« Le début de la fin de l’enfance commence lorsque l’on se rend compte que tout ce qu’on a rêvé n’est pas possible. Accepter quoi que ce soit, c’est refuser tout le reste. » ("L’Atlantique est mon désert", éd. Gallimard, 1996). Sur Jean-François Deniau, troisième partie.



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Jean-François Deniau n’a pas été seulement un haut fonctionnaire et un élu politique. Il fut aussi un doux rêveur de l’immensité de la mer et un baroudeur formidable des missions délicates.


4. Le marin

Grand passionné de mer et de voile, Jean-François Deniau n’a cessé de déclarer son amour pour la mer : « J’aime la mer et j’aime être en mer. J’aime partir, larguer l’amarre et passer les feux ; j’aime naviguer, voir le vent tourner, la brise adonner, le ciel changer, la mer se former et se déformer ; j’aime le bouillon chaud dans le thermos au pied du barreur et l’étoile qu’on prend un temps pour cap la nuit entre hauban et galhauban ; j’aime quitter une côte en vue, et, après un jour, huit jours, un mois, en voir apparaître une autre, qu’on attendait ; j’aime arriver, entrer, mouiller, et quand tout est en place, fixé, tourné, amarré, ferlé, rabanté, être à terre. Je suis un amateur. » (1975).

Malgré ses gros ennuis de santé, il fit la traversée de l’Atlantique à la voile en 1995 avec le champion Nicolas Hénard, entre les îles Canaries et la Martinique, et sa traversée fut racontée en 1996 dans son livre "L’Atlantique est mon désert" (éd. Gallimard) : « Je devais, après un triple pontage, passer trois semaines dans un institut spécialisé, aller régulièrement aux Invalides où existe le meilleur service de rééducation. Patiemment réapprendre, une fois de plus, à respirer et à me servir de mes jambes. Il y a peut-être encore mieux pour la convalescence. L’air du large. La responsabilité de la barre. La liberté. L’océan. Je suis décidé à traverser l’Atlantique à la voile en solitaire. » (1996). Explication : « Retrouver avec la barre, et les voiles, et le vent, et la mer, la liberté avec ses risques et ses contraintes choisis, je ne cherchais pas à mourir, mais à survivre. ».

La marin fit aussi une traversée dans le désert et de l’alpinisme, une expédition dans l’Atlas lorsqu’il était étudiant, chapeauté par le Musée de l’Homme : « J’aime le désert qui est le frère de la mer, et où on navigue à l’air du temps et au chant des constellations. » (1994). Plus tard, il crapahuta dans les montagnes afghanes sous les bombardements de l’armée soviétique, dans les déserts de l’Érythrée, dans les forêts d’Amazonie…


5. Le baroudeur

L’esprit baroudeur, c’était de vouloir se rendre directement sur les lieux des drames, partout dans le monde, où sa présence pouvait était utile. Jean-François Deniau l’a fait publiquement, avec les médias parfois, pour alerter, mais aussi en secret, après que l’on lui a confié des missions de négociation très particulières. Il faut se rappeler qu’il a été un très habile négociateur dans la diplomatie française, du Traité de Rome aux Accords de Lomé en passant par l’élargissement de la future Union Européenne au Royaume-Uni, à l’Irlande et au Danemark.

Alain Peyrefitte, l’un de ses vieux amis, pouvait attester du caractère secret de certaines missions : « Nous n’apprîmes que beaucoup plus tard ce que vous étiez allé faire en Indochine. Nous ne savions rien, parce que vous ne disiez rien. Vous aviez déjà vérifié la force que donne le secret. Les mauvaises langues insinuent que vous en dites plus que vous n’en faites. Je fus souvent témoin que vous en avez fait plus que vous n’en avez dit. Plus tard, on racontera sans doute votre vie en bandes dessinées. Déjà, par moments, on a l’impression de feuilleter les aventures de Tintin. (…) Votre frère Xavier, chef du district dans les hauts plateaux moï, vous a écrit : "Je monte des unités de partisans, parce que la guérilla se gagne par la contre-guérilla". Il ajoutait : "J’ai besoin de gens comme toi pour encadrer mes partisans. Viens !". Vous nous estimiez sans doute incapables de comprendre l’exaltation que vous aviez ressentie à disposer d’un éléphant de fonction dans la jungle indochinoise. (…) Vous rêviez d’être diplomate et là-haut, aucun père jésuite n’a su vous révéler que la meilleure façon de courir le monde n’était pas plus d’être diplomate que d’être officier de marine. » (10 décembre 1992).

Jean-François Deniau a risqué sa vie plusieurs fois dans ces missions parfois périlleuses. Ses aventures furent aussi un contenu exceptionnel pour ses récits qu’il publia dans des dizaines de livres et aussi, comme reporter dans certains journaux. Au-delà de ses missions secrètes, il avait une démarche d’engagé qui le poussait à être présent sur tous les fronts où les droits de l’Homme pouvaient être bafoués : « Tous les terrains d’opération du "tiers-monde instable", je les ai pratiqués. Les nuits dans la boue, le sable, la neige, je les ai vécues. Et les heures avant l’attaque, et les marches forcées, et la fatigue, la faim, la peur. Parfois seulement l’attente, la tristesse, la poussière des jours. Et pourtant, rien, jamais rien n’est inutile. » (1997).

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Citons seulement, sans être exhaustif, les pays ou régions du monde qu’il a visité pour ses missions : Cambodge, Afghanistan, Liban, Érythrée, Croatie, Bosnie, plus généralement ex-Yougoslavie, Mauritanie, Espagne, Djibouti, Iran, Kurdistan, Union Soviétique, Roumanie, Inde, Afrique du Sud, Angola, Indonésie, Somalie, Nicaragua, Amazonie, etc.

En 1996, Jean-François Deniau a donné quelques explications : « Je ne compte plus mes voyages à Sarajevo. Ni le nombre de fois où je me suis retrouvé sous les bombardements, au milieu de populations en détresse. L’expérience m’a appris que l’on doit pouvoir empêcher un certain nombre de guerres si l’on se montre suffisamment décidé et si l’on s’y prend assez tôt. Pour cela, il faut oser faire confiance aux "amateurs", à ceux qui vont sur le terrain. (…) Si j’agis souvent ainsi, ce n’est pas par manque de professionnalisme. C’est avant tout parce que j’aime la paix et la démocratie. L’une, en effet, ne va pas sans l’autre. ».

Son humanisme, c’était d’être effondré dès la première victime : « Parfois, le cri d’un enfant qui pleure est plus intolérable que le souvenir d’un million de victimes. Parfois, l’idée d’un seul tué est plus intolérable que mille ou cent mille. Non, il n’y a pas de statistiques de l’horreur humaine. ».


Dans le prochain et dernier article, j’évoquerai enfin l’écrivain et académicien, et aussi, un autre aspect de sa vie, qui montrait à quel point le courage pouvait s’accorder au pluriel.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 janvier 2017)
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Pour aller plus loin :
Jean-François Deniau.
Jean d’Ormesson.
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Jean François-Poncet.
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L’URSS.
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