« Le beau, c’est la forme. Preuve étrange et inattendue que la forme, c’est le fond. Confondre forme avec surface est absurde. La forme est essentielle et absolue ; elle vient des entrailles mêmes de l’idée. Elle est le Beau ; et tout ce qui est beau manifeste le vrai. » (Victor Hugo, 1865).



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La candidate LR Valérie Pécresse était sous pression depuis une quinzaine de jours dans la perspective de son grand meeting de ce dimanche 13 février 2022 au Zénith de Paris. La cause, ce sont les sondages dangereusement immobiles : sa candidature fait du surplace et celle du polémiste Éric Zemmour progresse, au point qu’avec Marine Le Pen, les trois candidats seraient au coude à coude pour la qualification au second tour.

Disons-le clairement, un meeting n’est pas un match de football, et s’il y a des supporters, des commentateurs, etc., un meeting n’a jamais fait gagner des voix. En revanche, il peut en faire perdre. De plus, un bon orateur, charismatique, fait certainement un bon candidat, mais ce n’est pas une compétence pour en faire un bon Président de la République. C’est clair aussi que Valérie Pécresse n’est pas une bonne oratrice, mais Jacques Chirac et François Mitterrand non plus ne l’étaient pas vraiment à leurs débuts. Et celui qui a modernisé à l’époque les campagnes électorales, Valéry Giscard d’Estaing, était assommant de technocratie dans ses discours de campagne.

Autant le dire tout de suite, la prestation de Valérie Pécresse était plutôt médiocre. Certains participants (peu nombreux mais c’est généralement très rare car les participants sont déjà des très convaincus) sont même partis bien avant la fin à cause de l’ennui. Je ne jette pas la pierre, car j’imagine la difficulté de l’exercice. Dans les pressions, on parlait de "fendre l’armure" (expression déclinée ad nauseum par les éditorialistes, à tel point qu’une journaliste interrogeant un commentateur lui a demandé préventivement de ne plus lui sortir l’expression !). Les "gens" ne connaissent pas Valérie Pécresse. Les "gens" ne la voient pas en Présidente de la République. Alors, il fallait parler d’elle. Elle ne l’a fait que pendant les vingt dernières minutes, plutôt de manière réussie, d’ailleurs, même si on n’exprime pas sa pudeur revendiquée en le criant devant plus de 7 000 militants.

Alors, par charité chrétienne, je vais commencer par ce qui allait bien. Un meeting, c’est une grand-messe, c’est-à-dire surtout du théâtre, et quand c’est un "one-man-show", ou plutôt, "one-woman-show", on attend de l’acteur l’excellence. Donc, on ne s’étonnera pas si la forme compte autant que le fond.

La première chose, je suis désolé d’en parler mais ne pas en parler sous prétexte que c’est une femme serait un oubli. La tenue vestimentaire est peu importante pour les hommes car elle est souvent sans originalité, costume cravate. À la rigueur, la distinction se fait avec ou sans cravate. Pour une femme, le champ des possibles vestimentaires est beaucoup large, si bien qu’il y a plus à en dire. Valérie Pécresse a conquis le congrès LR avec son tailleur rouge vif. On n’imagine pas l’intérêt du rouge vif en politique. Ségolène Royal aussi l’a utilisé, mais pas seulement des femmes. Laurent Wauquiez aussi, l’hiver, portait à sa période de gloire un anorak rouge. Dans un groupe, c’est le premier personnage qu’on regarde. Mais cela ne fait pas trop "femme d’État". Le choix de Valérie Pécresse de se mettre en noir de bas en haut relève d’un grand classicisme, très adapté à sa personnalité, et à une sobriété qui rappelle la gravité de la fonction à laquelle elle postule, elle a eu raison.

Le meeting lui-même a été organisé selon les standards d’un grand parti comme LR a toujours su faire, sans originalité ni innovation, comme chez Jean-Luc Mélenchon, mais avec une bonne efficacité, une salle remplie (malgré le covid-19), des centaines de jeunes qui font la claque, les drapeaux tricolores agités désormais traditionnels dans tous les meetings, même chez les centristes à l’époque de François Bayrou, et une scène à la forme réfléchie. Pour ce Zénith, il y avait trois sortes de pistes de ski (c’est la saison des JO), chacune avec l’une des couleurs du drapeau national. Oubli à mon avis pas très pertinent, il n’y a aucune adresse Internet devant la tribune ou sur le fond bien en évidence pour "aller plus loin", ni aucun logo (elle avait pourtant à disposition un excellent portrait graphique tricolore l’assimilant à une nouvelle Marianne et un excellent logo en forme de V de la victoire). Chose peu habituelle, la tribune était transparente, on voyait ses jambes.

Valérie Pécresse était enfin seule, immensément seule à la tribune. Ni Éric Ciotti, ni Michel Barnier, ni d’autres n’étaient présents derrière ou à côté d’elle comme si elle n’était qu’une marionnette jusqu’à maintenant. C’est elle et elle seule la candidate. Il semble qu’elle ait même refusé la participation de Nicolas Sarkozy qu’elle avait rencontré le 11 février 2022.

Malheureusement, le discours était complètement décousu, sans structure, allant et revenant, mélangeant programme et confidences, et finalement, par sa diction trop lente, par ses répétitions de thème, par ses nombreux clichés, ses enfonçages de portes ouvertes, voire par l’emprunt à d’autres candidats, comme à Fabien Roussel pour sa défense du pavé charolais, j’avais l’impression que c’était une juxtaposition de lieux communs, d’extraits des programmes des autres, des phrases sans transition, sans queue ni tête, ce qui provoquait un profond ennui car rien de nouveau n’avait été émis pendant une heure. Quelle formule, quelle idée restera-t-il de ce Zénith ?

La seule chose qu’on pourrait réellement retenir, et qui visiblement ne sera pas retenu, c’était qu’elle voulait transférer Molière au Panthéon, comme si c’était pour cela qu’on élisait un Président de la République, et pire, comme si c’était implicitement pour comparer, contrebalancer avec le transfert de Joséphine Baker au Panthéon avec une arrière-pensée plutôt curieuse (et puante) : y aurait-il des Français plus français que les autres ?

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Pire encore, dès les premières phrases, Valérie Pécresse a évoqué le "grand remplacement" : « Il n’y a pas de fatalité, ni au grand déclassement, ni au grand remplacement ! ». Avec cette phrase particulièrement scandaleuse dans sa bouche, elle s’est disqualifiée car elle donnait raison aux théories complotistes les plus extrémistes et même les plus racistes. Elle donnait raison à Éric Zemmour qui a fait du "grand remplacement" son premier cheval de bataille, et dans ce registre, elle ne l’égalerait jamais, d’autant plus que ce n’est pas sa philosophie.

Qui a donc rédigé un discours si mauvais ? Sûrement pas la plume (les plumes) de François Fillon en 2017 qui était bien plus profond et qui montrait un véritable amour de la France (ses 20% malgré ses affaires n’étaient pas usurpés).

La plupart des phrases étaient des slogans à l’emporte-pièce. Au fil de ses paroles, Valérie Pécresse a esquissé les contours très flous et ambigus de sa "Nouvelle France", comme s’il fallait redéfinir une nation tous les cinq ans. Par nécessité, elle a attaqué nommément le Président Emmanuel Macron (elle ne l’a pas fait pour ses autres adversaires), mais de manière très mal. Tout ce qu’elle a reproché à Emmanuel Macron, elle aurait pu le dire à la campagne 2017 puisqu’il s’agissait de maladresses de campagne de 2017, bien avant son élection : le crime contre l’humanité pour l’Algérie (entre-temps, Emmanuel Macron a largement montré son évolution ou sa maturité), l’inexistence de la culture française (il est largement revenu sur cette expression malheureuse), etc. Bref, c’est très étrange de critiquer l’Emmanuel Macron d’avant le début de son quinquennat, comme si rien de ce qu’il a fait en tant que Président de la République n’était critiquable (ce qui est bien sûr faux). Étrange et passéiste. On dirait cru à un mauvais copier-coller de la campagne de François Fillon. Très mauvais même.

Elle a parlé d’écologie mais sans conviction alors que c’est un domaine, à droite, qu’elle pourrait largement valoriser, notamment comme élément qui la distingue, et qu’elle a montré comme présidente du conseil régional d’Île-de-France. Elle a mieux convaincu lorsqu’elle a parlé de la lutte contre le communautarisme et qu’elle a évoqué la chartre de la laïcité, une première du genre, qu’elle a fait signer à toutes les associations qui souhaitent recevoir des subventions du conseil régional.

Elle a parlé de sa France en y mettant un fourre-tout sans fil rouge, parlant de sa France de Péguy et de sa France de Marie Curie. Elle est même allée jusqu’à la France de Gergovie, oserais-je lui susurrer qu’elle a trop lu d’albums d’Astérix car les Français de nos jours ne sont pas vraiment les descendants de ces Gaulois… Elle a énuméré une succession de slogans comme : « La France de l’innovation et pas la France de la précaution », ça pour les écologistes, ou : « La France, ce n’est pas une nostalgie, c’est une énergie », ça pour les zemmouristes. On sent la prétention de la plume au service de la seule forme, mais qui tombe à plat car artificielle.

Plus concrètement, elle a confirmé qu’elle voulait la hausse des salaires de 10% en cinq ans, je n’ai pas entendu que c’était financé par l’État (pourtant, après le refus catégorique du Medef, c’est ce qui était prévu, ce qui n’augure rien de bon pour l’équilibre budgétaire dont elle se dit la championne), et elle a donné l’exemple d’un employé au salaire de 1 400 euros net par mois qui, à la fin de l’année, aura gagné 500 euros par an. Ce qui lui permet de faire sa première référence à Nicolas Sarkozy, avec son slogan travailler plus pour gagner plus (là encore, comme ses attaques contre Emmanuel Macron, comme sa référence au kärscher, pas ici mais en début de campagne, j’ai l’impression qu’elle vit toujours dans le passé, incapable d’inventer des nouvelles expressions, d’imprimer, comme on dit, de nouvelles formules).

Sa seconde référence à l’ancien Président, c’est lorsqu’elle s’est présentée et qu’elle s’est donnée trois références en politique : Jacques Chirac, qu’elle a rejoint en 1997 quand tout le monde l’avait quitté après l’échec de la dissolution, Simone Veil qui l’a parrainée lorsqu’elle s’est fait élire députée en 2002 (pourtant, Simone Veil n’était pas elle-même députée), enfin, Nicolas Sarkozy qui l’a nommée ministre (pour une réforme des universités très difficile qu’elle a réussie avec brio). Tout de même, citer dans le même discours Simone Veil et le "grand remplacement", il fallait oser. Simone doit se retourner au Panthéon.

Elle a aussi cité François Fillon quand elle a parlé de la dette publique, et que l’ancien Premier Ministre affirmait qu’il dirigeait un État en faillite. Là encore, de la part de Valérie Pécresse, c’est très maladroit de citer cette phrase qui avait vertu de boutade et pas de proclamation, devant des catégories professionnelles qui demandaient de l’argent et le chef du gouvernement répondait simplement que l’État n’avait plus d’argent à leur donner. Après cette déclaration, à cause de la crise de 2008, son gouvernement a pourtant fortement endetté le pays pour relancer l’économie nationale, et Emmanuel Macron a fait de même pendant la crise sanitaire. La référence est donc peu efficace.

Si en plus elle voulait se montrer antisociale, elle n’aurait pas fait autrement que proclamer que tout bénéficiaire du RSA soit dans l’obligation de fournir 15 heures par semaine à la collectivité : c’est le meilleur moyen d’enfermer les plus pauvres dans la précarité, comme si ces heures bénévoles devaient les aider à retrouver un emploi qui se recherche à plein temps (là encore, cette droite ne comprend rien à la solidarité nationale). Pour les retraités, la candidate LR a proposé que le minimum retraite soit égale au SMIC, lorsque toutes les annuités ont été acquises.

Quel crédit apporter à la présidente de la "région capitale" lorsqu’elle souhaite une "vraie décentralisation" basée sur la "simplification" et le "bon sens" ? Il faut toujours se méfier de la simplification et du bon sens. Le bon sens, c’est comme la "nature", chacun y met ce qu’il entend. Quant aux simplifications, cela fait une trentaine d’années qu’il y a des sous-ministres chargés de la simplification administrative ou de la réforme de l’État, et étrangement, cela a rendu les choses encore plus compliquées, car on n’enlève pas de la complexité, on rajoute un élément pour modifier la complexité en le rendant encore plus complexe (il y a de nombreux exemples depuis une trentaine d’années, comme le CICE).

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Intéressant a été le passage de Valérie Pécresse sur l’échec. Reprenant la philosophie anglo-saxonne qui veut qu’un échec, c’est d’abord une bonne expérience qui empêchera d’échouer une seconde fois de la même manière, elle a proclamé assez audacieusement : « Si vous avez échoué, c’est d’abord que vous avez tenté ! ». Crédible aussi son laïus sur les jeunes et leur richesse pour l’avenir : « Je veux donner sa part de chance à chaque enfant de France ! ».

En revanche, lorsqu’elle a dit qu’elle était "indomptable", c’était moins crédible car cela ne lui ressemblait pas. Comme lorsqu’elle a parlé de "réconciliation" qui était pourtant un thème important, elle a eu raison d’insister sur le besoin de réconciliation et surtout, sur la méthode pour réussir les réformes, mais pourquoi l’a-t-elle dit en criant avec agressivité ? Elle me faisait penser à Anne-Aymone Giscard d’Estaing, que son mari avait demandé d’accompagner pour les vœux aux Français de l’année 1975, et, timide, elle disait sur un ton glacial qu’elle souhaitait les vœux les plus chaleureux. On ne souhaite pas la réconciliation sur un ton agressif.

Et pour ceux qui avaient mal écouté pendant l’heure vingt de son discours, elle a résumé à la fin, aux micros qui l’attendaient "après-match", le contenu de son long et ennuyeux discours en trois verbes : elle veut « protéger, reconstruire et réinventer ». Protéger serait macronien, c’est un thème souvent utilisé par Emmanuel Macron pour justifier la construction européenne. Restaurer serait plus zemmourien.

Comme je l’ai expliqué, le fait de ne pas être une excellente oratrice n’est pas un problème, c’est une question d’entraînement et si elle s’améliore, on oubliera cela très vite, elle a deux mois encore. Certes, les commentaires qu’on lit à la suite des vidéos de sa prestation, sont sans pitié, évoquant un une vidéo qu’il a crue mise en ralenti, un autre un sketch digne des Inconnus, etc. mais je soupçonne que les militants zemmouriens ont envahi les réseaux sociaux pour rédiger massivement ce genre de commentaires peu flatteurs.

En revanche, ce qui me gêne énormément, c’est que Valérie Pécresse ne sort pas de sa stratégie complètement inefficace : en reprenant à son compte la théorie du "grand remplaçant" (que Michel Barnier a tenté le soir d’expliquer, complètement à côté de la plaque), elle signifie clairement qu’elle cherche à concurrencer Éric Zemmour, et pourtant, l’original est toujours meilleur que la copie (dirait l’autre), elle ne gagnera pas les électeurs tentés par l’extrême droite mais elle repoussera définitivement les anciens électeurs de François Fillon (ils seraient 26% selon un sondage) qui soutiennent désormais Emmanuel Macron, concluant qu’il n’y a plus que trois candidats d’extrême droite et le Président sortant.

Bref, aujourd’hui, Valérie Pécresse s’est ultradroitisée, pire que ce qui l’avait fait justement quitter LR il n’y a pas si longtemps. C’est un terrible gâchis, car Valérie Pécresse vaut bien plus que d’être mise sous tutelle par les ultradroitiers de son parti qui n’ont pas gagné la primaire. Oui, Valérie Pécresse a du mérite d’être candidate, oui, elle est crédible quand elle parle de sa ténacité, de sa force de caractère à une époque où il était impensable qu’une femme puisse être élue Présidente de la République, mais il faut bien l’avouer ce soir, sur le plan des idées, elle s’est complètement plantée, et je ne comprends pas qu’un seul centriste puisse encore aujourd’hui la soutenir… à moins de vouloir des ministères.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (13 février 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Élysée 2022 (30) : la Nouvelle Valérie Pécresse ?
Discours de Valérie Pécresse au meeting du 13 février 2022 au Zénith de Paris.
Programme 2022 de la candidate Valérie Pécresse.
Situation des parrainages pour les candidats de la présidentielle de 2022 (mise à jour régulièrement).
Éric Woerth.
Élysée 2022 (29) : Emmanuel Macron sera-t-il candidat un jour ?
Élysée 2022 (24) : Valérie Pécresse, entre savoir-faire et savoir-plaire.
Élysée 2022 (19) : l’effet Valérie Pécresse.
Élysée 2022 (18) : Valérie Pécresse, naissance d’une leader.
Second tour du congrès du parti Les Républicains le 4 décembre 2021.
Élysée 2022 (16) : ce sera le duel Ciotti-Pécresse.
Élysée 2022 (15) : le quatrième et ultime débat des candidats LR.
Élysée 2022 (14) : L’envol d’Éric Ciotti ?
Renaud Muselier.
Philippe Juvin.
Élysée 2022 (13) : troisième débat LR, bis repetita.
Élysée 2022 (12) : Surenchères désolantes pendant le deuxième débat LR.
Élysée 2022 (11) : Michel Barnier succédera-t-il à Emmanuel Macron ?
Élysée 2022 (10) : Éric Ciotti, gagnant inattendu du premier débat LR.
Élysée 2022 (7) : l’impossible candidature LR.
Les Républicains et la tentation populiste.
Jean-François Copé.
Yvon Bourges.
Christian Poncelet.
René Capitant.
Patrick Devedjian.

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