« Deux modèles de laïcité s’opposent. L’un, combatif, anticlérical, est défendu par Émile Combes ; l’autre prône la séparation mutuelle de l’État et des religions dans le respect de toutes les options spirituelles. Ce dernier modèle, plus libéral et tolérant, porté notamment par Aristide Briand, Jules Ferry et Jean Jaurès, l’emporte. » (Rapport Stasi, le 11 décembre 2003).


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L’ancien ministre centriste Bernard Stasi est mort il y a dix ans, le 4 mai 2011, d’une méchante maladie, à quelques semaines de ses 81 ans. Pour ceux qui ont connu Bernard Stasi, l’homme était simple, convivial, sans chichi, mais il était aussi une grande pointure de réflexion et surtout, une boussole de la morale politique.

Il faut insister sur ce sujet : la morale et la politique. La politique ne prétend pas faire de morale. Le politique agit quand le moraliste réfléchit. La politique, ce n’est pas l’idéal, c’est le souhaitable dans le possible, avec ses failles, ses insatisfactions, ses douches froides. Bernard Stasi ne prônait pas le moralisme, mais considérait qu’une action politique vidée de toute morale pouvait être dangereuse, pouvait aboutir à des impasses de l’histoire. C’est pour cela que son avis a beaucoup compté pendant la trentaine d’années où il fut très actif dans la vie politique.

La morale, impossible de la séparer de l’action politique. Application rapidement à l’ordre du jour : quand on s’oppose au gouvernement socialo-communiste, faut-il faire alliance avec toutes les oppositions, y compris avec l’extrême droite, par peur du communisme ? La réponse de Bernard Stasi fut évidemment non : il y a  des limites à l’anticommunisme. À ce titre, Bernard Stasi fut l’une des cibles privilégiées de Jean-Marie Le Pen, ce qui en a fait la fierté du leader centriste.

Parce qu’il était franc, Bernard Stasi n’a pas eu sans doute la carrière politique que son talent, son intelligence, l’acuité de ses convictions auraient méritée, il rêvait d’être Ministre des Affaires étrangères et il fut finalement "remercié" par ses électeurs viticulteurs de la Marne pour avoir fait trop de voyages à l’étranger et pas assez dans sa circonscription.

Son ami et condisciple de promo Jacques Chirac, qui aurait voulu en faire son Ministre du Travail, l’a finalement nommé Médiateur de la République (devenu pour ses successeurs Défenseur des droits). Mais il a vu aussi qu’il était l’homme de la situation pour enfin résoudre cette quadrature du cercle que fut le voile à l’école.

Depuis 1989, la France était en effet infectée par des débats récurrents sur le port du voile islamique d’adolescentes à l’école. Prosélytisme religieux, atteinte aux droits des femmes… ce sujet a envenimé l’école et la vie politique pendant une quinzaine d’années. Il faut dire que le ministre de l’époque, Lionel Jospin, n’avait pas eu le courage de traiter le sujet avec lucidité et l’avait lâchement laissé pourrir au Conseil d’État (le dernier échelon de la juridiction administrative), qui bottait généralement en touche pour renvoyer la balle au législateur et à ses responsabilités. Il a fallu attendre 2003 pour que le gouvernement décidât de réagir et d’adopter des mesures fermes et acceptables.

En amont de loi n°2004-228 du 15 mars 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques, Bernard Stasi fut chargé le 3 juillet 2003 de présider la commission chargée de dégager quelques lignes directrices de l’État. Dans cette commission dont le rapporteur fut le jeune énarque Laurent Wauquiez, plein d’avenir (et considéré alors comme centriste), on pouvait y voir Michel Delebarre, René Rémond, Nelly Olin, Nicole Guedj, Régis Debray, Raymond Soubie, Alain Touraine…

Les travaux de cette commission, essentiellement de nombreuses auditions (qui furent, pour une centaine, diffusées en direct à la télévision, sur Public Sénat), ont été très riches et la conclusion n’était pas écrite à l’avance. Avec sa passion habituelle, Bernard Stasi a mené ces travaux avec une neutralité combative, cherchant à comprendre les ressorts de celles qui voulaient porter le voile, entre provocation familiale sans conséquence publique et promotion consciente de l’islamisme politique.

Son talent fut notamment d’avoir su créer une dynamique de groupe au sein de la commission, malgré la grande diversité de ses membres : « Très vite s’est créé, entre nous, ce que je m permettrai d’appeler un esprit d’équipe ; esprit d’équipe encore renforcé par un attachement commun à une laïcité qui soit à la fois intransigeante dans l’application des principes de la République et respectueuse de toutes les croyances religieuses et philosophiques ».

J’avais déjà évoqué le rapport qui a été remis au Président Chirac le 11 décembre 2003 (à lire ici dans son intégralité), et je voudrais y revenir pour quelques éléments intéressants. Cette commission a fait date car elle a permis d’écouter toutes les forces vives du pays sur l’un des fondements de notre pays, la laïcité, et, Bernard Stasi le précisait en introduction, aucune des personnalités sollicitées n’a refusé de s’exprimer (à l’exception des gamines porteuses de voile). C’est un sujet qui passionne les Français : « Oui, les Français ont parfaitement conscience que ce qui est en jeu dans ce débat est important pour eux et pour notre pays, pour la qualité de notre vivre ensemble, aujourd’hui et demain. ».  Et à l’évidence, presque que vingt ans plus tard, ce sujet passionne toujours autant les Français, voire plus, d’autant plus que depuis 2012, des citoyens français ont perdu leur vie pour cette laïcité, au nom d’un islamisme politique qui voudrait terroriser plus ou moins aveuglément la République.

Bernard Stasi voulait encore ménager ceux qui niaient, à l’époque, l’existence même d’un problème (à l’instar du ministre de l’époque Lionel Jospin) : « Il ne s’agit certes pas de dramatiser, mais c’est le devoir de tous ceux qui exercent des responsabilités dans notre pays d’être clairvoyants. ».

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Son rapport pointait du doigt la dégradation de nombreux "quartiers" urbains : « Dans sept cents quartiers, accueillant de nombreuses nationalités, les difficultés se cumulent : chômage supérieur à 40%, problèmes aigus de scolarisation, signalements sociaux trois fois plus importants que dans le reste du territoire. Les habitants de ces quartiers délaissés ont le sentiment d’être victimes d’une relégation sociale qui les condamne au repli sur eux-mêmes. C’est notamment le cas des plus jeunes. 32% de la population y a moins de vingt ans : c’est dire le gâchis pour eux-mêmes et pour la République. ».

En clair, cette situation dans les "banlieues" n’est pas nouvelle, et les militaires "en charentaises" signataires d’une tribune à l’expression extrémiste à la limite de l’appel à la sédition semblent avoir découvert récemment cette réalité sociale pourtant déjà très ancienne… En ce sens, Michel Houellebecq serait un meilleur capteur de signal alarmant que des militaires en retraite ambitionnant un "coup" (bas) politique.

Le rapport s’inquiétait aussi de la dégradation de la vie des femmes : « "La République ne protège plus ses enfants". Les jeunes femmes se retrouvent victimes d’une résurgence du sexisme qui se traduit par diverses pressions et par des violences verbales, psychologiques ou physiques. Des jeunes gens leur imposent de porter des tenues couvrantes et asexuées, de baisser le regard à la vue d’un homme ; à défaut de s’y conformer, elles sont stigmatisées comme "putes". Plusieurs associations s’alarment des démissions de plus en plus fréquentes de leurs adhérentes d’origine étrangère, qui se voient interdire par leur milieu l’engagement dans la vie associative. (…) Des droits élémentaires des femmes sont aujourd’hui quotidiennement bafoués dans notre pays. Une telle situation est inacceptable. ».

Une autre caractéristique déjà bien ancrée dans la société de l’époque, la recrudescence des faits d’antisémitisme : « Les menaces à la laïcité vont de pair avec un regain de violence à l’égard de personnes appartenant ou censées appartenir à la communauté juive. Cet antisémitisme ravivé, en France ou dans d’autres pays européens, est attisé par les images du conflit israélo-palestinien. (…) Toute injure, toute action, toute violence à caractère antisémite est répréhensible et doit être punie sévèrement conformément à la loi. ». Comment ne pas penser au meurtre de Sarah Halimi, au caractère antisémite reconnu, commis par une personne dont le procès n’aura a priori jamais lieu ?

Autre signe déjà présent qui fait penser à l’assassinat de Samuel Paty : « Ces menaces ne pèsent pas que sur les élèves. Des enseignants ont quitté l’enseignement public, en raison des difficultés auxquelles ils étaient confrontés du fait de leur patronyme. ».

Enfin, dans sa conclusion, le rapport rappelait : « La liberté de conscience, l’égalité de droit, et la neutralité du pouvoir politique doivent bénéficier à tous, quelles que soient leurs options spirituelles. Mais il s’agit aussi pour l’État de réaffirmer des règles strictes, afin que ce vivre en commun dans une société plurielle puisse être assuré. La laïcité française implique aujourd’hui de donner force aux principes qui la fondent, de conforter les services publics et d’assurer le respect de la diversité spirituelle. ».

Les travaux de cette commission ont été suivis de mesures concrètes, par cette loi qui interdit le port ostensible de signes religieux à l’école publique. Cette loi a réglé le problème de voile à l’école, donnant aux chefs d’établissement l’outil juridique de l’interdire sans risquer d’être démentis par un tribunal administratif.

Depuis cette commission, d’autres embûches se sont dressées sur le chemin de la laïcité. Et ce sont d’autres commissions Stasi qu’il faudrait mettre en place pour étudier en toute rationalité les problèmes qui se posent concrètement pour défendre les valeurs républicaines aujourd’hui. Que le souvenir de Bernard Stasi perdure dans l’idée que la tolérance ne peut que s’accompagner, pour être respectée, d’une défense ferme et déterminée des valeurs qui fondent notre cohésion nationale. Encore merci Bernard !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (02 mai 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La laïcité tolérante mais intransigeante de Bernard Stasi.
Rapport Stasi du 11 décembre 2003 sur la laïcité (à télécharger).
Bernard Stasi et la peine de mort.
Discours du Président Jacques Chirac le 17 décembre 2003 à l’Élysée sur la laïcité (texte intégral).
La Commission Stasi : la République, le voile islamique et le "vivre ensemble".
L’immigration, une chance pour la France : Bernard Stasi toujours d’actualité !
Bernard Stasi a 80 ans.
Pas de politique sans morale.
Merci Bernard !
Hommage de François Bayrou à Bernard Stasi (11 mai 2011).

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