« La question de la sécurité maritime illustre parfaitement cette "déterritorialisation" de l’action diplomatique et militaire : l’Europe a d’ailleurs réussi un test majeur en s’imposant comme le chef de file des opérations de lutte contre la piraterie dans l’océan Indien et dans le golfe d’Aden. Cette opération militaire navale, "Atalante", lancée en 2008 sous la Présidence française de l’Union Européenne, reste une référence et peut constituer un modèle utile ailleurs. » (Michel Barnier, 2014).




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Il était une fois un parti Les Républicains qui se cherchait un candidat. À la différence de 2016 où il y avait pléthore, au moins trois voire quatre candidats potentiels dont la stature était incontestable (Alain Juppé, Nicolas Sarkozy, François Fillon, voire Bruno Le Maire), en 2021, aucune personnalité ne semble évidente ou naturelle pour le rôle. Depuis le début de l’année 2021, trois personnalités cependant se dégageaient, associées aux territoires, et plus exactement aux régions dont le conseil régional allait être renouvelé en juin 2021 : Xavier Bertrand, Valérie Pécresse et Laurent Wauquiez qui ont été réélus présidents de leur région respective (Hauts-de-France, Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes).

Après bien des difficultés, les dirigeants de LR ont organisé une primaire fermée, dans le cadre d’un congrès du parti : le 4 décembre 2021, les militants désigneront leur candidat. Xavier Bertrand et Valérie Pécresse ont donc annoncé leur candidature, bien qu’ayant quitté leur parti depuis 2017 (ils ont entre-temps repris leur carte).

Quant à Laurent Wauquiez, probablement le plus ambitieux, dans un éclair de lucidité, il a renoncé à se porter candidat. L’ex-président de LR garde une forte ascendance parmi les militants de LR. Bruno Retailleau, influent président du groupe LR au Sénat et très proche de François Fillon, lui aussi ambitieux, a renoncé à la compétition dans le même éclair de lucidité. Face à ces deux défections, Éric Ciotti est sorti du bois et a présenté une candidature qui, malgré ce qu’il affirme (qu’il va créer la surprise), est une candidature de témoignage pour représenter justement les idées qui n’y étaient pas encore représentées. Philippe Juvin aussi se présente, préparant de longue date l’échéance, là encore pour développer ses idées.

Pendant longtemps, les commentateurs raisonnaient donc par le duel entre Xavier Bertrand et Valérie Pécresse. Mais c’était sans compter avec Michel Barnier. Lui aussi est un ambitieux. L’air de rien, il a d’abord cherché à être désigné Président de la Commission Européenne en 2019, mais la faible influence des représentants français du PPE (à savoir LR) au Parlement Européen l’a handicapé (et d’autres facteurs aussi). Sa candidature n’était toutefois pas illogique après avoir siégé pendant dix ans à la Commission Européenne dont il connaît parfaitement les rouages et après avoir été le négociateur en chef du Brexit du côté de l’Union Européenne depuis 2016, soit une fonction diplomatique et technique (économique) particulièrement délicate où il a fait preuve d’une vision de l’avenir et d’une étonnante fermeté.

Depuis deux ans, Michel Barnier travaille donc sur sa candidature à l’élection présidentielle. Fidèle, il l’a toujours été en restant adhérent de LR, ce qui lui donne un avantage sur Xavier Bertrand et Valérie Pécresse. Il est connu pour être un pro-européen convaincu et pour être le spécialiste de deux dossiers, l’environnement et les affaires européennes.

Étrangement, il souffre d’un handicap de notoriété, ce qui lui donne l’avantage de la nouveauté, alors que non seulement, c’est le plus âgé (il a eu 70 ans au début de l’année, le 9 janvier ; il est de la même génération que Jean-Louis Borloo, François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon), mais il a une très longue expérience politique, une ancienneté de presque cinquante ans. En ce sens, il bat tous ses concurrents, ceux internes de LR comme ceux, à l’extérieur, adversaires de la prochaine élection présidentielle, il aurait même battu en ancienneté Nicolas Sarkozy, Alain Juppé et François Fillon pourtant à la carrière déjà très remplie.

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Il a été élu pour la première fois à 22 ans, en 1973 comme conseiller général de Bourg-Saint-Maurice. Au même moment, il a travaillé pour le Ministre de l’Environnement Robert Poujade. Gaulliste depuis toujours, il a fait une remarquable carrière d’élu de Savoie : élu député à 27 ans en mars 1978, élu à 31 ans en mars 1982, président du conseil général de Savoie sur la gauche sortante (réélu jusqu’en septembre 1999). C’est à ce titre qu’il a promu et organisé, avec Jean-Claude Killy, les jeux olympiques d’Albertville en 1992.

S’il a raté le coche de la première cohabitation, il a réussi la performance assez rare de faire partie du gouvernement du Premier Ministre Édouard Balladur en 1993 (à l’Environnement) puis d’Alain Juppé après la victoire de Jacques Chirac, en 1995 (aux Affaires européennes). Ensuite, après un mandat court au Sénat (1997 à 1999), il a eu une trajectoire très européenne, avec une double incursion nationale (il est rentré au gouvernement, aux Affaires étrangères puis, au début du quinquennat de Nicolas Sarkozy, à l’Agriculture, sujet ô combien européen).

Ainsi, Michel Barnier est surtout un "ancien jeune" au point d’avoir fait partie des Douze Rénovateurs du printemps 1989 dont le but était de "virer" Jacques Chirac et Valéry Giscard d’Estaing et de faire émerger une nouvelle génération. Ces douze rénovateurs sont, pour la plupart (pas tous) devenus des personnages clefs de la vie politique ultérieure : Philippe Séguin, François Bayrou, François Fillon, Michel Barnier, Dominique Baudis, Bernard Bosson, Philippe de Villiers, Charles Millon, François d’Aubert, Étienne Pinte, Michel Noir et Alain Carignon.

Alors, c’est vrai qu’il a un argument de poids : il a toute l’expérience qu’on peut attendre d’un candidat à la Présidence de la République, expérience d’élu local, expérience de parlementaire (il a connu trois assemblées différente : Assemblée Nationale, Sénat et Parlement Européen), expérience ministérielle et expérience européenne au plus haut niveau (à la Commission Européenne). Il a le revers de l’expérience, l’âge, 71 ans en 2022 (il a annoncé qu’il ne ferait qu’un mandat, comme Alain Juppé en 2016).

Pour être élu, il faut d’abord vaincre au sein de LR puis gagner l’élection elle-même. Pour l’instant, la bataille est interne. Michel Barnier a officiellement déclaré sa candidature le 26 août 2021 au journal de 20 heures de TF1. "Le Canard enchaîné" a affirmé qu’il aurait même promis Matignon à François Baroin. D’un point de vue interne, il bénéficie d’un double avantage : d’une part, fidèle au parti gaulliste depuis 1973, à l’époque où il militait à l’UJP (Union des jeunes pour le progrès, le mouvement de jeunes de l’UDR), il a gardé des bons réseaux personnels à l’intérieur de l’appareil ; d’autre part, il bénéficie d’un allié inattendu, la bienveillance de Laurent Wauquiez.

J’ai écrit "allié" et je n’écris pas le soutien de Laurent Wauquiez car ce dernier a annoncé qu’il resterait neutre, mais à l’évidence, son choix se portera sur Michel Barnier qui, comme lui, connaît les rouages européens et qui a le mérite de ne pas avoir quitté le parti quand lui était président (c’est pourquoi il y a une détestation contre Xavier Bertrand et Valérie Pécresse qui ont quitté LR parce que Laurent Wauquiez en était le président).

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J’ai écrit "inattendu" car en 2015, il y a eu une forte rivalité entre Michel Barnier et Laurent Wauquiez, les deux convoitant la présidence de la nouvelle grande région Auvergne-Rhône-Alpes et Michel Barnier a été scandalisé que LR lui ait préféré Laurent Wauquiez. Par ailleurs, le profil de Laurent Wauquiez est à la droite dure (malgré sa revendication d’être la "droite sociale", son combat et obsession contre "l’assistanat" en font plutôt le représentant de la droite "asociale"), diamétralement opposé à l’image de centre droit, libéral, européen et social, de Michel Barnier.

Laurent Wauquiez a en tout cas mis ses réseaux au service de Michel Barnier et le résultat est là : il a reçu le plus grand nombre de parrainages, et surtout, il a reçu le plus de soutiens de parlementaires LR. L’appareil, donc, choisit Michel Barnier. Et cette primaire est fermée, c’est-à-dire que seul le parti compte.

Sur le plan des idées, Michel Barnier a surpris avec sa proposition de "moratoire" sur l’immigration, sa volonté de faire un référendum et de faire une révision constitutionnelle sur l’immigration, ainsi que ses critiques contre l’Union Européenne. En prenant une posture étonnamment droitière, alors que Xavier Bertrand et Valérie Pécresse sont déjà perçus comme Macron-compatibles et de centre droit, il permet de représenter des militants qui restent plus à droite que leurs électeurs traditionnels.

Dans son livre "Se reposer ou être libre" sorti en 2014 (éd. Gallimard), Michel Barnier identifiait le vrai problème de l’Europe : « La vraie Europe existera lorsque les Polonais se sentiront concernés par le Mali et lorsque les Français se montreront plus impliqués dans les événements d’Ukraine et de Moldavie. ». Faire vivre l’Europe au quotidien, dans son identité quotidienne est donc l’un des enjeux du candidat.

Le 11 octobre 2021 sur BFM-TV, au micro de Jean-Jacques Bourdin, Michel Barnier a été assez convaincant dans ses propositions qui ont été réfléchies de longue date, même si ses attaques contre Emmanuel Macron, passage obligé pour gagner la primaire, semblaient un peu surjouées. Il a proposé un vrai Schengen et pas l’actuel qui est une passoire. Il s’oppose fermement aux Britanniques qui remettent en cause l’accord sur le Brexit (notamment sur la pêche). Sur la Pologne, il estime que le sujet n’est pas les aspects constitutionnels, mais les aspects politiques, en gros, la Pologne veut-elle, oui ou non, rester dans l’Union Européenne ? Si oui, elle doit respecter les différents traités, notamment sur l’État de droit.

Sur le plan constitutionnel (les traités européens ont-ils plus d’importance que la Constitution ?), la réponse de Michel Barnier était simple : la loi suprême est la Constitution, si une disposition d’un traité international était anticonstitutionnel (le Conseil Constitutionnel peut le dire), alors il est procédé à la révision de la Constitution, donc, c’est bien la Constitution qui prime sur le traité qui ne sera applicable qu’en accord avec la Constitution.

Je fais une parenthèse ici. Le débat juridique et constitutionnel n’a donc aucun intérêt et d’ailleurs, ceux qui en parlent pour prétendument retrouver la souveraineté nationale sont des bonimenteurs puisqu’une révision de la Constitution n’a rien d’une décision étrangère ni européenne et donc, leur proposition ne changera pas juridiquement cet état de fait. Jamais l’Europe ne s’est construite sans l’accord conscient et volontaire des parlementaires français, eux-mêmes représentants du peuple. Quant à ceux qui parlent des référendums, ils parlent du non de 2005 mais oublient le oui de 1992, le peuple français dans sa toute souveraineté a approuvé l’euro, la monnaie unique, l’union économique et monétaire, ils l’oublient trop souvent. Je referme la parenthèse personnelle.

Dans cette émission de Jean-Jacques Bourdin, Michel Barnier a aussi exposé son idée de diviser en deux le Ministère de l’Intérieur : il veut un Ministère de l’Intérieur et de la Sécurité publique chargé de la police, de la gendarmerie, du système pénitencier, et un Ministère de la Décentralisation pour s’occuper de tout le maillage territorial. Là aussi, c’est original, c’est issu d’une réflexion d’un élu d’expérience sur le terrain.

Dans les sondages de bruits de couloir, on dit que la candidature de Michel Barnier est en pleine montée. En tout cas, un récent sondage le place devant Valérie Pécresse, ce qui est nouveau, mais il reste en dessous de Xavier Bertrand.

La posture de Michel Barnier, candidat originellement centriste et propositions très droitières sur l’immigration et sur l’Europe, montre aussi la capacité de rassembler un électorat partagé, pouvoir mettre d’accord les libéraux pro-européens et les jacobins souverainistes n’est pas à la portée du premier venu en politique. Jacques Chirac avait réussi, Nicolas Sarkozy avait réussi, et Michel Barnier semble capable de le faire. Cela nécessite une grande habileté politique, et un discours parfois ambigu. Bruno Le Maire, à la primaire LR de novembre 2016, avait tenté de le faire en se droitisant à l’extrême (cela ne lui avait pas réussi), mais six mois plus tard, on le retrouvait comme Ministre de l’Économie et des Finances d’Emmanuel Macron.

Il y a une semaine, j’aurais pu écrire que Michel Barnier était le favori qu’on n’attendait pas, un peu à l’instar de François Fillon qui a fait une montée soudaine et spectaculaire quelques jours avant la primaire LR de novembre 2016. Mais le premier débat télévisé du 9 novembre 2021 sur LCI rend le pronostic plus incertain.

En effet, la belle combativité de Valérie Pécresse (qui s’en prenait surtout à Michel Barnier), insistant sur l’orthodoxie budgétaire, a rendu Michel Barnier un peu léger sur toutes les questions économiques. Et même plus généralement, si les idées de Michel Barnier sont parfois originales et proviennent d’une réflexion de longue haleine, elles ne sont pas assez travaillées. Pire : aucun chiffrage, donc aucun engagement, car il considère que ce n’est pas le rôle d’un Président de la République d’aller autant dans le détail. Pourtant, c’est une demande des électeurs d’être précis : on ne peut s’engager que sur des propositions concrètes, fermes, pas sur des principes. C’est la différence entre idée et projet (c’est le cas dans l’industrie).

Au cours du débat, Michel Barnier a montré une faible réactivité et a fait beaucoup de pirouettes comme celle de dire qu’une fois désigné, il rassemblerait tous les candidats de la primaire et construirait avec eux le futur programme de LR. Sauf que c’est trop facile de dire : mon programme, c’est vos idées ! Jean-Marie Le Pen avait formulé ce principe en 1988 mais c’est pire que démagogique, c’est creux. Michel Barnier vaut mieux que cela. Il doit évidemment se mouiller un peu plus. Il a encore trois autres débats pour corriger le tir.

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Son réel avantage, c’est que son âge lui donne une autorité naturelle que n’ont pas les autres. Il peut rappeler qu’il parlait d’égal à égal avec Angela Merkel ou Boris Johnson ou encore Colin Powell. Il a un discours crédible pour être le candidat de l’apaisement et de la réconciliation, le candidat qui rassure et qui ne clive pas. Mais s’il était désigné, il aurait beaucoup de mal à se positionner : ayant conquis LR par la droite, il lui faudrait alors se déporter vers le centre s’il voulait concurrencer Emmanuel Macron sur son cœur de cible. À être trop flexible, on en retire seulement l’impression de mollesse.

Michel Barnier a donc encore du chemin à parcourir avant de convaincre les Français, mais il est l’exemple même du responsable politique de sa génération, celle qui n’a jamais réellement eu le pouvoir au plus haut niveau et qui pourtant était douée. La droite et le centre sont passés directement de Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy, en oubliant la génération de ceux qui sont nés entre 1940 et 1955. Dommage, c’étaient les plus éclatants et les plus prometteurs des années 1980. Michel Barnier essaie de leur rendre justice…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 novembre 2021)
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Pour aller plus loin :
Pas très loin de la Présidence de la Commission Européenne.
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Élysée 2022 (7) : l’impossible candidature LR.
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