« J’en avais marre de râler tout seul devant ma télé, j’ai décidé de m’engager. » (Jean Roucas, le 15 septembre 2013 à Marseille).




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Si l’engagement peut être accompagné d’humour, généralement, la réciproque est plutôt fausse. L’humour est rarement compatible avec l’engagement politique. C’est ce qu’on a vu avec Dieudonné, qui a un réel talent comique mais qui s’est noyé dans le militantisme extrémiste dont la mauvaise foi, l’idéologie, la provocation ont pris le dessus sur l’humour et la plaisanterie, même si, chez lui, l’autodérision n’a pas totalement disparu. Il est vrai que faire de la politique est une chose sérieuse, les idées peuvent tuer, les non-idées aussi d’ailleurs, et s’accommode mal de la légèreté distrayante de l’humour. C’est la différence avec Pierre Desproges qui, lui, s’est simplement amusé et n’avait pas aucune prétention moralisatrice ou politique.

Pour l’humoriste à la retraite depuis trois ans, Jean Roucas, qui fête son 70e anniversaire ce mardi 1er février 2022, né un jour avant Christiane Taubira, je ne sais rien de son "idéologie" (il n’y a pas que l’idéologie qui motive un engagement politique, il y a aussi des convictions personnelles, des ambitions personnelles, une expérience, une amitié, une famille, une géographie, des intérêts divers et quelconques, etc.), mais il est clair que sa furtive escapade au Front national ne l’a pas aidé dans le déroulement de sa carrière artistique.

Né à Marseille (d’où son pseudonyme qui est le nom d’un quartier de la ville) et portant des petites lunettes rondes qui sont devenues sa marque de fabrique (pour cacher un strabisme, expliqua-t-il un jour), Jean Roucas est surtout connu pour avoir lancé, avec Jean Amadou et Stéphane Collaro, le fameux "Bébête Show". Humoriste et imitateur, il a participé à la première expérience de ce type en France : recréer le monde de la politique avec des personnages fictifs.

Dès 1978, il a travaillé avec Stéphane Collaro dans ses émissions d’humour populaire "grand public", d’abord sur Antenne 2 avec "Collaroshow" de 1978 à 1981, puis sur TF1 avec "Cocoboy" de 1982 à 1984 et "Cocoricocoboy" de 1984 à 1987.

"Le Bébête Show", dont la première diffusion a eu lieu à la rentrée 1982, s’est inscrit dans la longue tradition des chansonniers et était une parodie du célèbre "Muppet Show" de Jim Henson, une émission britannique à forte audience. À l’origine, le Bébête Show était une séquence incluse dans les émissions de Stéphane Collaro, mais quand cette émission s’est arrêtée (pour participer à l’aventure de La Cinq), la séquence d’imitation est finalement revenue en mars 1988 (en pleine campagne présidentielle) comme une émission à part entière, avec un rythme quotidien, en produit d’appel juste avant le journal de 20 heures de TF1 (à l’époque, une grand-messe).

Pour les voix, Jean Roucas et le génial Guy Montagné se partageaient la plupart des imitations. Le cadre était finalement assez proche du kiosque d’Anne-Marie Carrière dans l’émission "C’est pas sérieux". Jean Roucas se retrouvait derrière le comptoir d’un bistrot en forme de kiosque entouré des ses clients, les marionnettes politiques, pour faire la conversation.

Parmi les très nombreuses marionnettes, il y avait (en parodie avec le Muppet Show) François Mitterrand en Kermit la grenouille (Kermitterrand), appelé souvent "Dieu" (le vrai François Mitterrand adorait cette marionnette qui le confortait dans sa position de monarque républicain entouré de flagorneurs), Raymond Barre en Fozzie l’ours (Barzy), Valéry Giscard d’Estaing et Gaston Defferre en les deux vieux grincheux acariâtres du Muppet, Statler et Waldorf (Valy et Gaston), Jacques Chirac en Sam l’aigle (Black Jack) et Georges Marchais en Piggy la cochonne (Marchie).

D’autres personnages n’avaient pas leur équivalent du Muppet, comme Michel Rocard, un corbeau (Rocroa), Jacques Chaban-Delmas, un canard à la voix nasillarde (Bancha), Pierre Bérégovoy, un chien (Béréwawa), Édouard Balladur, un pélican (Ballacan le Pélimou), Charles Pasqua, un morse (Pas-de-quoi), Bernard Tapie, un taureau (Tapie volant), Jack Lang, une chèvre (Lang de Chèvre), Simone Veil, une chouette (Chouette Simone), Laurent Fabius, un écureuil (Fafa), Henri Krasucki, un crabe (Crabe-Zucki), Nicolas Sarkozy, un caniche (Sarcosette), etc.

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À chaque nouvelle actualité, de nouvelles marionnettes arrivaient avec son cortège de calembours. Figurer au Bébête Show était même une marque de notoriété et d’importance pour les personnalités politiques. Une petite exception dans la liberté de ton : au début, Jean-Marie Le Pen était "affublé" d’un casque à pointe prussien, de l’accent allemand et du nom de Frankenpen, sous la forme d’un vampire, et après ses vives protestations (judiciaires), sa marionnette s’est transformée de manière plus consensuelle en Bécassine la bretonne (Pencassine).

Deux exemples parmi d’autres.

Le 7 avril 1988 sur TF1 :
« Kermitterrand : Et je rétablis l’impôt sur les grosses fortunes.
Rocroa : Ha ben ça c’est bête.
Kermitterrand : Je sais, c’est ce que m’ont dit Laurent Fabius et RogerHanin mais après tout, ça développe le tourisme en Suisse. »

Le 28 avril 1988 sur TF1 (entre les deux tours de l’élection présidentielle) :
« Rocroa : Et n’oublie pas, ô luminaire céleste, qu’il a un jeu de jambe redoutable.
Kermitterrand : Hé ben moi aussi.
Rocroa : Mais sans vouloir te vexer, divinité éternelle, il est plus jeune que toi.
Kermitterrand : Ha non ! Tu vas pas t’y mettre toi aussi ! Dieu n’a pas d’âge, il ne me fera pas le coup du père François, c’est moi qui l’ai inventé ! Et puis je suis né à Jarnac. Dieu va lui filer une droite, il va tomber assis, il va comprendre ce que c’est que d’être assis à la droite de Dieu ! »

Jean Roucas est parti de l’émission en juin 1994 et l’émission elle-même a terminé son cycle en juin 1995, une saison plus tard, après des changements trop nombreux pour être soutenue pas un public passé à autre chose. "Le Bébête Show" est mort surtout de la concurrence frontale du "Les Guignols de l’Infos", émission arrivée sur le marché pourtant plus tard, à la rentrée 1988, mais qui était un peu plus subtile. Non seulement cette nouvelle émission était diffusée au même moment que le Bébête Show, juste avant 20 heures (sur Canal+), mais elle avait débauché le marionnettiste d’origine du Bébête Show et se permettait même, dans les années 1990, de se moquer du Bébête Show en faisant une parodie de parodie (Canal+ aimait à l’époque parler de l’audiovisuel, faisant souvent des mises en abyme). Il est vrai que l’humour du Bébête Show était lourdingue et les Guignols de l’Info s’était dégagé de l’inspiration du Muppet Show. L’un était typique des années 1970, l’autre dominait l’esprit bobo des années 1990.

Pendant cette période faste (années 1990), Jean Roucas animait également plusieurs émission de télévision ou de radio, notamment "Cadet Roucas" sur Antenne 2 en 1987-1988 et "Les Roucasseries" sur Europe 1 de 1986 à 1994 (en remplacement de Coluche après sa mort), et aussi sur La Cinq puis TF1. Les Roucasseries, c’est une succession de blagues ringardes et à peine drôles.

Un exemple (éd. Michel Lafon, 1992) :
« C’est un cannibale qui va à la mairie déclarer la naissance de sa petite fille. Alors l’employé lui fait :
– Comment vous voulez l’appeler ?
Il fait :
– Avec un couteau. »

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Si Jean Roucas a raté une carrière au cinéma (apparemment, il aurait été mal conseillé : d’après une rumeur, il aurait refusé un rôle important dans "Subway" de Luc Besson, pour tourner, très mal, un super-navet "Le Gaffeur" de Serge Pénard, dans le rôle du fils de Denise Grey et du curé Jean Lefebvre, avec Claude Gensac et Stéphane Collaro), il a poursuivi une seconde vie artistique de 1995 à 2015 au Théâtre des Deux Ânes à Paris, avec Jacques Mailhot et Jean Amadou, comme comédien dans des spectacles politiques qu’il a coécrits, comme : "Le Juppet-Show", "Le fabuleux destin de monsieur Raffarin", "Villepy et Sarkozin", "Ségolène et les Sept nains", "Pas nique au FMI !", "Flamby le Magnifique", etc.

Et puis, stupeur dans le monde des plaisantins ! du 15 septembre 2013 au 27 octobre 2015, Jean Roucas s’est engagé au Front national aux côtés de Marine Le Pen, comme indiqué au début : « Je suis peut-être vieux jeu mais l’engagement citoyen, ce n’est pas une guignolerie. Le guignol, je le fais sur scène. » (15 septembre 2013 à Marseille).

Cela pourrait paraître étonnant puisqu’il avait fait du père de la candidate d’extrême droite un vampire dans le Bébête Show. Il faisait ainsi dire à Pencassine à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle de 1988, le 1er mai 1988, habillé en Jeanne d’Arc : « J’entends tout plein de voix, 14% de moutons qui votent pour moi, bêêêê bêêê ! Venez mes petits, venez autour de moi, que je vous tonde ».

Révolté par ce ralliement, le journal communiste "L’Humanité", ciblant celui qu’il qualifiait de "has-been", a analysé ainsi le 19 septembre 2013 : « On sait que le déclassement et l’amertume sont des causes du vote FN ! ». Autre son de cloche, Jean-Baptiste Daoulas dans "Slate" a pensé au contraire, le 17 septembre 2013 : « Le ralliement est d’autant plus précieux qu’il s’inscrit harmonieusement dans la rhétorique "popu" du Front. ». Et de citer le professeur de communication politique Arnaud Mercier : « C’est la tradition des chansonniers, d’un humour qui prend pour cible la classe politique dans son ensemble, et qui peut être accusée de populisme et d’encourager le "tous pourris". (…) [Mais] l’influence politique et électorale de Jean Roucas est proche de zéro. ». Cela rappelle qu’il y a dix ans, Marine Le Pen faisait exactement comme Éric Zemmour aujourd’hui, des ralliements de personnalités connues.

Néanmoins, Jean Roucas s’est rapidement « [fait] plus discret, n’ayant pas anticipé le déferlement médiatique qui l’a tiré de sa retraite » (selon "L’Humanité"), et "Slate" a conclu : « Bien loin de ces considérations électorales, Jean Roucas semble un peu dépassé par l’instrumentalisation de son apparition marseillaise. Il l’a fait savoir à l’AFP : "À partir d’aujourd’hui, je refuse de faire la moindre interview, de participer à la moindre émission sur le thème du Front national". ». On pourrait mieux rêver comme soutien politique.

Cet engagement a fermé des portes à l’imitateur dans sa carrière artistique, il s’est posé en opprimé en disant qu’on n’acceptait pas que les artistes soient de droite dans un milieu si à gauche, avec des comparaisons un peu grossières (la subtilité n’a jamais semblé être son atout), et la goutte d’eau qui a fait déborder le vase est un tweet du 29 mars 2015 très insultant à l’égard de François Hollande alors Président de la République (il lui a fait le salut nazi), ce qui entraîna un désaveu de Jacques Mailhot, qui l’a remercié du Théâtre des Deux Ânes, et de Michel Drucker, qui voulait le recruter comme chroniquer.

Cette aventure d’engagement au FN ne semblait pas une provocation (ni narcissique ni politique) pour se victimiser et faire sa pub ou victimiser ce parti et le promouvoir, mais son comportement a montré, disons-le, plutôt de la maladresse, sinon une certaine bêtise, assez peu compréhensible pour un homme d’audiovisuel et de communication, au point que la lucidité l’a finalement conduit à s’éloigner définitivement du FN et de tout engagement politique.

Du reste, Jean Roucas n’a pas été le seul dans ce cas-là ; après un soutien à Nicolas Sarkozy en mai 2007 et à Jean-Luc Mélenchon en avril 2012, l’acteur Franck de Lapersonne s’est engagé derrière Marine Le Pen en février 2017, s’est même présenté (sans succès) aux législatives de juin 2017 dans une circonscription pourtant favorable au FN, avant de se séparer du FN en rejoignant Florian Philippot (il était vice-président de Les Patriotes), puis finalement de le quitter aussi en 2019 pour créer son propre parti. Avec cet engagement chaotique, il a eu beaucoup moins de propositions pour sa carrière artistique.

Jean Roucas, c’est un étrange épilogue politique pour la carrière très contrastée d’un contributeur d'une idée plutôt intéressante, originale et politiquement très novatrice (des caricatures politiques à la télévision et adaptée à la télévision), dont on aurait pu attendre quelques calembours et rires potaches aux derniers soubresauts de l’épopée de l’extrême droite avec le débauchage des amis (et peut-être nièce) de Marine Le Pen par Éric Zemmour.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (30 janvier 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jean Roucas.
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Frédéric Fromet.
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Élie Kakou.
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