurs semaines, Agnès Buzyn hésitait à se présenter comme tête de liste sur le très stratégique quinzième arrondissement de Paris qu’il faudrait gagner pour conquérir la capitale. François Bayrou soutenait la candidature de la ministre à la mairie de Paris dès le 27 octobre 2019 sur France Inter. Un proche de la ministre expliquait alors la motivation du président du MoDem, par ailleurs candidat à sa réélection à la mairie de Pau : « Il pense que les médecins sont faits pour faire de la politique, car ils savent écouter et donner du réconfort. » ("L’Opinion" du 7 novembre 2019).

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La désignation d’Agnès Buzyn procède évidemment de la volonté du Président Emmanuel Macron. Il a fait le pari que sa présence bouleverserait le jeu municipal à Paris avec Anne Hidalgo, Rachida Dati, Cédric Villani et le candidat écologiste. Si la ministre est deux fois plus populaire que le candidat initial de LREM, elle arrive encore loin derrière les deux favorites des sondages. Pour autant, elle peut profiter de ce "bazar" pour repolariser l’élection et recristalliser l’électorat. Rappelons que la liste LREM aux élections européennes du 26 mai 2019 avait obtenu 32,9% des voix à Paris avec 57,9% de participation (la liste EELV : 19,9% ; la liste LR : 10,2% ; liste PS : 8,2%).

Cependant, je pense que cette désignation est une erreur pour LREM. J’ai l’impression qu’Emmanuel Macron manque un peu de sens politique. Je l’avais déjà remarqué avec la désignation de Nathalie Loiseau comme tête de liste aux élections européennes de 2019. Sans ses gaffes, quel aurait été le score de LREM ? Probablement supérieur à celui du Rassemblement national.

Le choix de l’un des poids lourds du gouvernement me paraît être une triple erreur.

D’abord, à cause du contexte gouvernemental actuel. Agnès Buzyn, comme Ministre des Solidarités et de la Santé, avait beaucoup de travail et son successeur aura du mal à la remplacer au pied levé avec la même efficacité et la même compétence : la gestion de la grave épidémie de maladies à coronavirus (COVID-19), d’autant plus que le 15 février 2020, a eu lieu le premier décès d’une personne atteinte de ce coronavirus en France (premier décès en Europe et premier décès hors d’Asie), l’examen du projet de réforme des retraites à l’Assemblée Nationale qui débute (en principe) le 17 février 2020, l’examen de la loi de bioéthique (PMA) qui revient en seconde lecture à l’Assemblée Nationale, sans compter aussi la plus grande crise hospitalière depuis des décennies, avec une grève des urgences qui a démarré le 11 juin 2019 (en septembre 2019, près de la moitié des services en France étaient en grève, soit 260), mouvement social d’autant plus difficile qu’un millier de chefs de service ont annoncé leur démission pour protester contre la situation financière des hôpitaux et leur manque de moyens.

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Bref, en choisissant Agnès Buzyn pour Paris, Emmanuel Macron donne le signe qu’il préférerait s’occuper de politique politicienne et d’intérêts électoraux à servir pour l’intérêt général (coronavirus, crise hospitalière, réforme des retraites, PMA)… Son remplaçant, Olivier Véran, même si c’est probablement le meilleur choix possible, ai-je écrit plus haut, n’a pas la même expérience politique ni la même connaissance des dossiers que sa prédécesseure.

Ensuite, à cause du timing très court. Il ne reste qu’à peine quatre semaines (la campagne se termine vendredi 13 mars 2020) pour convaincre les électeurs que la candidature d’Agnès Buzyn est pertinente. Là aussi, c’est carrément mission impossible. Il aurait fallu désigner une personnalité qui était déjà très active pendant cette campagne et qui connaissait le programme et les équipes dans chaque arrondissement. Quant à une éventuelle fusion des listes avec celles de Cédric Villani, c’est beaucoup trop tard et même pas négociable pour le premier tour, d’autant que le dépôt des candidatures doit se faire avant le 27 février 2020 (il ne reste qu’une dizaine de jours).

Enfin, à cause de la nationalisation et de la politisation des élections municipales. En nommant une ministre très importante du gouvernement, Emmanuel Macron contribue à politiser ces élections locales alors que jusqu’à maintenant, il voulait au contraire en minimiser les effets nationaux. En clair, les électeurs parisiens devront se prononcer entre les différentes listes, mais pourront aussi être tentés de faire de ce scrutin à Paris un référendum pour ou contre l’action d’Emmanuel Macron. Deux autres ministres importants du gouvernement sont également têtes de liste, le Premier Ministre Édouard Philippe au Havre et le Ministre des Comptes publics Gérald Darmanin à Tourcoing.

Alors, Agnès Buzyn kamikaze ? Probablement, mais quand on s’engage en politique, il faut bien un jour prendre des risques et assumer de prendre des coups. À cet égard, Agnès Buzyn ne manque pas de courage ni de combativité…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 février 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Agnès Buzyn.
Benjamin Griveaux.
Municipales 2020 (1) : retour vers l’ancien monde ?
Les élections municipales de mars 2014.
Les élections municipales de mars 2008.
Scrutins locaux : ce qui a changé.
Le vote électronique, pour ou contre ?
Les ambitieux.

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