« Il n’est pas tout à fait 16 heures. Je viens de voir le cercueil disparaître dans le caveau. Je ne peux m’empêcher de regarder ma mère sous son voile. Quelle douleur, mais quelle dignité ! » (Philippe De Gaulle, sur le 12 novembre 1970 à Colombey-les-deux-Églises).



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L’amiral Philippe De Gaulle, fils du Général et ancien sénateur de Paris, fête son 100e anniversaire ce mardi 28 décembre 2021. Né à Paris, il faisait partie d’une famille qui mourait plutôt autour de 80 ans. Ce fut le cas de son père et dans son livre témoignage d’entretien avec Michel Tauriac ("De Gaulle mon père", chez Plon, le second tome sorti en février 2004), Philippe De Gaulle s’est livré à un témoignage intéressant.

Philippe De Gaulle, par ses responsabilités de militaire, voyait assez peu souvent son père mais lorsqu’ils se rencontraient, le père se confiait volontiers au fils, les deux se ressemblant physiquement, De Gaulle père y trouvait une certaine confiance réciproque en raison de l’énormité de leurs traits. Tous leurs entretiens ont permis de tracer une certaine idée du héros du 18 juin, sous un autre jour que l’aspect public.

De Gaulle a rédigé son testament dès le 16 janvier 1952. Il avait alors 61 ans. Il venait d’être opéré des yeux et avait peur de devenir aveugle (jusqu’à la fin de sa vie, il a vécu avec cette angoisse, il avait peur de ne plus pouvoir écrire ou marcher à cause de cela, et à la fin de sa vie, il devait prendre une grosse loupe pour lire). Son père par ailleurs n’imaginait pas de dépasser de beaucoup 80 ans, son père Henri (1848-1932) étant mort à 83 ans. Du reste, ses frères Xavier (1887-1955) et Pierre (1897-1959), ancien président du conseil de Paris, n’ont même pas atteint leurs 70 ans.

La rédaction de ses dernières volontés était en fait la réaction à un événement qui l’a marqué : « Son moral n’est pas bon. La désagrégation en cours du RPF n’arrange rien. Surgit également la même année [1952] un fait déterminant : la mort du général Jean de Lattre de Tassigny. Le 15 janvier, il se rend aux Invalides pour saluer sans cérémonie sa dépouille mortelle. Le lendemain sont célébrées les obsèques nationales du grand soldat que l’Assemblée Nationale va élever à la dignité de maréchal de France. Certains ont essayé en vain de décider mon père à y assister. Or, c’est du jour même de ce déploiement de pompe, mercredi 16 janvier, qu’est daté son testament. J’avoue ne pas avoir fait ce rapprochement sur le moment. Ce n’est pas que plus tard, au cours d’une conversation avec Louis Terrenoire (…), que l’idée m’est venue que le spectacle du grand appareil des Invalides avait été le moteur de son initiative. ». Toutes les citations ici proviennent du livre entretien de Philippe De Gaulle avec Michel Tauriac (sauf mention contraire).

De Gaulle, de retour à Colombey, aurait confié à Louis Terrenoire, en effet : « En tout cas, j’ai pris mes précautions pour qu’à mon enterrement, je ne sois pas le jouet de l’histrionisme du régime et pour que je sois délivré de la présence des politiciens. ». Il faut préciser que c’était sous la Quatrième République à une époque où l’hypothèse de son retour au pouvoir était très improbable.

Dans ce document rédigé en trois exemplaires, De Gaulle refusait toute cérémonie officielle, toute oraison funèbre, y compris au Parlement, toute présence d’officiels, et toute distinction posthume. Parmi ses craintes, l’inhumation au Panthéon (il aurait trouvé cela horrible), l’inhumation au Mont-Valérien (cela avait plus de sens mais il ne voulait pas voler sa mort à sa famille), et aussi le grade posthume de maréchal de France. Enfin, il voulait surtout éviter que les responsables politiques du moment puissent récupérer sa dépouille politique à des fins électoralistes.

Philippe De Gaulle a expliqué que son père lui avait donné ce document à Pâques 1952, lors d’une de ses rares permissions dans l’année. Le fils n’a pas compris pourquoi il avait l’exemplaire numéro 3. De Gaulle lui a répondu qu’il ne s’en formaliserait pas. Le numéro 1 était en la possession de Georges Pompidou, à l’époque son secrétaire particulier, et le numéro 2 était partagé par sa mère Yvonne et sa sœur Élisabeth (épouse du futur général Alain de Boissieu). Pendant toutes ces années, entre 1952 et 1970, Philippe De Gaulle a redemandé à son père la confirmation de ce testament, notamment en 1968 : « Elles sont arrêtées une fois pour toutes. Pas un mot et aucune disposition ne sont à changer. Pas d’obsèques nationales et pas d’officiels à mes obsèques à Colombey. Je le confirme. Tu me fermeras les yeux après m’avoir rendu le même service que Hindenburg a demandé à son fils. » [Le vieux Hindenburg avait demandé à son fils de lui dire quand le moment serait proche].

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Selon son témoignage et celui de sa mère, Philippe De Gaulle a raconté que, contrairement à ce qu’on avait affirmé, son père ne se sentait pas fatigué peu avant sa mort le lundi 9 novembre 1970 à 19 heures 35. Certes, il a trouvé long la messe de la veille, probablement parce qu’il y avait du monde et qu’il n’aimait pas les célébrations trop longues. Mais le jour même (9 novembre), il a mangé de bon appétit et est allé se promener comme d’habitude, il a même fait un détour pour rendre visite à un voisin et régler un problème de voisinage. Il a aussi rédigé plusieurs lettres, dont une, postée très peu de temps avant sa mort, à son fils Philippe sur son intention de faire une donation et de devoir aller ensemble chez le notaire avec sa sœur avant Noël. Philippe était alors affecté à Brest comme capitaine de vaisseau et sa famille, sa femme Henriette (1929-2014) et leurs quatre enfants, vivait à Paris. Le futur amiral projetait d’acquérir un terrain et d’y faire construire une maison où seraient évidemment invités ses parents. Le père voulait l’aider. Seule sa mère en profita par la suite.

Dans l’après-midi, le Général a appelé son secrétariat basé à Paris pour confirmer une information pour ses mémoires (Christian Fouchet a-t-il été le Ministre de l’Éducation le plus long en exercice ?). Comme toutes ses journées, De Gaulle rédigeait ses mémoires, rédigeait sa correspondance (à peu près 170 lettres pour l’année 1970), et en fin d’après-midi, il s’est installé à la table du séjour pour faire une réussite tout en écoutant la télévision, aux côtés d’Yvonne au tricot. La suite est connue : il s’est effondré peu après 19 heures d’une forte douleur dans le dos, le médecin est arrivé dix minutes plus tard, il lui a donné de la morphine, le curé est arrivé à peu près en même temps, il a perdu connaissance à 19 heures 25 et dix minutes plus tard, il est mort (d’une rupture d’anévrisme).

Yvonne n’a pas pleuré et a pris les choses en main, avertissant au téléphone son gendre (Alain de Boissieu) à Paris, qui a lui-même averti sa belle-sœur (Henriette), cette dernière pour contacter son fils Philippe. Ce dernier dînait seul à 20 heures au Cercle naval de Brest quand il a eu la communication. Il a pris le train de nuit de 21 heures 30 et est arrivée à Paris le matin. Sa mère ne voulait pas qu’il arrivât à Colombey avant de régler un problème pressant : aller à l’Élysée pour confirmer le testament de son père et empêcher l’organisation de funérailles nationales. Le Président de la République était alors le propriétaire de l’exemplaire numéro 1.

Sans prévenir, Philippe De Gaulle s’est donc présenté vers 7 heures 30 à l’accueil de l’Élysée. Il a réussi à obtenir au téléphone le responsable de la communication, Denis Baudouin, qui venait juste de prendre ses fonctions et qui n’était pas particulièrement "gaulliste" car il avait dirigé la campagne de Jean Lecanuet en 1965 et la campagne du "non" en 1969. Il a refusé l’accès à Georges Pompidou, qui n’était pas visible. Georges Pompidou était alors supposé déjà au courant de la mort de De Gaulle, prévenu en principe à 7 heures 20 sur consigne d’Alain de Boissieu, même si officiellement, il n’aurait été au courant qu’à 9 heures, comme tous les Français. Philippe a chargé ensuite l’ancien chef de cabinet de son père, Pierre Lefranc, de rencontrer Georges Pompidou avec l’exemplaire numéro 3.

Du côté de Georges Pompidou, on a assuré au départ que le testament avait été perdu (plutôt, en cours de recherche), tandis que l’exemplaire numéro 2 avait été perdu au cours d’un déménagement. Philippe De Gaulle a menacé de faire une conférence avec son propre exemplaire. Finalement, l’exemplaire numéro 1 a été retrouvé et Georges Pompidou a annoncé publiquement une cérémonie de requiem le 12 novembre 1970 à Notre-Dame de Paris, le jour même des obsèques à Colombey : « Évidemment, un cœur de fils ne peut rester indifférent à un tel témoignage de respect et de reconnaissance national et international. Imaginez : tout ce que le monde compte de souverains, de chefs d’État et de gouvernement rassemblé là dans le silence pour dire adieu à votre père ! Car c’est bien de votre père qu’il s’agit. De cet homme que vous voyiez encore l’autre jour cueillir des champignons ave vous dans a forêt des Dhuits. Mais j’ai été certainement plus ému de l’hommage très simple et très beau qu a été rendu dans notre village. ».

Philippe De Gaulle n’a regagné Colombey que le 10 novembre en fin d’après-midi. Yvonne voulait qu’aucune visite n’ai lieu avant son fils aîné ; le Président Pompidou n’est venu se recueillir que le 11 novembre après-midi, accompagné de son Premier Ministre Jacques Chaban-Delmas. D’autres ministres ou anciens ministres sont venus et la famille a eu du mal à préserver son intimité. Le messe d’enterrement à Colombey a été concélébrée par le curé et par François De Gaulle, le cousin de Philippe, alors missionnaire au Niger, qui est mort à 98 ans le 2 avril 2020 des suites du covid-19, parmi les premiers tombés en France, à l’EHPAD de Bry-sur-Marne qu’il avait cofondé.

Après les obsèques, Yvonne De Gaulle s’est mise à détruire toutes les affaires personnelles de De Gaulle : « On n’avait pas l’habitude chez nous de conserver les effets d’un mort. Ce qui était en bon état, on le donnait aux œuvres de charité. Mais elle a préféré tout détruire par le feu. Elle craignait que l’on en fasse des reliques. Le soir même, sans attendre, elle a brûlé le costume gris qu’il portait ce jour-là, tout ce qu’il avait sur lui et le contenu de sa penderie et de son armoire à linge. Elle a mis au feu jusqu’au matelas sur lequel on l’avait couché dans le salon ainsi que son lit divan, jumeau du sien, dans leur chambre à coucher, son traversin, son oreiller, son pyjama. Elle a fait disparaître de la même façon ses affaires de toilette et a cassé en morceaux le service en porcelaine du petit-déjeuner qu’ils utilisaient chaque matin. Tout ce qui avait pu appartenir à mon père a été réduit en cendres après avoir été jeté dans l’incinérateur qui se trouvait dans le jardin, près du poulailler. De plus petites choses ont fini dans la cuisinière. Cet autodafé dégageait une telle fumée que des villageois se sont inquiétés en imaginant qu’un incendie s’était déclaré à La Boisserie. Mon beau-frère [Alain de Boissieu] et moi n‘avons pu sauver que quelques effets : un uniforme de soirée, cette tenue d’apparat dont le Général est revêtu sur sa photo officielle de Président de la République, avec tous ses ordres, un manteau et une veste d’uniforme, l’un et l’autre kaki. Je les ai légués à l’ordre de la Libération avec deux képis, celui à feuilles de chêne avec lequel on le voit en 1940, en Grande-Bretagne, et le kaki uni qu’il a adopté par la suite. Le casque de char et la veste de cuir qu’il avait rapportés de la bataille de France sont allés au musée des Invalides. Pour ma part, j’ai pu conserver deux cannes, dont celle qu’il prenait pour ses promenades, notamment en Irlande, et les différents stylos qu’il utilisait habituellement pour la rédaction de ses Mémoires, des Parker ou Waterman de type courant. Je les ai offerts à mes quatre fils. Ma sœur en a également hérité d’un. J’ai aussi gardé son alliance et son bracelet-montre, une montre automatique, car il ne voulait pas avoir la préoccupation de la remonter. ».

En revanche, Yvonne n’a pas brûlé d’écrit de son mari : « Elle n’a détruit aucun document, aucun manuscrit ni aucune correspondance de mon père. De toute façon, il ne laissait rien traîner et il répondait, chaque soir, à ses lettres au fur et à mesure de leur arrivée. Nous n’en avons retrouvé aucune sur son bureau. ». Toutefois, le secrétaire, qui est venu à La Boisserie le 10 novembre, après le décès du Général, a apporté le courrier reçu à Paris : « Figuraient notamment une lettre du chah d’Iran en français, une du pape, une de Mme François Mauriac, de Lady Churchill, d’Anouar Al-Sadate… ».

Après sa mort, le général Charles De Gaulle a fait l’objet de très nombreux livres, des biographies, etc., plus de mille auteurs dans le monde se sont emparé de lui. Certains ont eu le respect de Philippe De Gaulle, comme Alain Peyrefitte, Jean Lacouture, Jean-Luc Barré… mais la plupart des autres biographes, il leur en veut un peu, par l’absence de compréhension de leur personnage : « Beaucoup (…) sont passés à côté du personnage sans le dépeindre tel qu’il était, volontairement ou inconsciemment. Ils n’ont pas vu ou pas voulu voir le grand homme d’État de culture chrétienne, l’un des très rares qui fut à la fois homme de plume, homme de pensée et homme d’action, et qui a dominé de son vivant l’histoire de son pays. (…) C’est parce qu’il a été toute sa vie un homme d’avenir, préparant la France du XXe siècle aux échéances du XXIe, que nous nous sentons liés à présent par sa politique dans les conséquences lointaines que celle-ci a eues sur nous. (…) Il est finalement mort content d’avoir été français. Un grand Français qui a bien servi son pays. ».

À l’âge de 18 ans, De Gaulle pensait à sa mort dans un poème de sa composition, dévoilé par son fils. Il fut exaucé.

« Quand je devrais mourir (…)
J’aimerais que ce soit le soir. Le jour mourant
Donne à celui qui part un adieu moins pesant
Et lui fait un linceul de voiles :
Le soir !... Avec la nuit la paix viendrait des cieux,
Et j’aurais en mourant dans le cœur et les yeux
Le calme apaisant des étoiles.
J’aimerais que ce soit, pour mourir sans regret,
Un soir où je verrais la Gloire à mon chevet
Me montrer la patrie en fête,
Un soir où je pourrais écraser sous l’effort,
Sentir passer avec le frisson de la Mort,
Son baiser brûlant sur ma tête. »



Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (26 décembre 2021)
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Pour aller plus loin :
Philippe De Gaulle, entre père et mer.
L'autre De Gaulle.
Philippe De Gaulle.
18 juin 1940 : De Gaulle et l’esprit de Résistance.
Daniel Cordier.
Le songe de l’histoire.
Vive la Cinquième République !
De Gaulle et son discours de Bayeux.
Napoléon, De Gaulle et Macron.
Pourquoi De Gaulle a-t-il ménagé François Mitterrand ?
Deux ou trois choses encore sur De Gaulle.
La France, 50 ans après De Gaulle : 5 idées fausses.

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