« Nous avons toujours une ancre qui tient ferme aussi longtemps qu’on ne la brise pas soi-même ; c’est le sentiment du devoir. » (Ivan Tourgueniev, 1856).



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Hélas, en six modestes lettres, mon titre résume la situation actuelle en Afghanistan (c’est par ailleurs une série télévisée canadienne pour enfants). Ceux qui pensent que c’est trop loin pour s’en préoccuper font une erreur de discernement : d’une part, tout ce qui est humain nous concerne tous, nous humains, et en particulier la détresse humaine, sous toutes les formes (et pas seulement celles étalées dans les journaux télévisés, bien évidemment), d’autre part, indépendamment des familles directement touchées par le drame afghan, les Européens, les Américains, bien d’autres citoyens sont indirectement touchés par une éventuelle recrudescence d’attentats sur leurs territoires et plus généralement, par une déstabilisation d’une région du monde qui impactera toujours sur l’ensemble du monde.

Mon propos ici est d’évoquer l’attentat suicide à l’aéroport de Kaboul qui a fait autour d’une centaine de victimes, dont seize soldats américains et une dizaine de soldats britanniques, commis le 26 août 2021 et revendiqué par Daech, ainsi que ses conséquences.

Toujours des scènes d’horreur. Le matin même, des avertissements contre des menaces d’attentat s’étaient fait entendre et l’attentat a eu lieu quelques heures plus tard. Ces avertissements sont toujours d’actualité et la question n’est pas de savoir s’il y aura un autre attentat mais quand il aura lieu.

Pourtant, ces scènes de cauchemar, bien que moins médiatisées, ne sont hélas pas nouvelles. Rien que depuis cinq ans, il y a eu des dizaines d’attentats suicides à Kaboul et des centaines voire des milliers de victimes. Pour n’en citer que quelques-uns, au risque de la nausée arithmétique (et sans être exhaustif) : le 19 avril 2016 (64 victimes), le 20 juin 2016 (23 victimes), le 23 juillet 2016 (au moins 80 victimes), le 21 novembre 2016 (32 victimes), le 10 janvier 2017 (57 victimes), le 8 mars 2017 (49 victimes), le 31 mai 2017 (au moins 150 victimes), le 3 juin 2017 (au moins 7 victimes), le 20 octobre 2017 (56 victimes), le 20 janvier 2018 (40 victimes), le 27 janvier 2018 (au moins 103 victimes), le 15 août 2018 (48 victimes), le 19 juillet 2019 (8 victimes), le 7 août 2019 (14 victimes), le 17 août 2019 (80 victimes), le 6 mars 2020 (70 victimes), le 25 mars 2020 (25 victimes), le 12 mai 2020 (16 victimes), le 24 octobre 2020 (36 victimes), le 2 novembre 2020 (au moins 32  victimes), le 8 mai 2021 (85 victimes), le 14 mai 2021 (12 victimes), le 3 août 2021 (8 victimes)…

Beaucoup de ces attentats à Kaboul ont eu en France une très faible couverture médiatique. Celui du 26 août 2021 a un contexte particulier puisque depuis le 15 août 2021, les Talibans contrôlent Kaboul et l’ensemble de l’Afghanistan en recréant l’Émirat islamique d’Afghanistan, et que ce sont les islamistes de Daech qui ont commis l’attentat afin de tuer non seulement des Américains mais aussi des Talibans et des Afghans.

Ce contexte a aussi été provoqué par le Président américain Donald Trump ; les États-Unis ont conclu un accord avec les Talibans le 29 février 2020 pour un retrait des troupes américaines en quatorze mois. La date du départ des troupes américaines a été repoussée au 31 août 2021, et les Talibans attendent ce départ pour nommer un nouveau gouvernement.

Les soldats américains qui contrôlent l’aéroport de Kaboul ont fermé les possibilités de nouvelles évacuations ce 28 août 2021, afin de pouvoir évacuer leurs propres troupes (environ 5 000) entre le 28 et le 31 août 2021. 5 400 Afghans candidats à l’asile seraient encore à l’aéroport attendant un hypothétique départ vers des terres lointaines qui les mettraient à l’abri de la revanche des Talibans qui souhaitent empêcher au maximum l’hémorragie des cerveaux afghans (car pour la plupart, ces candidats à l’émigration sont instruits et font partie de l’élite intellectuelle). 117 000 personnes ont déjà été évacuées par les troupes américaines dans le pont aérien entre le 17 et le 28 août 2021. De son côté, la France a fait beaucoup moins d’évacuations, seulement 2 834 durant la même période, ce qui paraît assez faible, comparativement à nos autres partenaires.

Réagissant à l’attentat, le Président des États-Unis Joe Biden a même pleuré par compassion aux familles des victimes. L’histoire dira s’il a eu raison de tenir une telle allocution ce 26 août 2021, mais pour l’heure, les réseaux sociaux ne se sont pas privés de contester un Président affaibli et aussi vieilli. Joe Biden, un nouveau Jimmy Carter ?

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Ce qui commence à s’esquisser, c’est que cet attentat du 26 août 2021 à Kaboul, peut-être d’autres dans les prochains jours, est un événement fondateur du mandat de Joe Biden au même titre que les attentats du 9 septembre 2001 l’ont été pour les mandats de George W. Bush Jr. La réaction militaire des États-Unis a été de tuer deux responsables de Daech le surlendemain par drone interposé, ce qui peut paraître insignifiant par rapport au préjudice moral infligé à la puissance américaine. Les Talibans, maintenant responsables de la sécurité de leur pays, sont bien pauvrement dotés pour déjouer les attentats de Daech, ils n’ont pas de service de renseignement digne de ce nom tandis que le gouvernement afghan qu’ils ont renversé avait réussi à déjouer de nombreux attentats islamistes grâce à ses services de renseignement.

Plus intéressant, c’est de considérer que les Talibans ne vont pas être les pires ennemis des Américains (et des Européens) : Daech est la première cible et il y a donc un objectif commun entre Américains et Talibans pour combattre Daech. Est-ce que cette nouvelle posture amènera les Américains à soutenir le futur régime taliban ? Ce serait aller un peu vite et beaucoup de voix rappellent que les Talibans ne sont pas non plus les meilleurs alliés pour des démocraties laïques confirmées.

Tout dépendra de leurs propres intentions, or celles-ci sont plutôt claires : ils veulent pacifier l’Afghanistan et surtout, avoir une reconnaissance internationale. Pour cela, il leur faut nouer des accords diplomatiques. Le 27 août 2021, des diplomates français auraient commencé à discuter avec les Talibans à Doha, ce qui constitue un fait marquant. La France souhaite par ailleurs ne pas fermer son ambassade.

Rappelons d’ailleurs que l’ambassadeur actuel depuis septembre 2018, homme courageux, resté jusqu’au bout pour assurer l’évacuation des ressortissants français et de leurs collaborateurs afghans, n’est autre que David Martinon qui, dans une autre vie, était le très médiatique porte-parole du Président Nicolas Sarkozy qui avait péniblement raté son parachutage municipal à Neuilly-sur-Seine, l’ancien fief du Président, aux élections municipales de mars 2008.

Restons en France et précisons certains éléments de la politique française. Quand le Président Emmanuel Macron, dans son allocution du 16 août 2021, a insisté sur le besoin de fermeté face à des flux migratoires prévisibles en provenance de l’Afghanistan, il a été fustigé par l’opposition de gauche. Mais quand on a détecté cinq Afghans proches de la mouvance islamiste qui auraient été amenés en France avec les autres réfugiés, ce fut l’opposition de droite qui a fustigé Emmanuel Macron pour avoir invité des terroristes potentiels.

Pour le coup, la critique était mal fondée pour ces cinq Afghans puisque justement, les services de renseignement français les avaient identifiés et mis sous surveillance. Le problème, c’est lorsque les possibles futurs terroristes passent sous le radar de la surveillance territoriale. Cela montre aussi que la position du gouvernement français est la bonne.

Elle a été réaffirmée à l’issue du conseil des ministres de rentrée du 25 août 2021 par le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal, à savoir que la France ne choisirait pas entre son devoir d’humanité et sa sécurité. Cette position médiane fait l’honneur de la France et elle marquera les esprits pour longtemps. Elle n’est pas facile à tenir politiquement (on vient de le voir, toutes les oppositions lui sont tombées dessus), surtout à quelques mois d’une campagne présidentielle qui promet d’être difficile. Mais elle était d’autant plus nécessaire, pour que la France reste la France, que la France présidera l’Union Européenne à partir du 1er janvier 2022.

La France ne doit pas abandonner ses amis afghans, en particulier ceux qui l’ont aidée, qui ont pris des risques personnels, avec leur famille, pour assurer la mission française en Afghanistan pendant cette presque vingtaine d’années. Les abandonner aux Talibans, au sort d’un futur statut de traîtres serait aussi scandaleux que l’abandon de la France des Harkis, ces Algériens qui avaient choisi la France contre les indépendantistes algériens.

Ce devoir d’assistance aux amis de la France a évidemment une conséquence de politique intérieure : c’est qu’il faut les accueillir en France, et cela dans les meilleures conditions possibles. Il faut notamment qu’ils soient acceptés et que cessent ces déclarations particulièrement odieuses de récupérations politiciennes qui visent à surfer sur le climat anti-immigration.

On ne me fera pas croire qu’un pays de plus de 67 millions d’habitants serait incapable d’accueillir dans le calme 2 834 réfugiés afghans (soit 30 par département !). Si c’était le cas, si ceux qui critiquent pensent que c’est le cas, alors ils ont une bien piètre idée de leur pays qu’ils n’aiment visiblement pas et qu’ils n’admirent pas, ils sont anti-patriotiques, du reste comme d’habitude, sous fausse étiquette de patriotes, ils n’aiment pas leur patrie (j’avais cru qu’un patriote aimait sa patrie et la défendait coûte que coûte, malgré l’adversité).

Il s'agit bien sûr de rester prudent et vigilant mais les terroristes potentiels n'ont jamais attendu une crise internationale pour vouloir déstabiliser des pays qu'ils considèrent ennemis. Du reste, beaucoup d'auteurs d'attentats terroristes en France étaient des citoyens français, parfois bien intégrés dans la vie sociale, et l'arrêt de l'immigration n'arrêterait donc pas nécessairement les attentats. La situation est plus complexe qu'un simple manichéisme idéologique sur l'immigration, utilisé abusivement depuis quarante-trois ans en France par des partis extrémistes d'obédiences diverses et variées, avec des arrière-pensées électoralistes finalement peu efficaces.

La prise de Kaboul est un choc pour la coalition alliée qui était présente en Afghanistan depuis presque vingt ans. Son objectif n’était pas de gérer le pays à la place de ses habitants. Son objectif était de stabiliser le pays. La coalition n’y est pas arrivée. On peut pleurnicher, on peut fustiger, mais fustiger qui ? Les Américains depuis Bush ? Les Français depuis Jacques Chirac ? Leurs autres alliés ? Cela n’a pas d’utilité. C’est vrai que lorsque Joe Biden a déclaré que les soldats américains assassinés à Kaboul le 26 août 2021 étaient morts pour la liberté, j’avais un petit pincement au cœur car on pouvait le concevoir il y a deux ans, c’est plus difficile aujourd’hui alors que les Talibans son (re)devenus maîtres de l’Afghanistan. Même pincement au cœur sur le sens à donner de la mort des 90 soldats français en Afghanistan.

L’utilité, c’est de se tourner vers l’avenir. Cet avenir n’était pas en faveur du maintien de forces étrangères. Cela n’avait pas de sens. Chaque pays doit être capable de s’assumer seul. Probablement que l’armée du pouvoir légal, de l’ancien Président Ashraf Ghani (qui a fui son pays) était trop peu formée et n’a pas su résister à l’avance (rapide) des Talibans sans aide de la coalition, mais aujourd’hui, il s’ouvre une fenêtre d’opportunité. La fenêtre est très petite et très peu ouverte, mais elle est ouverte. Cela ne durera pas longtemps. C’est d’avoir l’audace de la naïveté, celle d’amener les Talibans à devenir responsables et à respecter certaines valeurs que nous considérons comme universelles.

Il ne faut pas faire avec l’Afghanistan ce qu’on fait avec l’Iran depuis 1979, pays considéré comme irrémédiablement ennemi, un pays qui se tournerait vers d’autres puissances, en particulier la Russie, la Turquie, l’Iran, la Chine, le Pakistan et l’Inde. Pour le moment, la Chine a reconnu le nouveau régime taliban, la Russie attend de voir, le Canada aussi, la France a pris des premiers contacts, tandis que les États-Unis assurent ne pas vouloir le reconnaître et le Royaume-Uni encourage ses alliés à ne pas le reconnaître. La situation se figera dans quelques semaines. À chaque puissance de prendre la bonne décision. Le sens de l’histoire, c’est d’aller au-delà de ses propres ressentiments.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 août 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Kaboum.
Emmanuel Macron sur les Talibans à Kaboul.
Les Talibans à Kaboul en 2021.
Allocution télévisée du Président Emmanuel Macron, le 16 août 2021 à Paris (texte intégral et vidéo).
Les soldats français morts en Afghanistan.
Chasseur alpin en Afghanistan.
L’invasion de l'Afghanistan par l'armée soviétique.
Jacques Hamel, martyr de la République.
Fête nationale : cinq ans plus tard…

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20210826-afghanistan.html

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