« Je pense à mes amis qui ne sont plus là, que je pleure. J’ai une pensée émue en pensant qu’ils ne sont plus là. Mais je trouve que ça a été bien court tout ça. Il y a encore beaucoup à faire. J’éprouve un plaisir à voir jusqu’où les verrous me conduisent. Ça continue à m’intéresser. » (Pierre Soulages, le 20 décembre 2019 sur France Inter).


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Exceptionnelle longévité d’un artiste majeur. Le peintre Pierre Soulages fête ses 101 ans ce jeudi 24 décembre 2020. Le maître est toujours actif et continue à créer.

Petit à petit, dans son œuvre, Pierre Soulages a éliminé tout ce qui était "inutile" à sa recherche. Et sa recherche, ce n’était pas l’obscur, pas le noir, mais au contraire la lumière. Le noir comme moyen de mettre en valeur la lumière. L’outrenoir dépasse un peu l’entendement, en premier abord. Une toile complètement faite de noir, cela pourrait être une "arnaque", mais non, c’est bien l’évolution de cette recherche scripturale exceptionnelle. Les reflets deviennent un élément fondamental de la lumière.

Une œuvre, ce n’est plus seulement une surface, c’est aussi un état de surface. Les aspérités sont l’œuvre. En quelque sorte, Soulages a inventé les toiles en trois dimensions. Ce n’était pas nouveau mais ses œuvres sont conçues spécialement pour cette troisième dimension.

La question de l’art abstrait est toujours difficile à aborder. Elle l’a été dans de multiples œuvres, pièces de théâtre notamment (comme "Art", une excellente pièce de Yasmina Reza), certains spectacles dédiés à l’art contemporain, comme les divagations artistiques de l’humoriste Alex Vizorek, l’art abstrait est souvent évoqué d’une manière assez ironique, et c’est vrai qu’il peut être difficile de suivre le cheminement de certains artistes. L’art figuratif est effectivement plus simple d’apparence.

Les arguments d’autorité ont d’ailleurs peu de prise sur la considération artistique car ils sont plus une conséquence qu’une cause de ce qu’est l’art associé. Or, Soulages, lui, est un artiste comblé, largement et mondialement reconnu depuis très longtemps, le marché de l’art l’a "coté" très cher (un tableau peut valoir jusqu’à 10 millions d’euros). Il a eu droit à de grandes rétrospectives consacrant son œuvre un peu partout dans le monde, sur les cinq continents, évidemment à Paris aussi : le Centre Pompidou pour ses 90 ans, et le "bâton de maréchal", le Louvre pour ses 100 ans. À cette dernière occasion, il a produit encore des œuvres en octobre 2019, malgré l’âge et sans doute la fatigue et l’épuisement. Car réaliser des œuvres, c’est presque un travail de forçat.

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Il continue à exposer. Normalement, il y avait une exposition qui devait retracer son œuvre de 1946 à 2019 en Allemagne, à Baden-Baden, au Musée Frieder-Burda du 17 octobre 2020 au 28 février 2021. Malheureusement, la pandémie de covid-19 a bouleversé la programmation car le musée est actuellement fermé. Ses œuvres, provenant notamment du Musée Soulages à Rodez (sa ville natale) et du Centre Pompidou, étaient exposées avec la lumière de ce musée appelé la "villa blanche au milieu d’un parc" (« une atmosphère toute particulière dans le cadre inondé de lumière » note la brochure).

Le guide de cette exposition qui, je l’espère, sera accessible aux visiteurs en 2021 lorsque les conditions sanitaires le permettront, explique en particulier : « Cette exposition rétrospective offre un parcours de l’œuvre du peintre et en montre la remarquable cohérence en dépit de sa longévité exceptionnelle. Dès ses débuts, Soulages a opté pour une abstraction totale, mettant en question les données traditionnelles de la peinture. Par les matériaux qu’il emploie (…), par ses outils qui renvoient souvent à ceux des peintres en bâtiment, par son choix d‘identifier ses toiles par la technique, les dimensions et la date de réalisation, plutôt que de choisir un titre orientant la vision, il adopte une position singulière dès 1948 lorsqu’il écrit : "Une peinture est un tout organisé, un ensemble de formes (…) sur lequel viennent se faire et de défaire les sens qu’on lui prête". ». Peindre est donc pour Soulages une activité autant physique qu’intellectuelle.

À l’occasion de son centenaire et de la rétrospective au Louvre, Pierre Soulages a répondu aux questions de Léa Salamé et Nicolas Demorand sur France Inter lors de la matinale du 20 décembre 2019, il y a un an. Le maître était très intimidé par cette rétrospective du Louvre : « C’est toujours très impressionnant d’être invité à mettre son travail à côté des chefs-d’œuvre qu’il y a au Louvre. ».

Il a tenté une nouvelle fois d’expliquer son "outrenoir" : « Ce mot signifie un autre  monde, comme outre-Rhin, outre-Manche, désignent un autre pays. Outrenoir, c’est ça : c’est un autre monde, atteint par une dimension et surtout par un manière de voir le noir. Outre-noir ne signifie pas ultra-noir. On dit que je peins avec du noir. En réalité, je peins avec la lumière réfléchie par des états de surface irréguliers fatalement de la couleur noire. C’est une lumière, et elle touche en nous des couches profondes qui nous habitent et que nous ignorons. Et c’est ce qui m’intéresse. ».

Soulages, prince de la relativité générale dans le domaine des arts : « Le noir est une couleur très active. Si vous prenez une couleur sombre et que vous mettez du noir à côté, elle paraît moins sombre. ». C’était une réflexion qu’il s’était faite quand il était enfant. Il l’a développée jusqu’à l’extrême… Bon anniversaire, grand maître !






Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 décembre 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Soulages consacré au Louvre.
Pierre Soulages.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.

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