« À M. Giscard d’Estaing, que je remercie de son message, j’adresse les vœux que je dois à l’homme qui, pendant sept ans, a dirigé la France. Au-delà des luttes politiques, des contradictions, c’est à l’histoire qu’il appartient maintenant de juger chacun de nos actes. » (François Mitterrand, le 10 mai 1981 au soir de sa victoire).


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Ce lundi 10 mai 2021 est l’occasion, pour quelques nostalgiques du mitterrandisme, de célébrer le quarantième anniversaire de l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République. Homme tenace, ambitieux, il fut récompensé par le combat politicien d’une vie, les milliers de réunions de comité directeur, de conciliabules pendant des décennies pour atteindre le Graal de la vie politique française, l’Élysée. Enfin.

À l’histoire effectivement de juger chacun de leurs actes. Avec la disparition du Président Valéry Giscard d’Estaing le 2 décembre 2020 (du covid-19), l’histoire a montré qu’elle était sans complaisance pour François Mitterrand qui est tombé peu à peu dans l’oubli malgré le record de longévité à la tête du pays depuis la Révolution française, toutes catégories confondues à l’exception des deux empereurs.

La mort de Valéry Giscard d’Estaing a été l’occasion de rappeler toutes les réformes qu’il avait engagées en France et en Europe pour moderniser durablement la société. Un bilan juste, bien que tardif puisque VGE n’a pas eu droit à cette reconnaissance de son vivant. Pour François Mitterrand, le bilan est très maigre, et à part l’abolition de la peine de mort, qui aurait eu lieu de toute manière, quel que fût le candidat victorieux du 10 mai 1981, je peine à trouver quelques éléments concrets et positifs pour la société française, si ce n’est l’engagement européen sans faille mais pas sans hésitation (ce qui peut paraître contradictoire) des deux septennats de François Mitterrand.

Pour le bilan, peut-être pourrait-on prendre deux boutades qui ne sont pas dénuées d’intérêt, dites après la mort de François Mitterrand. Un homme qui aurait bien voulu être l’un de ses ministres mais qui ne l’a jamais été en raison de son incontrôlabilité, Georges Frêche : « Je l’ai toujours servi loyalement mais je n’ai jamais été mitterrandiste. C’était un homme qui venait de l’extrême droite et qui a toujours été à l’extrême droite. » (2009). Plus rude encore, le verdict d’un de ses Premiers Ministres socialistes, Michel Rocard, rapporté dans "Le Canard enchaîné" le 25 novembre 1998 : « Mitterrand était un truand immoral qui a conduit la France au déshonneur et à la faillite. ».

Il existe pourtant encore quelques mitterrandolâtres. Le plus connu et le plus "actif" encore, c’est Jean-Luc Mélenchon qui rêve de l’imiter, c’est-à-dire, d’atteindre le Graal comme son ancien dieu. Mais il en existe d’autres, moins à gauche, beaucoup moins à gauche.

Le 6 mai 2021, l’ancien premier Ministre de l’Économie et des Finances du Président socialiste, Jacques Delors (bientôt 96 ans), est sorti de sa retraite pour déclarer dans "L’Obs" que « Mitterrand [avait] été un grand Président ». Le problème de la postérité de François Mitterrand, c’est que les gens dits de gauche ont commencé l’inventaire avant même son départ de l’Élysée, quand Lionel Jospin laissait entendre ses doutes sur la sincérité d’un Président de la République qui a caché ses amitiés avec René Bousquet et ses affinités pour l’extrême droite. Le candidat Jean-Louis Tixier-Vignancour, dont le directeur de campagne fut Jean-Marie Le Pen, avait appelé à voter Mitterrand au second tour en décembre 1965.

Parmi les choses les plus négatives du quatorzennat de François Mitterrand, c’est l’institutionnalisation des lois de finances déficitaires a priori. Avant 1981, si le budget de l’État était déficitaire, c’était de manière conjoncturelle, à cause de la crise économique et des deux chocs pétroliers. Après 1981, quelle que fût la météo conjoncturelle, le budget devenait déficitaire. Et Jacques Delors n’y est pas pour rien puisque c’est dans son ministère qu’on a cherché un critère d’acceptabilité du déficit. À tel point que lorsque le déficit réel était moindre que prévu, on parlait de "cagnotte" alors que le déficit restait encore très élevé !

En effet, une fois élu, François Mitterrand était sans cesse sollicité par ses "amis" socialistes (socialistes synonyme de dépensiers) pour financer, subventionner toutes sortes de caprices, et bien que clientéliste, il voyait quand même la nécessité de limiter ce cancer de la dépense. Pour lui, l’important était donc de trouver un critère neutre, objectif, inspirant un argument d’autorité, qui lui permettrait de refuser ces sollicitations sans vexer ses amis.

Ce fut l’économiste Guy Abeille qui s’y est collé et il l’a raconté dans une "tribune" publiée dans "La Tribune" le 1er octobre 2010. À l’époque, en juin 1981, il était jeune chargé de mission à la Direction du Budget, au Ministère des Finances, à la première sous-direction, celle des synthèses. Il était fraîchement diplômé d’une grande école, l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (ENSAE).

Sa mission consistait à « suivre, analyser et commenter au mois le mois l’exécution du budget de l’État » et à prévoir le plus tôt possible le déficit de l’exercice budgétaire réel : « Cette mission se concrétisant par la rédaction d’une "note au ministre" mensuelle, révisée et visée par mon chef de bureau et mon sous-directeur (ainsi va l’Administration), puis signée du directeur du budget après entrevue avec lui, et adressée au ministre, de là filant aux cabinets de Matignon et de l’Élysée. ».

Guy Abeille a évoqué les demandes politiques pressantes chaque année pour "optimiser le déficit officiel" en fonction des échéances électorales : le minimiser si des élections se pointaient quelques mois plus tard, le maximiser dans le cas contraire : « C’était moi, et moi seul, qui, entre décembre et février (…), étais officieusement chargé de faire preuve d’inventivité, de sagacité, et de doigté (…), pour établir la liste chiffrée, et manuscrite (rien ne serait imprimé), de ce qu’il était possible de faire, ou de faire encore, car d’année en année, nous finissions, moi et ceux qui, d’un goupillon cardinalice hiérarchique et discret, bénissaient mes trouvailles, par griller nos successives cartouches, ne pouvant pas revenir impunément sur une règle que nous avions nous-mêmes hautement, et bruyamment hélas, proclamée l’année précédente parce qu’elle arrangeait la présentation comptable voulue cette année-là par nos ministres. ».

Lorsqu’est arrivée la victoire de la gauche, en 1981, le nouveau ministre de tutelle, Ministre délégué au Budget, fut Laurent Fabius dans le deuxième gouvernement de Pierre Mauroy. À la fin de juin 1981, a commencé à se préparer le budget de 1982 : « Dans l’effervescence de cette aube nouvelle (…) et l’inaccoutumance des néo-ministres aux règles de gouvernement, ces derniers multiplient à qui mieux mieux les visites du soir auprès du Président pour plaider in vivo leurs besoins en crédits (…). Et, au vu des données qui s’agglomèrent peu à peu sur mon bureau, il apparaît assez vite qu’on se dirige bon train vers un déficit du budget initial pour 1982 qui franchira le seuil (…) des 100 milliards de francs. ». Cela n’avait pas encore dépassé les 30 milliards de francs.

C’était à ce moment-là que lui, Guy Abeille, ainsi que son chef du bureau et camarade de promotion, Roland de Villepin (cousin de Dominique de Villepin), furent convoqués par Pierre Bilger, alors numéro deux de la Direction du Budget, qui les « [a informé] en quelques mots du ballet budgétaire élyséen en cours » et qui leur a commandé un travail très particulier : « Le Président a urgemment et personnellement demandé à disposer d’une règle, simple, utilitaire, mais marquée du chrême de l’expert, et par là, sans appel, vitrifiante, qu’il aura beau jeu de brandir à la face des plus coriaces de ses visiteurs budgétivores. ». Le cahier des charges était donc très clair : il fallait un élément technique de langage pour de la communication politique.

Une commande venue du pouvoir suprême, urgente et qui ne reprend aucune règle économique connue. Après quelques heures de brainstorming tout azimut, les deux technocrates en sont arrivés à établir un taux de déficit sur le PIB, un rapport totalement virtuel (ce qui compte chez les particuliers, c’est le taux d’endettement : dette sur revenus), dont ils ont arbitrairement établi le seuil à 3% (1% trop faible et il fallait de l’impair pour être inattaquable). Ce seuil est devenu par la suite l’un des critères de Maastricht (alors que ses créateurs croyaient qu’il ne servirait que pour le budget 1982). Pourtant, le vrai critère de bonne gestion, c’est que ce seuil soit à 0% : on ne dépense pas plus d’argent qu’on n’en gagne, du moins pour les dépenses de fonctionnement (pour l’investissement, dépense pour l’avenir, la dette peut se comprendre).

Les créateurs techniques de ce critère n’étaient pas dupes des conséquences. Ils faisaient ainsi une différence entre un déficit ponctuel dans une période d’équilibre budgétaire, et des déficits devenus habituels qui rendraient très difficile le remboursement de la dette (à chaque déficit, il faut en effet emprunter). Guy Abeille parlait du « morne jalon d’une longue chronique de déficits, courant les décennies, installés, devenus entière partie prenante, mode de fonctionnement même de l’économie, si usuels, si métabolisés, à elle si consubstantiels, que c’est le retour à l’équilibre, à la désaccoutumance, qui a un effet de choc ».

En d’autres termes, leur lucidité était criante : « On aura compris que fixer le projecteur sur le déficit d’une année donnée n’a guère de sens, et que le rapporter au PIB de cette même année lui en fait perdre un peu plus. (…) En aucun cas, [ce rapport] n’a titre de servir de boussole ; il ne mesure rien, il n’est pas un critère. Seule a valeur une analyse raisonnée de la capacité de remboursement, c’est-à-dire une analyse de la solvabilité : n’importe quel banquier (…) vous le dira. ».

Et voici comment a été défini un critère qui n’en finit pas couler la paquebot France : « Pressés, en mal d’idée, mais conscients du garant de sérieux qu’apporte l’exhibition du PIB et de l’emprise que sur tout esprit un peu, mais pas trop, frotté d’économie exerce sa présence, nous fabriquons donc le ratio élémentaire déficit sur PIB, objet bien rond, joli chimère (…), conscients tout de même de faire, assez couverts par le statut que nous confèrent nos études, un peu joujou avec notre boîte à outil. ». Quant à donner précisément une valeur de seuil à ce taux, ils ont pris la valeur prévisionnelle du budget 1981 (complété par la gauche au pouvoir) qui était proche de 3% et qui correspondait à leur première intuition (pas 1%, et impair).

Ce taux fut adopté par le gouvernement et Laurent Fabius, présentant en août 1981 le projet de loi de finances, a annoncé un déficit de 2,6% du PIB « qu’il cite aux journalistes sans s’y appesantir, presque comme en passant, comme une chose qui serait dans les mœurs, et du moins, ne saurait inquiéter qui a fait des études et sait de quoi il parle, ces 2,6%, que pèsent-ils au fond, sinon le poids d’une pincée de PIB ? et non la centaine de milliards de francs que, rajoutés aux autres, il faudra un jour, avant la fin des temps, ou avant la faillite, par l’impôt rembourser. ».

Dès l’automne 1981, après une dévaluation du franc, Jacques Delors a demandé une "pause" dans l’émission politique "Grand Jury" le 29 novembre 1981 sur RTL. Guy Abeille commentait ainsi : « Dans le combat des influences qui se joue cet automne, Delors reprend la main. Il ose parler de pause (un spectre hante la gauche, celui de Blum en février 1937 demandant "une pause nécessaire dans la montée des finances publiques"…). Et il est le premier à faire expressément savoir que le déficit ne doit plus franchir les 3% du PIB, et cela pour l’ensemble des comptes publics (il sera bien le seul à être aussi strict, et précis, et complet). Fabius ne saurait lui abandonner cette paternité, qui est un empiètement et une dépossession. Et d’affirmer hautement, trois semaines plus tard : "Pour le budget, j’ai toujours posé comme règle que le déficit n’était acceptable qu’à condition de ne pas dépasser un montant raisonnable, de l’ordre de 3% du PIB". ».

Ainsi, la notion "déficit acceptable" a été introduite par ce gouvernement socialo-communiste dépensier : « Dès lors, dans les déclarations, Fabius, Delors, Mauroy, le 3% de PIB revient comme une antienne. Il est le phare qui balise la route (…). Ce principe, il lui reste à recevoir encore, par les voies les plus solennelles, l’onction du Président. C’est chose faite le 9 juin 1982 (…). Lors de la sa seconde conférence de presse du septennat, le Président (…) déclare : "Le déficit est d’environ 3% et il ne faut pas qu’il dépasse ce pourcentage appliqué au produit intérieur brut. J’attends du gouvernement qu’il respecte, je n’ai pas lieu d’en douter sachant l’engagement du gouvernement tout entier, ce plafond de 3% et pas davantage" (…). Le processus d’acculturation est maintenant achevé ; on a réussi à déporter le curseur : ce qui est raisonnable, ce n’est pas de voir dans le déficit un accident, peut-être nécessaire, mais qu’il faut corriger sans délai (…) ; non, ce qui est décrété raisonnable, c’est d’ajouter chaque année à la dette seulement une centaine de milliards (…). C’est cela, désormais, qu’on appelle "maîtrise". ».

On comprend alors pourquoi Jacques Delors vient de déclarer François Mitterrand comme un "grand Président". Du reste, son rival de l’époque, Laurent Fabius pense la même chose.

Les premiers mots de François Mitterrand, apprenant sa victoire électorale, furent, raisonnant dans la mythologie mitterrandienne : « Cette victoire est d’abord celle des forces de la jeunesse, des forces du travail, des forces de création, des forces du renouveau qui se sont rassemblées dans un grand élan national pour l’emploi, la paix, la liberté, thèmes qui furent ceux de ma campagne présidentielle et qui demeureront ceux de mon septennat. ».

Hélas, ce fut plutôt la victoire des forces de l’ambition et des forces de l’arrivisme qui n’ont pas hésité à institutionnaliser le clientélisme étatique pour faire durer le pouvoir et à ruiner les finances publiques et l’économie nationale. François Mitterrand a inoculé la déficitite chronique et quarante années plus tard, la France peine toujours à s’en sortir. En 2021, le paiement des intérêts de notre dette représente le troisième poste budgétaire avec 38,9 milliards d’euros (derrière la Défense, 47,7 milliards d’euros, et l’Éducation nationale, 75,9 milliards d’euros), sur 514 milliards d’euros de dépenses au total (7,6% des dépenses). Et le déficit renforcé par la dette covid-19 (nécessaire économiquement et socialement) ne va évidemment rien améliorer. Personne n’est donc dupe aujourd’hui, de la capacité à gérer de François Mitterrand, à part, comme je l’ai indiqué au début, quelques nostalgiques du mitterrandisme militant.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 mai 2021)
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Pour aller plus loin :

"À l’origine du déficit à 3% du PIB, une invention 100%… française" par Guy Abeille ("La Tribune, le 1er octobre 2010).

François Mitterrand, le ballet budgétaire élyséen et la règle des 3% du PIB.
François Mitterrand et De Gaulle.
Au cœur de la Mitterrandie.
François Mitterrand et Matteo Salvini.
François Mitterrand et son testament politique.
François Mitterrand et le nationalisme.
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François Mitterrand, l’homme du 10 mai 1981.
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François Mitterrand et le Traité de Maastricht.
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François Mitterrand et l’audiovisuel public.

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