« Avec la vie des gens, il semble plus facile de mettre des pancartes et des étiquettes qui figent et stigmatisent non seulement le passé mais aussi le présent et l’avenir des personnes. (…) Et les étiquettes, en définitive, ne font que diviser. » (Pape François, le 25 janvier 2019, homélie à Pacora, au Panama).



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Dans l’émission animée par Léa Salamé et Laurent Guimier ("Élysée 2022") diffusée en direct sur France 2 le jeudi 9 décembre 2021, s’est tenu un débat entre le candidat Éric Zemmour et le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance Bruno Le Maire.

Bruno Le Maire est peu un intrus dans ce gouvernement. Il aurait pu être Premier Ministre depuis 2010 (enfin, il ne l’a pas été), et il nourrit une ambition présidentielle certaine (il s’est présenté à la primaire LR de novembre 2016 avec un succès très très mitigé ; il s’était aussi présenté contre Nicolas Sarkozy à la présidence de l’UMP en décembre 2014). Normalien, énarque, il a été élevé à l’école Dominique de Villepin, tant à l’Élysée, au Quai d’Orsay, au Ministère de l’Intérieur qu’à Matignon (école politique mais aussi école littéraire).

En 2016, pour des raisons électoralistes, il s’était enfoncé dans une dérive ultradroitière, exactement comme Xavier Bertrand, Michel Barnier et Valérie Pécresse en 2021 (ces trois derniers, comme le premier, étaient considérés comme des personnalités politiques modérées et raisonnables). Et puis, quelques mois plus tard, déçu par le candidat François Fillon qui a persévéré malgré sa mise en examen, il s’est retrouvé dans le camp du candidat Emmanuel Macron et depuis le 17 mai 2017, il est le Ministre de l’Économie et des Finances, un poste qu’il voulait avoir et avait failli avoir en juin 2011 pour la succession de Christine Lagarde (partie au FMI à cause de l’affaire DSK), mais finalement attribué à François Baroin. Bruno Le Maire maîtrise excellemment tous les sujets économiques et les finances publiques et il l’a montré dans ce débat.

La première réflexion qui vient est que, malgré la différence de parcours et la différence de destination, les deux hommes son du même sérail : ils se connaissent depuis très longtemps, puisque le travail d’Éric Zemmour était de suivre la politique de l’UMP. Bruno Le Maire reprochait alors à l’époque le trop grand idéalisme du polémiste, considérant que lorsqu’on agit en politique, il faut que les réformes puissent être réalisables et acceptées par les Français. Il n’y a pas que le faire, ni le faire-savoir, il y a aussi le savoir-faire et c’est cela qui distingue l’homme d’État des autres responsables politiques.

Il n’était pas question de candidature à l’élection présidentielle de 2022 pour Bruno Le Maire qui s’était même payé le luxe, en juin 2020, lorsqu’il était acté que le Premier Ministre Édouard Philippe allait rapidement quitter Matignon, qu’il ne voulait pas lui succéder, trop content de maîtriser Bercy. La question se reposera en 2027, que le Président Emmanuel Macron ait été réélu ou pas, sur une candidature de l’héritage macronien qui sera âprement disputé entre Bruno Le Maire et Édouard Philippe, mais ce n’est pas maintenant et les hommes d’une situation à un moment donné ne le sont plus à un autre moment.

Non seulement Bruno Le Maire a, depuis une quinzaine d’années, une extrême maîtrise de l’action politique, mais il cultive aussi le triomphe modeste : les chiffres du chômage (jamais aussi bas depuis quinze ans), de la croissance (meilleure que nos partenaires européens), la réindustrialisation depuis quelques années, ont montré le bien-fondé de sa politique économique et la transformation profonde de la France.

En outre, grand exécuteur de la politique du "quoi qu’il en coûte" depuis le début de la crise sanitaire, il est remercié par des milliers de patrons de petites entreprises qui ont évité la faillite et aussi par des centaines de milliers de salariés qui ont évité le pire, le chômage. Et il faut bien reconnaître, pour ceux qui ont eu besoin de ces aides, que les mécanismes ont été parfaitement huilés. Bruno Le Maire est sans doute l’une des clefs de ce qui apparaîtra comme la victoire d’Emmanuel Macron.

Pour Éric Zemmour, l’enjeu est tout autre. C’était son premier vrai débat politique depuis qu’il est candidat et donc, tous les observateurs l’attendaient sur des sujets qui ne seraient pas ses sujets de prédilection.

Prenons d’abord la forme. Bruno Le Maire, rien à redire. Il a été rigoureux, précis, courtois, poli, calme, lisse malgré quelques aspérité d’émotion. Éric Zemmour était très différent : il interrompait sans arrêt son interlocuteur, parlait agressivement et à l’occasion, l’air de rien, lançait des insultes (Bruno Le Maire en a rattrapé une ou deux, en particulier quand il était question d’un "âne"). On sentait une certaine nervosité, mais c’est aussi une question d’entraînement. La maîtrise ne vient jamais du premier coup.

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L’un des symptômes de cette nervosité est qu’il a remonté ses (nouvelles) lunettes toutes les quinze secondes. Je suppose que ce sont de nouvelles lunettes (portées pour son meeting de Villepinte) et qu’il doit s’y habituer. Cela fait l’air intellectuel qu’il n’est pas (il ne suffit pas d’être cultivé pour produire de la pensée originale sans tordre les faits historiques). Évidemment, sur Twitter, ça y allait. L’un a écrit : « Zemmour il en est à 430 remontées de lunettes. Ça sera mon analyse de cette émission. ». Un autre : « Zemmour n’a pas fait régler ses lunettes et son poignet va très bien pour 9 jours ITT. ». Même chose pour celle-ci : « On est contents pour le poignet de Zemmour. 5 jours après la blessure qui lui a valu une ITT de 9 jours, il l’agite sans peine. ».

Toujours sur la forme, impatient, Éric Zemmour se tournait souvent vers Léa Salamé pour lui demander de pouvoir parler, comme un écolier à son institutrice, au lieu de laisser parler son interlocuteur.

Sur le fond, en fustigeant la dette publique, Éric Zemmour a sans doute choisi un mauvais angle d’attaque, le même d’ailleurs que Valérie Pécresse, mais qui peut se retourner contre lui : Bruno Le Maire avait beau jeu de dire que s’il n’avait pas appliqué cette politique du "quoi qu’il en coûte", l’économie se serait effondrée et il n’y aurait pas eu la possibilité d’un tel rebond. L’objectif du gouvernement dès avril 2020 a été d’empêcher la disparition des compétences en soutenant par des aides de l’État l’économie momentanément confinée pour permettre de redémarrer immédiatement après les confinements. C’est d’ailleurs un calcul financier positif car la croissance permettra de rembourser cette dette, alors que la disparition de pans entiers de l’économie aurait coûté ponctuellement moins cher à l’État mais aurait plombé l’économie durablement, et donc l’État.

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Ce type d’échanges préfigurera certainement un débat de second tour, dans le cas où Marine Le Pen n’y ait pas, évidemment, car avec elle, impossible de parler sérieusement d’économie. Le plus prometteur sera certainement un duel de second tour Emmanuel Macron vs Valérie Pécresse avec le choc des titans en matière économique (Valérie Pécresse a de la crédibilité quand elle annonce la chasse aux gaspis car elle a réduit drastiquement les dépenses de la région Île-de-France), mais la présence d’Éric Zemmour au second tour pourrait aussi être intéressante sur le plan économique.

Car, si cela a étonné certains, cela ne m’a pas étonné pas : Éric Zemmour a paru plutôt bien connaître les sujets économiques. Ce qui est normal, vu son passé de journaliste de la droite dont l’ADN est plutôt dans la politique économique. C’est pour cela que certains zélateurs du polémiste ont considéré qu’il avait "gagné" le débat. En ce qui me concerne, il ne m’a pas convaincu car Bruno Le Maire était bien meilleur que lui (et de loin) et ce que proposait Éric Zemmour n’était pas très original, j’ai vraiment l’impression qu’il s’est arrêté dans sa tête aux années 1980, son programme économique pourrait être celui du RPR en 1986 (il s’appelait "Libre et Responsable") et était une sorte de catalogue de mesures néo-thatchériennes sans originalité aucune.

Les deux interlocuteurs ont réussi à placer quelques crasses, chacun à l’autre. Bruno Le Maire a exprimé son dégoût des propos d’Éric Zemmour sur Pétain, sur le lieu d’enterrement des enfants juifs tués par Merah, sur le courage des terroristes du Bataclan etc. Face à cela, la riposte du polémiste sur sa nomination au gouvernement après avoir été candidat à la primaire LR a paru bien maigrelette. Bruno Le Maire s’est toujours expliqué sur son évolution macronienne (ce qu’est devenu LR lui a donné a posteriori raison) et cela n’efface pas que le polémiste refuse d’assumer tout ce qu’il a écrit ou exprimé avant de déclarer sa candidature à l’élection présidentielle (il nourrit une sorte de "schizophrénie intellectuelle" très étrange).

L’émission a continué sans Bruno Le Maire (qui est parti en ayant eu le dernier mot !) puisque l’invité principal en était Éric Zemmour. Deux choses m’ont (encore) choqué dans la suite de l’émission sur les déclarations du polémiste.

La première est la confirmation d’une mesure qu’il avait proposée et mise en évidence par l’excellent journaliste économique Dominique Seux : Éric Zemmour est favorable à l’expulsion de tous les étrangers qui ont perdu un emploi en France et qui ne le retrouveraient pas avant six mois. Cela signifie également des cadres installés depuis dix ou vingt ans en France dont la boîte a fait faillite, ou d’autres…

Chaque cas est un drame du chômage, suffisamment grave pour comprendre qu’Éric Zemmour n’a jamais connu de près ou de loin ce drame (tant mieux pour lui, lui qui n’utilise pas son intéressement avec France Télévisions parce que c’est trop compliqué administrativement, ah bon ?), mais il veut rajouter un autre drame humain en l’expulsant de France même s’il peut encore se nourrir (on peut imaginer qu’il a une famille, un conjoint qui travaille, etc.). C’est de la xénophobie pure : les étrangers apportent et coûtent autant que les Français ; ils paient des impôts, ils paient des charges sociales, etc. Pourquoi faire la différence entre nationaux et étrangers alors que les étrangers contribuent autant que les nationaux, quand ils habitent en France, à la vie sociale, économique, culturelle, artistique que les Français ? C’est une obsession zemmourienne, et malheureusement, elle est beaucoup partagée. En tout cas, cela a été dit clairement : Dominique Seux a commencé sa question en disant qu’il savait jongler avec les chiffres, mais qu’on pouvait aussi parler des hommes.

La seconde chose choquante émise par Éric Zemmour est venue un peu plus tard, en répondant à des questions préenregistrées de citoyens français, en particulier d’une jeune femme au prénom étranger et que le polémiste a identifié d’origine iranienne. Sans la connaître, il a considéré a priori qu’elle était voilée (ce qui n’était pas le cas dans le passage), qu’elle ne reconnaissait pas les lois de la République et qu’elle acceptait la charia. Personne n’a insisté, ni journalistes (Léa Salamé ferait bien d’écouter ses invités plutôt que de s’inquiéter de ses questions), ni autres intervenants dans l’émission.

Seule, l’ancienne sénatrice PS et actuelle adjointe de Marseille Samia Ghali qui a eu un échange avec le polémiste, a pointé du doigt le fait que pour des accusations de harcèlement sexuel ou viol, Éric Zemmour mettait en avant la présomption d’innocence, mais dès qu’une personne est musulmane, il considérait a priori qu’elle serait pour la charia et contre les lois de la République, voire coupable de terrorisme tant qu’on y est.

L’émission a donc révélé une attitude qu’on lui connaissait déjà : Éric Zemmour met les personnes dans des petits tiroirs, dans des petites cases, dans des compartiments, sans vouloir les connaître, sans savoir qu’une personne n’a pas qu’une case mais des dizaines de cases d’identité, sans vouloir considérer que l’âme humaine est plus compliquée qu’une catégorisation banale et purement sectaire de personnes. Et puis, il y a des petites cases vertes et des petites cases rouges, les gentils et les méchants, qu’il faut pourchasser. C’est très puéril, mais pour un adolescent, finalement, c’est assez normal, c’est dans le cadre normal du développement mental. C’est seulement plus tard, quand arrive la maturité, qu’on s’aperçoit que le manichéisme simplificateur est complètement stupide et contreproductif. Avant de vouloir solliciter le vote des Français, il faut mûrir, et il faut avant tout les aimer et les écouter. Et ne pas jouer au père fouettard pour d’obscures obsessions qui doivent hanter le souvenir d’une enfance qu’on supposerait bien malheureuse.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 décembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le débat Éric Zemmour vs Bruno Le Maire : victoire de la raison !
Bruno Le Maire.
Éric Zemmour, l’imposture permanente ?
Le Théâtre de Villepinte.
Élysée 2022 (17) : Éric Zemmour, l’adolescent retardé.
Faut-il craindre un second tour Éric Zemmour vs Marine Le Pen ?
Jean-Marie Le Pen.
Marine Le Pen et l’effet majoritaire.
Radio Kaboul dans les sondages : Éric Zemmour au second tour !
Bygmalion : Éric Zemmour soutient Nicolas Sarkozy.
Les prénoms d’Éric Zemmour.
Le virus Zemmour.
Le chevalier Zemmour.
Élysée 2022 (1) : un peuple d’ingouvernables ?
Les Républicains et la tentation populiste.

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