« Je suppose que tout Français, à moins d’être un responsable du PCF, a été abasourdi quand il a lu les dispositions votées l’autre jour par le Parlement. Avant les accords de Gdansk en août 1980, tout syndicat indépendant était interdit. Selon la législation nouvelle, l’activité syndicale "libre" est encadrée de telle sorte qu’elle sera l’occasion permanente de condamnations, d’interdictions, d’emprisonnements. Oui, tout cela peut bien nous étonner. Mais cela ne surprend guère les Polonais, qui savent d’expérience ce qu’est leur socialisme. » (Michel Foucault, "Les Nouvelles littéraires" n°2857, 14 octobre 1982, entretien ave G. Anquetil).



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Il y a quarante ans, le dimanche 13 décembre 1981, les Européens se réveillaient avec une gueule de bois. Au petit matin, la Pologne était en état de siège. Les chars ont envahi les rues de Varsovie. Cette décision a été prise par le général Jaruzelski, Président du Conseil de Ministres de la Pologne, autrement dit, Premier Ministre, depuis le 11 février 1981, mais surtout "Premier Secrétaire du parti ouvrier unifié polonais", le POUP, autrement dit le parti communiste polonais, depuis le 18 octobre 1981, et Ministre de la Défense depuis le 11 avril 1968. Jaruzelski avait succédé à Stanislaw Kania le 18 octobre 1981 qui était un peu le Dubcek de la Pologne, lui-même successeur d’Edward Gierek le 6 septembre 1980.

À la suite du second choc pétrolier, des mouvements ouvriers de Gdansk de l’été 1980 ont secoué la Pologne et contrairement aux émeutes de 1970 où Edward Gierek avait succédé à Wladyslaw Gomulka, le chef de la dictature communiste a accepté de négocier avec les ouvriers des chantiers navals de Gdansk. Deux semaines après le début de la grève, le 31 août 1980, l’Accord de Gdansk a autorisé la légalisation du premier syndicat libre de la Pologne communiste, Solidarnosc (Solidarité), dont le premier congrès s’est tenu le 5 septembre 1980 et qui allait rassembler environ un tiers des ouvriers polonais (soit 10 millions de personnes), ce qui constituait une force politique extraordinaire. Lech Walesa en était le leader charismatique.

Gomulka était tombé à cause de la répression très forte de l’armée polonaise contre les ouvriers émeutiers, répression sous la direction du général Jaruzelski qui a tué 42 ouvriers. Lech Walesa, en 1980, a réussi à garder l’ordre et empêcher que les manifestations ouvrières devinssent des émeutes, ceci pour éviter la répétition du bain de sang de 1970 et le prétexte à la répression.

La politique d’ouverture d’Edward Gierek avait pour but de normaliser les relations diplomatiques avec le premier pape polonais de l’histoire, Jean-Paul II, ancien archevêque de Cracovie, élu trois ans auparavant. Mais l’impopularité du régime communiste fut telle qu’il a dû démissionner et a été remplacé par Stanislaw Kania, partisan des réformes.

Pendant un an et demi, entre août 1980 et décembre 1981, tout était permis, les espoirs très grands d’une réforme à l’intérieur du système communiste, pour la première fois en Europe après les tentatives avortées en Hongrie en 1956 et en Tchécoslovaquie en 1968. Stanislaw Kania a négocié avec Lech Walesa des réformes économiques et considérait que la Pologne était trop dépendante de l’URSS. L’évolution faisait cependant peur à toutes les dictatures communistes et en premier lieu, à l’URSS. La trop grande influence politique de Solidarité mettait en difficulté la pérennité du système. Lors de la réunion du comité central du POUP du 18 octobre 1981, Stanislaw Kania a été mis en minorité par les autres hiérarques communistes qui ne comprenaient pas pourquoi il avait lâché autant de concessions. Le général Jaruzelski l’a donc remplacé et allait diriger la Pologne d’une main de fer pendant près d’une décennie, celle des années 1980.

Le problème de l’Accord de Gdansk a été politiquement que le POUP ne représentait donc plus les ouvriers, comme officiellement proclamé, puisque c’était dans les faits le rôle de Solidarité, syndicat indépendant. Jaruzelski a donc cru pouvoir maintenir le pouvoir communiste plus pas le parti mais par l’armée, autre institution qu’il gardait encore sous son contrôle.

La réputation puis la postérité de Jaruzelski ont été le résultat du seul acte fondant son pouvoir, ce qu’on pourrait appeler un véritable coup d’État militaire le 13 décembre 1981. Portant sa casquette de général, son uniforme bardé de décorations, des lunettes aux verres teintés et lisant sa loi martiale comme dans un vaudeville à la Charlie Chaplin, il a placé la Pologne dans une nouvelle ère glaciaire, achevant de renforcer la guerre froide après l’invasion de l’Afghanistan par l’Armée rouge. Dans les débats politiques en France, la droite balançait Jaruzelski quand la gauche balançait Pinochet.

Jaruzelski a créé le Conseil militaire du salut national qu’il a présidé, prenant l’ascendant tant sur le comité central du POUP que sur le gouvernement et l’État en général. Des milliers d’opposants politiques (dont Lech Walesa) mais aussi des dirigeants communistes ont été arrêtés et emprisonnés parfois longtemps, la censure a été rétablie, le couvre-feu décrété, les nouvelles grèves réprimées, l’alimentation, le tabac et l’alcool rationnés. Son Ministre de l’Intérieur (depuis le 31 juillet 1981), le général Czeslaw Kiszczak, fut la cheville ouvrière de cette répression politique.

Les Français ont été particulièrement touchés par cet événement politique en Pologne en raison des liens qui unissent les deux peuples (j’avais moi-même un bon camarade de classe d’origine polonaise et la région était une terre de forte immigration polonaise). Le matin même du 13 décembre 1981, dans l’une des interventions maladroites dont il était coutumier, le Ministre français des Relations extérieures Claude Cheysson exprimait son émotion mais expliquait qu’il s’agissait d’une affaire interne à la Pologne et qu’il ne s’agissait pas de faire de l’ingérence. Bref, la France s’en lavait les mains, ce qui a choqué beaucoup de Français.

La période de la loi martiale a duré un peu plus d’un an, jusqu’au 22 juillet 1983. La dictature communiste a continué jusqu’aux premières élections libres d’un pays communiste en juin 1989. Entre-temps, Jaruzelski et Kiszczak ont continué la répression avec une tragédie dont les responsabilités n’ont jamais été établies, l’enlèvement et l’assassinat du père Jerzy Popieluszko le 19 octobre 1984 (béatifié le 6 juin 2010). Son soutien public à Solidarité dérangeait le pouvoir mais il a pu être victime du zèle de certains serviteurs du régime.

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Jaruzelski, devenu Président de la République le 6 novembre 1985, a négocié son maintien après les élections libres de 1989, quittant la direction du POUP le 29 juillet 1989. Il quitta le pouvoir le 22 décembre 1990 et le laissa à son successeur et ancien principal adversaire politique, Lech Walesa, premier Président polonais élu démocratiquement. Il a fallu attendre le 17 avril 2007 pour que Jaruzelski, Kiszczak et d’autres dirigeants du régime fussent inculpés pour crime communiste. Le procès ne s’est jamais tenu. Jaruzelski a pu montrer qu’il avait réussi à faire la transition démocratique sans effusion de sang (comme dans la plupart des pays d’Europe centrale et orientale libérés du joug communiste, sauf la Roumanie).

Après son retrait de la vie politique, Jaruzelski a toujours soutenu, pour expliquer le 13 décembre 1981, qu’il avait agi en patriote et qu’il avait craint l’invasion de la Pologne par l’Armée rouge s’il n’avait pas instauré lui-même la loi martiale. Il avait vu comment cela s’était passé à Prague en 1968. De plus, l’Armée rouge avait organisé des grandes manœuvres militaires à la frontière polono-biélorusse entre le 4 et le 12 septembre 1981 pour impressionner et menacer les dirigeants polonais (100 000 soldats du Pacte de Varsovie à la frontière).

C’était aussi ce que pensaient le Chancelier allemand Helmut Schmidt, et probablement le Président français François Mitterrand, ce qui expliquerait pourquoi il a reçu Jaruzelski à l’Élysée le 4 décembre 1985 (suscitant un "trouble" chez son jeune Premier Ministre Laurent Fabius). C’était le premier dirigeant "occidental" à avoir reçu Jaruzelski.

Toutefois, cette version de prévenir l’invasion de l’URSS en Pologne par cet état de siège a été invalidée par la publication, par Boris Eltsine, des comptes-rendus du Politburo du Parti communiste de l’URSS (PCUS) de l’époque qui montraient que les dirigeants soviétiques ne souhaitaient qu’intimider les Polonais mais ne comptaient certainement pas y intervenir militairement car l’Armée rouge n’en aurait pas eu les moyens, déjà impliquée en embourbée dans une longue et difficile occupation en Afghanistan.

Les deux versions ne sont cependant pas incompatibles si Jaruzelski, inquiet de la menace, ne connaissait pas les intentions réelles du grand frère soviétique. Ce qui est étonnant, c’est que les dictateurs d’une époque sont devenus des "démocrates" d’une autre époque, avec en prime l’impunité de leurs crimes commis en régime communiste. Ainsi, le 27 mai 2001, il a affirmé qu’il se sentait "social-démocrate", que le communisme était un échec historique, et qu’il soutenait le Président Aleksander Kwasniewski. J’aurais tendance à dire : tout ça pour ça ? Tous ces morts, toutes ces familles détruites, tous ces hommes torturés, toutes ces libertés bafouées pour finalement dire que son idéologie était nulle et à mettre à la poubelle ? Quel manque de discernement ! Il aurait mieux fait d’écouter les démocrates à l’époque, cela aurait épargné des vies humaines et les énergies perdues.

Les historiens devront encore se pencher longuement sur cette période Jaruzelski beaucoup trop floue, pour mieux comprendre les responsabilités individuelles. On peut être sincère tout en restant responsable. Une journée d’étude est prévue sur le sujet le mardi 14 décembre 2021 de 11 heures 30 à 19 heures 30 au Centre Malesherbes, amphi 111, au 108 boulevard Malesherbes dans le 17e arrondissement de Paris, un colloque organisé par la faculté des lettres de Sorbonne Université et le Centre de Civilisation polonaise (UMR-8224).

On aurait pu croire que la victoire de la démocratie a été définitive, mais la démocratie est toujours fragile et faible face aux partisans des régimes les plus autoritaires. L’avenir n’est jamais écrit, ni en noir, ni en rose. En tout cas, les Polonais de 1981 auront pu voir la différence entre une réelle dictature militaire et communiste et les restrictions sanitaires nécessaires, décidées avec toutes les garanties de l’État de droit, pour ne pas aggraver la pandémie de covid-19 : d’un côté, des vies ont été perdues, détruites ; de l’autre, des vies sont sauvées. C’est toujours bon de revenir aux fondamentaux quand des "fakes news" peuvent tourner en rond pour dire le contraire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 décembre 2021)
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Pour aller plus loin :
Le confinement en Pologne… il y  a 40 ans.
Libéralisation en Roumanie.
Jean-Paul II.
Marie Curie.
Benoît Mandelbrot.
Roman Polanski.
Auschwitz-Birkenau.
Les Accords de Munich.
Lech Walesa.
Bronislaw Geremek.
Le général Jaruzelski.
Zbigniew Messner.
Tadeusz Mazowiecki.
Czeslaw Kiszczak.
Donald Tusk.
Henry Kissinger.
Zbigniew Brzezinski.
Marceline Loridan-Ivens.
Tragique accident d’avion près de Katyn.
Libéralisation en Pologne.
Libéralisation en Allemagne de l’Est.
Libéralisation en Tchécoslovaquie ?
Libéralisation en Hongrie ?
Libéralisation en Chine ?
Libéralisation en Russie.
Le nouveau monde.
Vaclav Havel.
L’Europe.

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