« C’est ma fille, ça pourrait être la vôtre, votre sœur ! » (le père d’Alisha, le 14 mars 2021).



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Ce dimanche 14 mars 2021 a eu lieu dans les rues d’Argenteuil une marche blanche de solidarité pour la famille et les proches de la jeune adolescente de 14 ans, Alisha, qui a trouvé la mort dans des conditions très sordides le lundi 8 mars 2021 en fin d’après-midi dans la Seine. Plusieurs milliers de personnes étaient au rendez-vous, malgré la crise sanitaire, pour exprimer ce message de sympathie et d’espoir dont a besoin toute famille endeuillée d’une manière si brutale.

Ce qu’a raconté Éric Corbaux, le procureur de la République de Pontoise, dans sa (première) conférence de presse du 10 mars 2021, était effrayant. Une sorte de trio infernal, deux filles, un garçon, qui a abouti au pire. Les deux autres adolescents ont 15 ans et ont été arrêtés dans la nuit du 8 au 9 mars 2021. Alisha, "ex" du garçon et toujours restée amie avec la nouvelle "petite copine", aurait été harcelée par le garçon, du "revenge porn" comme on dit maintenant, sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire, la publication de photos de la victime en petite tenue (on parle de "revenge" car c’est maintenant le risque des "ex", quel que soit le sexe ; se voir diffuser des photos intimes au moment où ils étaient ensemble).

Comme l’a dit Valérie Pécresse, venue à cette marche d’Argenteuil en tant que présidente du conseil régional d’Île-de-France : « Tout avait été bien fait, le harcèlement avait été signalé, des sanctions étaient en train d’être prises. ». Elle a parlé sur Twitter d’une « victime d’un engrenage infernal ». On peut ajouter que les parents allaient déposer une plainte à la police. Bref, dans cette affaire de harcèlement scolaire, tout avait été pris en compte : le lycée allait tenir un conseil de discipline le 10 mars 2021 pour sanctionner le garçon en question qui était à l’origine de la diffusion des photos sur le propre compte de réseau social d’Alisha, il avait été retardé pour cause de crise sanitaire. L’école, la famille, la police avaient été à l’écoute des difficultés que rencontrait Alisha. Elle n’était pas seule dans sa détresse.

Cela fait hélas plusieurs années que des adolescentes meurent à cause du harcèlement scolaire dans les réseaux sociaux. On aurait pu imaginer que la détresse d’Alisha pouvait entraîner une tentative de suicide, par honte, par épuisement, comme cela est déjà arrivé hélas. À Argenteuil, le procureur a parlé d’un assassinat, c’est-à-dire d’un meurtre avec préméditation. Sang qui se glace.

La mort d’Alisha a eu lieu dans un climat particulièrement délétère de plusieurs meurtres d’adolescents qui avaient déjà endeuillé les jours précédents. Mais elle est beaucoup singulière que des règlements de compte, parfois sur des sujets dérisoires, de "bandes" rivales. Alisha a été victime d’un véritable guet-apens. Son (ancienne) amie l’a fait venir dans un endroit isolé, près de la Seine, et son ancien "petit copain" l’attendait caché pour la rouer de coups.

Selon le procureur, après avoir été tabassée par le garçon, elle a été jetée vivante dans la Seine, du haut du quai bétonné (plusieurs mètres) et elle est morte noyée, à un mètre de profondeur. L’amie en question a participé aussi à la jeter dans la Seine. Les deux adolescents ont pris le temps de se changer (leurs vêtements avaient été entachés) et sont allés chercher à manger à Paris avant de revenir à Argenteuil hébergés par un ami apparemment hors de cause. Toujours selon le procureur, les deux adolescents en garde-à-vue n’auraient pas exprimé des "remords immédiats" mais l’avocat du garçon a déclaré le lendemain ou surlendemain qu’il regrettait son geste.

Il faut se garder, dans une histoire si singulière où l’émotion peut rapidement l’emporter sur d’autres réactions, de faire des généralités. C’est faux de dire que maintenant, les ados s’assassinent entre eux, tout autant que de dire qu’à Argenteuil, ça craint (on a vu quelques jours auparavant qu’il y a eu des meurtres d’adolescents dans des communes plutôt résidentielles). Ou encore que ça craindrait dans les lycées professionnels privés. Cela aurait pu arriver avec d’autres, dans d’autres circonstances, et dans tous les cas, cela arrive très très peu souvent, heureusement.

On pourrait aussi dire que les réseaux sociaux (je ne précise pas ici le nom du réseau, surtout utilisé par les plus jeunes pour échanger des photos), ce sont des germes de violence. Après tout, ce ne sont que des outils et le couteau est aussi un germe de violence et on l’utilise bien tous les jours pour manger, tout comme l’automobile et d’autres objets ou procédés qui, détournés, pourraient de gros dégâts humains (le summum étant l’énergie nucléaire).

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En fait, ce qui choque vraiment, au-delà de la futilité des motivations (un père disparu considéré comme insulté, un amour probablement déçu, etc.), c’est que ces adolescents ont vécu une tragédie d’adultes, et même, d’adultes cyniques, désabusés, ne donnant aucune valeur à la vie humaine. Enfin, c’est ce qui semblerait ressortir dans une première approche, car cela n’est déjà qu’une interprétation.

Je ne sais plus exactement quel soir j’avais entendu cette information tournée en boucle sur les chaînes d’information continue, probablement le soir du mardi 9 mars 2021, mais il suffisait ensuite de zapper sur les différentes chaînes TNT pour avoir un aperçu de ce qui était possible de regarder avant d’aller se coucher. Des séries de crimes glauques souvent américaines, des documentaires sur la violence, la drogue, l’insécurité routière, etc., des séries aussi assez gores qui se passent dans un hôpital (les séries hospitalières sont assez populaires, d’où le grand succès d’une parodie comme "H"), etc. Bref, de la violence glauque, on pouvait en avoir comme on en voudrait tous les soirs, à quasiment chaque chaîne de télévision gratuite. Cela dit, cette violence télévisuelle n’explique rien, en particulier parce que les adolescents d’aujourd’hui, il me semble, regardent désormais peu la télévision comme la regardaient leurs parents à leur âge.

Je pense qu’il y a eu probablement une confusion entre le virtuel et le réel. Un "déjantement" cognitif. C’est le cas dans de nombreux forums ou sites Internet participatifs : lorsqu’un intervenant prend un pseudonyme et se donne une image particulière, il se crée un rôle, et pourquoi pas, chacun fait ce qu’il veut dans le cadre de la loi. Mais certaines personnes mettent plus de cœur dans le personnage qu’elles se sont composé que leur réalité physique et sociale, et là, la divergence peut aboutir à des singularités effrayantes. C’est d’ailleurs sans doute le grand risque de l’école en visioconférence, l’enseignant, les camarades deviennent des êtres virtuels et moins réels.

J’ai à l’esprit deux exemples qui m’ont interpellé. Le premier date d’il y a quinze ans. Une amie me racontait que son fiston venait de passer l’examen du permis de conduire. Prêt à la féliciter, je lui ai demandé : et alors, l’a-t-il eu ? Elle m’a répondu, l’œil à peine attristé : non, et heureusement. Car selon elle, le fiston considérait l’acte de conduire comme un jeu vidéo. Le problème, c’est que dans la réalité, on n’a qu’une seule vie. Donc recalé, et avec le soulagement de la mère qui avait pourtant dû financer la démarche. Peut-être un problème de maturité ? En tout cas, une douche froide salutaire.

Mais en remontant encore un peu plus loin, une vingtaine d’années, je repense à un vieux souvenir. J’étais allé à l’anniversaire d’une amie. Beaucoup de monde (c’est relatif !), peut-être une quinzaine ou vingtaine de convives (impensable de nos jours !). Des amis et leurs enfants. Je ne les connaissais pas mais un môme de 3 ou 4 ans s’ennuyait fortement pendant la soirée et je lui ai proposé de quitter la table et de jouer à un jeu vidéo sur l’ordinateur, dans une chambre à l’écart du dîner.

Je l’ai donc installé dans le fauteuil et j’ai découvert immédiatement qu’il était très à l’aise avec la souris (rappelons le contexte : à la même époque, le Président Jacques Chirac se demandait dans un salon de hautes technologies ce qu’était une souris !). Il y avait plusieurs icônes sur le bureau de l’ordinateur de l’amie en question et certains permettaient d’exécuter un jeu pour enfant en bas âge (l’amie avait elle-même un enfant du même âge). "Aveuglé" par la grande aisance de manipulation de la souris du petit môme, je lui ai dit, comme on dit à un collègue : eh bien, clique sur XXX et j’ai dit le nom de l’icône (plus aucun souvenir du nom du jeu !). Et la réponse de l’enfant : je ne sais pas lire, c’est quelle icône ?

Évidemment qu’il ne savait pas lire, il n’avait que 3-4 ans. Mais voilà, j’ai découvert que les enfants de cet âge-là, 3 ans en 2001, ils connaissaient la manipulation d’un ordinateur, d’une souris, avant de manipuler les mots, les phrases, les idées. Ils ont maintenant 20 à 25 ans ! Des études ont d'ailleurs démontré que l’apprentissage de l’écriture sur un ordinateur développait d’autres neurones que l’écriture manuscrite.

Un chercheur du CNRS, Jean-Luc Velay, du laboratoire de neurosciences cognitives de l'Université d'Aix-Marseille, a fait des expériences auprès d'élèves de maternelle : « Quand on a demandé aux enfants d'identifier ces lettres, le groupe qui les avaient apprises de manière manuscrite étaient meilleurs que celui qui les avaient découvertes par clavier, et cela en seulement trois semaines. ». Virginia Berninger, professeure de l'Université de Washington a confirmé ce genre de conclusion : « Nous avons découvert que les élèves, jusqu'en sixième, écrivaient plus de mots, plus rapidement et exprimaient plus d'idées s'ils écrivaient à la main, écriture scripte ou cursive, que s'ils utilisaient un clavier. ». Des chercheurs de l'Université de Princeton ont eu aussi cette conclusion en 2019 pour les étudiants : « Nous avons constaté que les étudiants qui prenaient des notes sur des ordinateurs portables obtenaient de moins bons résultats sur des questions conceptuelles que les étudiants qui prenaient des notes à la main. Alors que l'écriture manuscrite peut être bénéfique, la prise de notes sur clavier qui transcrit mot pour mot le cours plutôt que de traiter l'information et la reformuler est préjudiciable à l'apprentissage. ».

Toute cette virtualité, qui s’est amplifiée avec Internet, au-delà de la simple pratique d’un matériel informatique (au détriment du sport, du bricolage, d’activités manuelles), ne peut qu’avoir des conséquences sur la façon d’appréhender la réalité. N’avons-nous jamais vu un enfant qui, après avoir regardé un film de Zorro, se prenait pour Zorro pendant toute la soirée qui suivait ? En restant toujours dans le virtuel, il y a peut-être aussi ce genre de mélange dans l’esprit du jeune en devenir.

Comme je l’ai prudemment écrit plus haut, il faut se garder de toute généralisation et de toute analyse précipitée. Mais il ne fait pas de doute que la mort d’Alisha sera disséquée et analysée longtemps par de nombreux sociologues, psychologues et autres-logues, et leurs études pourraient être d’une utilité cruciale. Par exemple, éviter qu’à l’avenir ne se répète ce qui s’acheminerait aujourd’hui comme un assassinat commis de sang-froid par deux adolescents en pleine conscience, à peine sortis de l’enfance.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 mars 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Alisha, victime d’un engrenage infernal.
Genrer la part du Lyon ?
L’écriture inclusive.
Femmes, je vous aime !
Parole libérée ?
Bioéthique 2020 (9) : le rejet par les sénateurs de la PMA pour toutes.
L’avortement.
Ni claque ni fessée aux enfants, ni violences conjugales !
Violences conjugales : le massacre des femmes continue.

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210314-alisha.html

https://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/alisha-victime-d-un-engrenage-231621

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