« Le Président m’a proposé de devenir Premier Ministre (…). Je mesure l’immensité de la tâche qui m’attend. » (Jean Castex, 3 juillet 2020).


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Tout s’est accéléré. Le jeudi 2 juillet 2020 dans la soirée, Édouard Philippe a été reçu par Emmanuel Macron à l’Élysée. Tout était dit. Il faut dire que la tête d’Édouard Philippe lors de la conclusion de la Convention citoyenne pour le climat, le 29 juin 2020, donnait déjà une idée de l’ambiance. Officiellement, Édouard Philippe a donné ce matin du 3 juillet 2020 la démission de son gouvernement qui a été vite acceptée par le Président de la République qui a nommé dès 12 heures 30 son successeur, Jean Castex. 17 heures 30, passation de pouvoirs à Matignon. 20 heures, interview au journal télévisé sur TF1. Le week-end pour la nomination du nouveau gouvernement et le lundi 6 juillet 2020, le premier conseil des ministres. Et peut-être auparavant, le dimanche soir, une intervention télévisée d’Emmanuel Macron (il a pris l’habitude de s’exprimer le dimanche soir).

Le choix de Jean Castex peut surprendre ou être prévisible, il est en tout cas intéressant à plus d’un titre.

Parlons d’abord rapidement d’Édouard Philippe. Il y a une certaine injustice à ce qu’il quitte maintenant Matignon. Il a été un excellent Premier Ministre, qui a fait le "job" comme très peu l’auraient fait en période de crise pandémique. Il a été sur tous les fronts et il a montré sa compétence d’homme d’État, d’homme de pouvoir, connaissant les rouages de l’État, sachant peser savamment ses mots à chaque parole publique pour éviter la polémique (au contraire d’Emmanuel Macron), ne manquant ni d’énergie ni de vision.

Quelle que soit l’opinion qu’on porte sur la gestion de la crise du covid-19, la comparaison avec les autres pays, tout aussi peu préparés à une telle catastrophe, montre qu’Édouard Philippe n’a pas démérité. Il est donc drôlement récompensé. Sa popularité plus forte que celle du Président ? Au contraire, cela permettait de tirer le tandem, tant qu’il y a loyauté, il n’y a pas de risque de jalousie, de compétition entre les deux têtes de l’État.

C’est en fait une certaine règle institutionnelle, cette ingratitude présidentielle, surtout lorsque le Premier Ministre commence à prendre de l’envergure, à avoir une stature politique propre, à exister par lui-même. Édouard Philippe n’est pas le seul. Georges Pompidou qui avait gagné les élections législatives de juin 1968, sauvant le gaullisme d’une crise inédite, a été remercié par le vieux Général pour préparer son "destin national". Jacques Chaban-Delmas, fort de sa Nouvelle société, qui venait de reconfirmer la confiance des parlementaires en 1972, s’est retrouvé aussitôt éjecté par un Georges Pompidou qui a changé de rôle. Michel Rocard, l’un des Premiers Ministres les plus populaires, devait immédiatement cesser de faire de l’ombre à François Mitterrand au bout de trois ans, en mai 1991.

Paradoxalement, Jean Castex a à peu près le même profil qu’Édouard Philippe : énarque (Cour des Comptes, Édouard Philippe était au Conseil d’État), connaissant parfaitement les rouages de l’État, "sympa", issu du parti de droite Les Républicains. Mais à une grande différence près : il n’existait politiquement pas. On a dit qu’Édouard Philippe était LR version Alain Juppé et Jean Castex LR version Nicolas Sarkozy. C’est à mon avis exagérer sur le contenu du CV : certes, Jean Castex a remplacé Raymond Soubie à l’Élysée comme conseiller aux affaires sociales à l’Élysée en novembre 2010, puis le 28 février 2011, bombardé Secrétaire Général adjoint de l’Élysée le 28 février 2011 (Emmanuel Macron lui a succédé quelques mois plus tard, le 15 mai 2012). Mais cette collaboration était temporaire, Jean Castex n’a jamais fait partie du "clan Sarkozy", de ses intimes, de ses plus proches collaborateurs.

Du reste, Jean Castex a choisi comme directeur de cabinet (un poste stratégique dans le fonctionnement du gouvernement) Nicolas Revel, qui était, comme Emmanuel Macron, Secrétaire Général adjoint de l’Élysée sous François Hollande.

Finies les hypothèses plus ou moins farfelues à Matignon, et hélas, oubliée l’idée de nommer une femme Premier Ministre : exit Florence Parly (qui, à mon sens, n’est pas assez "poids lourd" de la politique pour le poste), exit Jean-Yves Le Drian à la motivation fluctuante, exit Bruno Le Maire trop accroché à Bercy, exit Jean-Louis Borloo très médiatique, trop peu fiable, exit François Bayrou empêché à cause de sa mise en examen…

La grande différence entre Édouard Philippe (dit de droite économique) et Jean Castex (dit de droite sociale), c’est que Jean Castex n’a jamais été, avant Matignon, un acteur politique national comme Édouard Philippe qui était maire d’une grande ville (Le Havre), député, directeur de l’UMP en 2002, etc. Jean Castex n’est qu’un élu local, maire de Prades (très belle ville) depuis mars 2008, conseiller régional du Languedoc-Roussillon de mars 2010 à mars 2015 puis conseiller départemental des Pyrénées-Orientales depuis mars 2015. Il a bien sûr cherché à être député, mais il a été battu en juin 2012 par celle qui est devenue sous-ministre de François Hollande, Ségolène Neuville. Le virus de la politique est familial, car son grand-père était sénateur et maire sa commune natale, Vic-Fezensac, dans le Gers.

Peut-on être Premier Ministre sans avoir été ministre ? En fait, c’est très courant, et ce manque d’expérience ne l’est pas lorsqu’on a longtemps travaillé dans des cabinets ministériels, comme c’est le cas de Jean Castex qui était le directeur de cabinet du ministre Xavier Bertrand lorsque ce dernier était à la Santé et au Travail entre 2006 et 2008 (puis membre du cabinet à l’Élysée). Dans son cas, Premier Ministre sans avoir été ministre, on peut citer sous la Cinquième République : Georges Pompidou, Pierre Mauroy, Jean-Marc Ayrault et Édouard Philippe. Et avant la guerre, il y en avait eu certains aussi, comme Léon Blum.

Jean Castex va surprendre car il est le premier Premier Ministre de la Cinquième République à avoir un accent très fort, ce qui le rendra très convaincant sur la considération qu’il porte aux territoires. Et bien sûr, sympathique malgré ce trait qui le caractérise : c’est un technocrate, excellent technicien. Car à 55 ans, ce n’est pas sa trajectoire politique qui compte, c’est son rôle comme serviteur de l’État, haut fonctionnaire, et si certains Français le connaissaient avant sa nomination à Matignon, c’était parce qu’il a été du 2 avril au 5 juin 2020 le monsieur déconfinement du gouvernement (avec un rapport à la clef le 6 mai 2020, lisible ici).

Issu de la même promotion de l’ENA que Frédéric Salat-Baroux, ancien Secrétaire Général de la Présidence de la République et gendre de Jacques Chirac, Jean Castex a beaucoup travaillé pour le sport depuis quelques années, en cumulant trois fonctions : depuis septembre 2017, délégué interministériel aux Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, depuis le 24 janvier 2018, délégué interministériel aux grands événements sportifs, et depuis le 20 avril 2019, président de l’Agence nationale du sport (nouvellement créée).

On le voit, Emmanuel Macron a pris un profil similaire et en même temps différent. Édouard Philippe a toujours été un animal politique, bien avant 2017, et c’est en qualité de politique LR qu’il a été nommé à Matignon, pour déstabiliser la droite parlementaire (un député LR, apprenant la nomination d’un autre LR, Jean Castex, a lancé sur France Info qu’Emmanuel Macron prenait les Français pour des andouilles !). Si Jean Castex est également LR, ce n’est pas en tant que tel qu’il a été nommé au contraire de son prédécesseur.

C’est aussi une règle non écrite de la Cinquième République qui veut que le premier Premier Ministre d’un mandat présidentiel soit surtout un politique apprécié de sa majorité parlementaire (Michel Debré pour De Gaulle, Jacques Chaban-Delmas pour Georges Pompidou, Jacques Chirac pour Valéry Giscard d’Estaing, Pierre Mauroy et Michel Rocard pour François Mitterrand, Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin pour Jacques Chirac, François Fillon pour Nicolas Sarkozy et Jean-Marc Ayrault pour François Hollande), et que le Premier Ministre suivant soit plus "l’homme du Président", quitte à n’être qu’un "haut fonctionnaire" (Georges Pompidou en 1962, Maurice Couve de Murville en 1968, Pierre Messmer en 1972, Raymond Barre en 1976, Laurent Fabius en 1984, Édith Cresson en 1991, Dominique de Villepin en 2005, Manuel Valls en 2014).

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Lors de la passation de pouvoirs à Matignon ce 3 juillet 2020 vers 18 heures, Édouard Philippe a été très longtemps applaudi par ses collaborateurs. Après avoir salué le courage et l’élégance de son prédécesseur, Jean Castex, avec une voix très déterminée, presque sortie de la Quatrième République, a parlé d’une « France que nous devons réconcilier » avec les valeurs qu’il a en commun avec Édouard Philippe, en particulier le fait que « le service de l’intérêt général et de l’État doive prévaloir sur tout autre considération ». Réconciliateur, ce serait la volonté d’être de Jean Castex après avoir été l’organisateur : « Il nous fera plus que jamais réunir le pays pour lutter contre la crise qui s’installe. ». Mais il a terminé son discours en rendant encore une fois hommage à Édouard Philippe et en lui disant une phrase qu’on rappellera sans cesse dans l’avenir : « Nul doute ici que vos immenses talents vont durablement rester service de la France ! ».

Au-delà de son accent des Pyrénées, Jean Castex est un homme aux relations chaleureuses et consensuelles, bon négociateur, très grand organisateur, apprécié autant par la majorité que par l’opposition. Et discret.

La grande question est donc : pourquoi un tel changement de Premier Ministre qui ne semble pas présager d’un grand changement dans l’orientation politique du quinquennat ? Sans doute une convenance personnelle : Jean Castex est très discret, inexistant politiquement et peu connu des Français (sinon inconnu). C’est une manière pour Emmanuel Macron de reprendre son quinquennat en main, en étant directement dans l’action et dans l’exposition. En somme, de s’organiser pour préparer efficacement l’élection présidentielle de 2022…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (03 juillet 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean Castex, le Premier Ministre du déconfinement d’Emmanuel Macron.
Discours du Président Emmanuel Macron devant la Convention citoyenne pour le climat le 29 juin 2020 à l’Élysée (texte intégral).
Après-covid-19 : écologie citoyenne, retraites, PMA, assurance-chômage ?
Édouard Philippe, le grand atout d’Emmanuel Macron.
Municipales 2020 (5) : la prime aux… écolos ?
Convention citoyenne pour le climat : le danger du tirage au sort.
Les vrais patriotes français sont fiers de leur pays, la France !
Le Sénat vote le principe de la PMA pour toutes.
Retraites : Discours de la non-méthode.
La réforme de l’assurance-chômage.
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20200703-castex.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/jean-castex-le-premier-ministre-du-225548

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2020/07/03/38409508.html