« La philosophie politique permet (…) de mettre en tension le réel avec des concepts, de l’éclairer grâce à leur lumière. (…) Il est saisissant de voir que, dans le moment que nous vivons, on pense si peu l’État. Nous restons dans une approche très régalienne. Le réduire à cette dimension régalienne n’est pas suffisant. Il faut élargir la réflexion sur le rôle que doit avoir l’État dans le temps, dans ses territoires, dans sa régulation sociale. Comment reconstruire notre imaginaire politique et notre régulation sociale à la lumière e ce qu’est notre économie et notre société ? » (Emmanuel Macron, "Le 1 Hebdo", le 8 juillet 2015).



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Le 5 mai 2021 marque le 200e anniversaire de la mort de Napoléon Ier, une célébration diversement appréciée (j’en ai déjà évoqué quelques éléments). Deux jours plus tard, un autre anniversaire, moins important car il fait plus partie de l’événementiel que de l’historique (encore que…), le 7 mai 2021, c’est le 4e anniversaire de l’élection du Président Emmanuel Macron. Pour un mandat de cinq ans, autant dire que son mandat s’achève et que l’élection présidentielle est désormais "à nos portes", une année politique qui va forcément aller très vite et qui, sans doute, va encore surprendre comme ont surpris les précédentes élections présidentielles, en particulier la dernière.

Si les sondages sondent correctement leurs sondés, on peut dire qu’il y a une part étonnante de schizophrénie collective à vouloir placer les deux candidats du second tour de 2017 au premier rang pour 2022, avec cependant un fort rejet de ce même duel. Et pourtant, la France politique n’a jamais vécu que de duels qui perduraient : Valéry Giscard d’Estaing vs François Mitterrand en 1974 et 1981, puis François Mitterrand vs Jacques Chirac en 1986 et 1988, puis Jacques Chirac vs Lionel Jospin en 1995 et 2002… et l’on pourrait même compléter par Nicolas Sarkozy vs Monsieur ou Madame Hollande en 2007 et 2012. Alors, un duel récurrent entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen n’est pas, en lui-même, original dans l’histoire politique du pays, mais il donne toujours une réalité tronquée, du reste, comme dans tout duel qui empêche d’écouter ceux qui ne sont ni pour l’un ni pour l’autre.

Jean-Marie Le Pen avait fustigé la "bande des quatre", à l’époque : RPR, UDF, PS, PCF (déclinée avec les quatre principaux candidats à l’élection présidentielle de 1981 : Jacques Chirac, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand et Georges Marchais). Mais très rapidement, dès 1988, Jean-Marie Le Pen s’est retrouvé dans la bande des quatre, après la déroute du courant communiste.

Sa fille Marine Le Pen fustigeait l’UMPS, histoire de condamner l’incessante alternance entre majorité à domination gaulliste et majorité à domination socialiste, depuis 1981. Elle devrait donc saluer Emmanuel Macron d’avoir fait éclater ce schéma en un autre schéma qui s’écarte du champ économique et social pour se rapprocher du champ régalien, la souveraineté, l’Europe, la nation.

Très paradoxalement, l’un des deux UMPS, le PS, ne devient qu’un supplétif après avoir été ruiné par François Hollande, un supplétif de quoi ? de qui ? cela reste à déterminer car en 2017, c’était un supplétif d’Emmanuel Macron qui a été nourri au sein du PS (il avait sa carte du PS à 24 ans), mais peut-être sera-t-il un supplétif d’un écologiste ou d’un autre candidat dit de gauche en 2022. Cette dégringolade s’est pressentie dès décembre 2015 aux dernières élections régionales, en particulier dans les Hauts-de-France et en PACA où les listes socialistes avaient carrément renoncé au second tour (Christophe Castaner en PACA).

Quant à l’autre parti de l’UMPS, devenu LR, malgré le score désolant des élections européennes de 2019 (l’histoire a montré que les élections européennes n’ont jamais eu de conséquence nationale dans la vie politique, à part la carbonisation de candidature potentielle à l’élection présidentielle), il est encore loin d’être un supplétif et espère même revenir dans la cour des grands. Et paradoxalement, ce sera dans la position de l’outsider, la même que celle de François Bayrou en 2007, en situation centriste, entre RN et LREM.

Les hésitations de LR en PACA, condamnant tout en soutenant Renaud Muselier, le président du conseil régional sortant, n’aident cependant pas à clarifier le positionnement de LR dont certains se sentent plus proches de l’ancien ministre Thierry Mariani (transfuge de LR élu député européen RN et tête de liste RN) que d’un leader LR prêt à demander le soutien de LREM dès le premier tour (à la grande joie du Premier Ministre Jean Castex, lui aussi issu de LR, très lucide sur l’intérêt d’une liste LREM autonome).

Le Président de la République est comme le commandant d’un navire. En général, il sait où il va, il a son programme et souhaite atteindre le bon port. Malheureusement, depuis une quarantaine d’années, les temps sont agités, la mer est troublée par des tempêtes nombreuses plus ou moins importantes. Les deux Présidences de Mitterrand et Chirac ont montré que le navire était capable de faire du surplace, avançant en spirale, faisant des retours en arrière circulaires, mais heureusement, le navire est grand et les stocks nombreux, les passagers furent saufs.

La Présidence Sarkozy était volontaire, mais dès la première année, la grave crise financière a empêché toute destination : le capitaine doit d’abord maintenir à flot le navire avant de le conduire à bon port. La Présidence Hollande est un gâchis manifeste : tous les voyants étaient au vert sauf …en France, où l’on n’a pas profité de l’accalmie conjoncturelle pour aller à une destination, quelle qu’elle soit. L’analogie de Jean-Luc Mélenchon avec le pédalo n’était pas si mauvaise : pendant la Présidence Hollande, les moteurs étaient coupés. Pas en panne, mais arrêtés parce qu’on ne savait pas où aller.

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La Présidence Macron a démarré comme celle de Sarkozy, avec volontarisme et détermination, mais les crises multiples ne l’ont pas épargnée, d’abord celle des gilets jaunes (aurait-elle pu être désamorcée rapidement en renonçant immédiatement à la taxe sur les carburants ? pas sûr), et ensuite, évidemment, la crise sanitaire depuis janvier 2020 dont le monde n’est pas encore sorti.

Comment imaginer que le coronavirus ne soit pas l’invité principal de l’élection présidentielle de 2022 ? On pourra toujours tout reprocher au pouvoir en place avec une pandémie d’une telle ampleur, mais si les sondages montrent les nombreuses incohérences, incompréhensions, somme toute, imperfections du Président de la République, ils montrent aussi que les Français ne pensent pas que d’autres auraient pu faire mieux que lui. Cela relativise le procès en mauvaise gestion de crise.

Les imperfections ou les impuretés. Dans le long entretien publié dans "Le 1 Hebdo" le 8 juillet 2015 (il n’était encore que Ministre de l’Économie et des Finances), Emmanuel Macron rappelait que le réel était avant tout composé d’imperfection : « [La philosophie,] c’est une discipline qui ne vaut rien sans la confrontation au réel. Et le réel ne vaut rien sans la capacité qu’elle offre de remonter au concept. Il faut donc accepter de vivre dans une zone intermédiaire d’impuretés, où vous n’êtes jamais un assez bon penseur pour la philosophie, et toujours perçu comme trop abstrait pour affronter le réel. Il faut être dans cet entre-deux. Je crois que c’est là, l’espace du politique. ».

La crise sanitaire est vraiment la tempête qui permet de montrer que le capitaine du navire est bon ou mauvais. Intrinsèquement, il sera toujours mauvais dans l’esprit des citoyens, soit parce qu’il est réellement mauvais, avec une situation mauvaise au bout, soit parce que si la situation est moins mauvaise que prévue, alors on minimisera l’ampleur de la crise.

Et surtout, il faut se rappeler que la crise n’est pas terminée. Dans son interview à la presse quotidienne régionale le 29 avril 2021, Emmanuel Macron, pourtant plein de volontarisme, ne disait même pas "j’espère que pas" lorsqu’on lui a posé la question d’un éventuel quatrième confinement (en automne prochain), il disait avec plus d’incertitude et de doute : "je ne sais pas", car personne ne peut prévoir le comportement de l’épidémie, du virus. Personne n’a imaginé la situation effroyable de l’Inde il n’y a que quelques semaines. Personne n’a non plus imaginé la situation très rassurante du Royaume-Uni après un début si chaotique.

Peut-être parce qu’on lui avait reproché d’avoir trop écouté le corps médical lors de la première vague, Emmanuel Macron a agi selon ce précepte qu’il a énoncé le 8 juillet 2015 : « Toujours conserver de la liberté par rapport à ce qui est dit, écrit ou affirmé. ». Le refus de reconfiner à la fin du mois de janvier 2021 m’avait affecté, non pas parce que je voulais un nouveau reconfinement (personne n’en veut), mais parce que je voyais un rythme catastrophique des décès (à l’époque, autour de 500 par jour), un plateau absolument insupportable.

Emmanuel Macron a finalement dû se résoudre à confiner deux mois plus tard, à la fin du mois de mars 2021, à cause d’une situation épidémique critique. A-t-il eu raison d’avoir attendu si longtemps ? Je n’ai pas la réponse, et personne ne l’aura. Des pays qui avaient eu un confinement sévère de janvier à mars 2021, comme l’Allemagne ou l’Italie, ont aussi subi cette troisième vague qui, semble-t-il, n’aurait pas pu être évitée non plus en France, même reconfinée (vague provenant du variant anglais).

De même, comme pour le deuxième confinement, j’avais trouvé ce troisième confinement très très léger. À tel point qu’un journaliste qui est chef de service dans une radio nationale à forte écoute avouait sur un plateau de télévision qu’il venait d’apprendre ce 30 avril 2021 l’obligation d’une attestation de déplacement (depuis un mois !), parce qu’elle allait être supprimée le 3 mai 2021 (ignorance d’autant plus fâcheuse pour un journaliste, en principe "bien informé", qu’il avait lui-même reçu de son employeur une telle attestation pour pouvoir travailler en toute liberté). Et pourtant, la courbe des nouveaux cas, des hospitalisations et des décès a baissé après le deuxième confinement, et maintenant aussi, depuis quelques jours, même si c’est très lent, après ce troisième confinement qui n’a pas voulu se qualifier ainsi.

On critique Emmanuel Macron pour son omnipotence médiatique depuis quelques jours, depuis le calendrier de réouverture de l’économie. On oublie que s’il avait sous-traité cette communication à son Premier Ministre, on le lui aurait reproché, ou on l’aurait accusé de ne pas vouloir se mouiller, de s’en laver les mains.

On critique aussi Emmanuel Macron sur le calendrier lui-même de ce troisième déconfinement : toujours critiquable, ou c’est trop rapide (les médecins), ou c’est trop lent (les commerçants, les restaurateurs, etc.). L’an dernier, la date du 11 mai 2020 avait été considérée comme prématurée. Et pourtant, contrairement à ce qu’on dit maintenant, le premier déconfinement s’est bien passé, au point que l’été 2020 fut presque normal pour de nombreuses personnes. Ce n’est d’ailleurs qu’à la fin du mois de juillet 2020 que le masque fut quasi-généralisé (il a fallu deux ou trois mois pour qu’on s’y habitude). Maintenir le premier confinement plus longtemps n’aurait servi probablement à rien, d’un point de vue sanitaire.

Alors, oui, il faut libérer la société, il faut aussi apprendre à mieux isoler les personnes contaminées (c’est le point essentiel qui a fait le succès de la Chine), mais c’est une course de vitesse avec la vaccination. Avec plus de 16,2 millions de personnes vaccinées au 4 mai 2021, la situation est loin d’être catastrophique même si elle pourrait être meilleure (le problème vient de la défiance du vaccin AstraZeneca). L’effet sur les EHPAD a été très démonstratif : on n’y meurt quasiment plus du covid-19, alors qu’avant février 2021, les décès en EHPAD correspondaient à environ 30% de la mortalité du covid-19 au total. Le nombre de décès reste cependant encore beaucoup trop élevé, de l’ordre de 300 par jour, ce qui reste inacceptable dans la durée.

Tout le monde espère évidemment que ce confinement sera le dernier de la pandémie, parce qu’à la fin de l’été 2021, la population sera très majoritairement vaccinée et on espère que cela pourra stopper l’épidémie. Du point de vue du calendrier, c’est tant mieux car cela laissera place au débat présidentiel.  On oubliera sans doute très vite la pandémie, si elle est terminée (dans le cas contraire, évidemment, on ne l’oubliera pas). Les enjeux politiques ne reviendront pas comme avant la pandémie, mais pour savoir quoi faire après la pandémie, comment relancer au mieux l’économie française, comment réindustrialiser la France, en particulier pour redevenir autosuffisant sur des produits stratégiques (on l’a vu au printemps 2020 les effets négatifs d’une mondialisation non maîtrisée) et comment assurer la solidarité nationale auprès de ceux qui ont beaucoup souffert de la crise sanitaire.

L’exemple américain va sans doute s’inviter en France. Loin d’être un vieillard mou et inconsistant, Joe Biden a montré son envergure politique en décidant de taxer les plus riches pour redistribuer et financer sa politique sociale. Nul doute que les beaux parleurs démagogiques dits de gauche vont s’emparer du sujet pour revenir sur leurs ritournelles habituellees, faire payer les riches, en évitant cette fois-ci, espérons-le plus pour eux que pour soi, cette stupide phrase : "l’ennemi, c’est la finance internationale".

Quant à Emmanuel Macron, qui donc sait s’il a vraiment envie de se frotter encore à cinq années supplémentaires avec les emm… ? En tout cas, l’empereur déchu des Français notait dans son journal de bord à Sainte-Hélène, le 28 janvier 1817 : « Toutes les religions, depuis Jupiter, prêchent la morale. Je croirais à une religion si elle existait depuis le commencement du monde ; mais quand je vois Socrate, Platon, Moïse, Mahomet, je n’y crois plus. Tout cela a été enfanté par les hommes. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 mai 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Du haut de ce Président, quatre ans vous contemplent.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Emmanuel Macron, deux ans après.
Emmanuel Macron et les 5 ans d’En Marche.
Le "chemin d’espoir" d’Emmanuel Macron.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron, le 31 mars 2021 à Paris (texte intégral et vidéo).
Emmanuel Macron sera-t-il un Président réformateur ?

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