« La caméra, la scène, me distraient, me divertissent au sens de Pascal. Le ronronnement délicat de la caméra numérique qu’on prépare, le rire de ma partenaire, l’angoisse du preneur de son (…), la mystérieuse plénitude ressentie quand une prise est réussie, la satisfaction d’avoir surpris (moi le premier) et surtout l’explosion de rire de huit cents personnes suspendues à vos lèvres, sont un évitement des tentations dépressives qui nous hantent. » (Patrick Chesnais, 23 janvier 2020, éd. L’Archipel).




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L’acteur et comédien Patrick Chesnais fête son 75e anniversaire ce vendredi 18 mars 2022. L’homme est un boulimique de la scène, au théâtre, mais aussi au cinéma et à la télévision. C’est un acteur, souvent de second rôle, que j’apprécie particulièrement par son authenticité et par son côté anti-héros, même si parfois, dans certains rôles, il peut nourrir une certaine mélancolie jusqu’à des "tentations dépressives", comme il a employé cette expression dans son récent livre d’anecdotes "La vie est belle, je me tue à vous le dire" sorti le 23 janvier 2020 aux éd. L’Archipel.

Au théâtre, de ses débuts à 17 ans (il a obtenu le premier prix de la comédie à 21 ans) jusqu’à maintenant, Patrick Chesnais a joué dans près de soixante-dix pièces, dont certaines qu’il a mises en scène lui-même. Cela va du Shakespeare, Molière, Victor Hugo, Anouilh, Tchekov, Wilde, Labiche, Feydeau, etc. à des auteurs plus contemporains, comme Roger Planchon, Jean-Michel Ribes, Marie NDiaye, ou encore Jean-Claude Brisville, en particulier avec cette précieuse pièce qui a apporté à son auteur une reconnaissance tardive, "Le Souper" (créée le 20 septembre 1989 au Théâtre Montparnasse) qui met en scène un dialogue imaginaire entre Talleyrand et Fouché le 6 juillet 1815 après l’échec définitif de Napoléon. La première mise en scène (de Jean-Pierre Miquel) a fait jouer Claude Rich en Talleyrand et Claude Brasseur en Fouché. Patrick Chesnais est Fouché dans la représentation mise en scène par Danie Benoin au Théâtre de la Madeleine en 2015, avec pour interlocuteur un autre succulent acteur, Niels Arestrup qui est Talleyrand. Un comédien reconnu à sa belle valeur par un Molière du comédien en 2009 et deux nominations en 1988 et 1998.

Patrick Chesnais a commencé un peu plus tard sa carrière cinématographique, à l’âge de 27 ans, elle aussi très dense, plus de quatre-vingt-dix films à son actif, parfois des petits rôles, d’autres fois des rôles majeurs, avec, pour ses rôles aussi, une reconnaissance de la profession, à savoir un César du meilleur second rôle en 1989 pour "La Lectrice" de Michel Deville (sorti le 17 août 1988) et deux nominations en 2006 (meilleur acteur) pour "Je ne suis pas là pour être aimée" de Stéphane Brizé (sorti le 12 octobre 2005) et en 2014 (meilleur second rôle) pour "Les Beaux jours" de Marion Vernoux (sorti le 19 juin 2013).

Patrick Chesnais s’est inséré naturellement dans les comédies françaises comme un personnage familier, souvent pas très gâté par la vie ou par lui-même, qu’on retrouve avec plaisir dans "Promotion canapé" de Didier Kaminka (sorti le 10 octobre 1990), dans "Le code a changé" de Danièle Thompson (sorti le 18 février 2009), dans "La liste de mes envies" de Didier Le Pêcheur (sorti le 1er octobre 2014), etc.

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Pour la télévision aussi, il a joué dans une quarantaine de productions, téléfilms ou séries télévisées, en particulier dans des fictions biographiques de la dernière guerre : "Le Grand Charles" de Bernard Stora (diffusé sur France 2 les 27 et 28 mars 2006), où il est le général Henri Giraud, le rival de De Gaulle ; dans "Je vous ai compris" de Serge Moati (diffusé sur France 2 le 2 novembre 2010), il est devenu le personnage principal, De Gaulle lui-même, entre 1958 et 1962 ; enfin, il est carrément Pierre Laval dans "Laval, le collaborateur" de Laurent Heynemann (diffusé sur France 3 le 2 novembre 2021).

Je voudrais m’arrêter sur ce dernier téléfilm, pour tenter une critique différente de celle habituellement constatée dans la presse. Je sais d’abord qu’une fiction politique sur des personnages relativement contemporains, et plus encore sur cette période particulièrement polémique, est une entreprise particulièrement délicate et difficile à mener à bien. Au-delà de la connaissance de l’histoire (on connaît la fin), le risque est de faire soit un roman historique quasi-parodique (on met trop de fiction dans le scénario), soit un docu-fiction éducatif ennuyeux (on ne met pas assez de fiction dans le scénario). L’histoire de Pierre Laval est connue, elle est ici racontée par le bout de la lorgnette, le côté vie privée, c’est un angle choisi, mais je l’ai trouvée très mauvaise, mauvaise l’histoire, mauvaise l’interprétation.

Je m’étais beaucoup intéressé à Pierre Laval car il reste, à mon avis, une énigme dans l’histoire politique récente. Pierre Laval était un homme politique "dominant" l’entre-deux-guerres, toujours présent, influent, mais pas un être exceptionnel comme Poincaré, Clemenceau ou Blum. Plutôt un Herriot, un Daladier. Comment a-t-il bafoué ses propres valeurs pour un simple élan carriériste ? Comment a-t-il pu trahir autant les intérêts de la France dans une entreprise visant à avoir le pouvoir absolu ? Était-ce la certitude absolue que l’Europe se réorganiserait définitivement sous la domination nazie qui l’a fait pencher dans ce côté obscur ? On ne le saura pas vraiment, mais je considère que la biographie de Pierre Laval faite par son gendre René de Chambrun ("Pierre Laval devant l’Histoire", éd. France-Empire, 1983) est probablement la meilleure source de réflexion sur le sujet, qui a certainement peu inspiré l’auteur du scénario (Jacques Kirsner, également le producteur du téléfilm), ce qui est regrettable.

Au lieu d’une recherche d’authenticité historique, on n’a que l’histoire d’un homme presque victime de tout, de Pétain (qui l’a écarté un moment alors qu'il lui devait tout), de l’incompréhension des autres, des nazis et évidemment, à la fin, des Français. On passe à la trappe toutes ses décisions antisémites, et avant, toutes ses magouilles politiciennes, ses manœuvres parlementaires, pour réussir cette fameuse journée du 10 juillet 1940 qui peut s’apparenter à un véritable putsch. Ensuite, on oublie toutes les victimes juives, les rafles, etc. Au pire, on reprend le pseudo-révisionnisme du candidat Éric Zemmour sur le sauvetage de Juifs français, mais là, j’exagère car ce n’est pas dit explicitement et l’implicite est à peine effleuré.

L’interprétation de Patrick Chesnais, que j’adore par ailleurs, est, elle aussi, très décevante, mais peut-être qu’elle n’est que le résultat du scénario et de la réalisation. Un bon acteur est d’abord un acteur bien dirigé. S’il réussit à porter les cravates blanches et à fumer à peu près comme on pourrait l’imaginer de Pierre Laval, cela s’arrête là, car même la silhouette, l’allure, ce n’est pas du tout cela, le personnage n’était pas du tout longiligne, il mesurait 1 mètres 66. Dans son article sur Pierre Laval dans l’ouvrage "Les Hommes de Vichy" publié en 2017, l’historien Jean-Paul Cointet le décrit ainsi : « de taille moyenne, massif, il offre un aspect négligé, voire sale, qu’il doit à la nicotine des deux à trois paquets de Balto qu’il fume » (Jean-Paul Cointet est aussi l’auteur d’une biographie référence sur Laval de 586 pages publiée en 1993 chez Fayard).

Je ne remet pas en cause l’idée qu’un acteur longiligne puisse jouer un personnage historique petit gros, car c’est justement la magie de l’acteur d’incarner son rôle avec ce qu’il est, mais il faut pour autant être plus vraisemblable, et à aucun moment du téléfilm je ne me suis senti en présence de Pierre Laval, de sa complexité, de sa roublardise, de son talent de persuasion, comme Abel Bonnard le dirait après le 10 juillet 1940 : « Je n’aurais jamais imaginé que de l’union d’un maréchal de France et de la République pût naître Pierre Laval. ».

Bref, le côté bonimenteur de Laval ne transparaissait absolument pas chez Patrick Chesnais dont les cheveux ne sont d’ailleurs pas assez ressemblants. Il y a aussi une trop grande différence d’âge : Pierre Laval a été exécuté à 62 ans, en 1940, il avait seulement 57 ans tandis que Pierre Chesnais en avait déjà 74 ans ! Il aurait été plus convaincant en Pétain, et celui du téléfilm (Georges Claisse, ce fut son dernier rôle car il est parti il y a quatre mois) n’a pas plus convaincu.

Et la manière de prononcer le fameux discours où il affirmait vouloir la victoire de l’Allemagne pour éviter celle des forces du bolchevisme en Europe a été plutôt décevante, rien à voir avec les extraits sonores dont les historiens disposent, car Pierre Laval, malgré l’abjection de ses propos qui lui coûta probablement la vie (son exécution par refus de grâce de De Gaulle), faisait vibrer ses auditeurs, par l’émotion qu’il mettait dans son talent oratoire (cette dernière critique peut être réfutée car Pierre Laval a aussi lu le 22 juin 1942 un discours à la radio avec le même ton monocorde que Patrick Chesnais, mais son discours à un meeting me paraît plus représentatif du personnage, celui du 10 juillet 1943 à la salle Wagram il me semble, selon mes recherches).

Bref, non seulement j’ai été très déçu par un acteur que j’aime beaucoup, mais j’ai été étonné de le voir dans cette mauvaise "galère" alors qu’à ma connaissance, il a toujours su jouer dans des films qui n’étaient pas des navets. L’année précédente, Laurent Heynemann avait réalisé un précédent film faisant intervenir Pierre Laval, joué par Philippe Torreton, "Je ne rêve que de vous", sorti le 15 janvier 2020 (mais le film retrace plutôt la vie de Léon Blum sous la Seconde Guerre mondiale).





Je ferme cette parenthèse "lavalienne" et j’explique mon titre : "Amuse-toi mais reste vivant !" C’est une phrase issue d’une chanson des Bee Gees qu’a trouvée Frédéric Beigbeder qui est devenue le slogan de l’association que Patrick Chesnais a créée en avril 2007 pour prévenir les dangers de l’alcool au volant. En effet, Patrick Chesnais a vécu le pire que peut vivre un parent sur cette terre, la mort d’un enfant, son fils Ferdinand en octobre 2006 à l’âge de 20 ans dans un accident de voiture provoqué par l’alcool.

Le chagrin infini de Patrick Chesnais l’a également conduit à publier en septembre 2008 un livre de témoignage pour garder vivante la mémoire de son fils ("Il es où, Ferdinand ? Journal d’un père orphelin", éd. Michel Lafon). Il y exprime sa peine : « On appuie sur le bouton, on filme ses enfants qui grandissent, on les filme en vacances, on les regarde une fois en rentrant, et puis après, on passe à autre chose, et il y a toujours un film qui chasse l’autre. (…) Toute cette vie qui est stoppée net. Net, c’est le mot. ».

Et ses angoisses : « Je crois que maintenant, ce sera toujours l’hiver pour moi. ». Ce deuil terrible : « Tu me manques. Terriblement. De plus en plus. Comme je te le disais, le temps s’allonge depuis le moment où je t’ai vu pour la dernière fois. ».

Parmi les premières victimes, Patrick Chesnais a aussi témoigné de sa maladie, à l’époque, peu de personnes l’avaient encore "attrapée" car c’était en avril et mai 2020, et il n’hésitait pas, comme d’autres, à la traiter de "saloperie" : le covid-19 !

En effet, à "Nice-Matin", il expliquait le 4 mai 2020 : « Du jour au lendemain, il y a eu l’épidémie de coronavirus, on a dû l’arrêter [de jouer une pièce dans un théâtre parisien]. Deux jours après être arrivé dans ma maison de l’île de Ré (…), j’ai senti des frissons, de la fatigue, je ne pouvais plus appuyer sur les pédales [il faisait du vélo]. J’avais de la fièvre. J’ai pensé tout de suite au covid-19. (…) Je savais que c’était ça. Et j’ai été testé positif ! C’est une véritable saloperie ! Je n’ai jamais connu ça de ma vie. Une telle fatigue, une telle lutte… ». Dans le "Journal du dimanche", le 24 mai 2020, il confirmait : « J’avais un mesureur d’oxygène dans le sang. Ce virus est une véritable saloperie qui ne vous lâche plus une fois qu’elle vous a chopé : un jour, vous pensez que c’est terminé, et l’épuisement ressurgit tout à coup ! ».

Mais heureusement, la vie aussi s’accroche bien fermement, et c’est ce que je souhaite à Patrick Chesnais pour ses 75 prochaines années ! Bon anniversaire.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 mars 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Patrick Chesnais.
Jean Roucas.
Z.
Michel Sardou.
Michel Jonasz.
Jane Birkin.

Philippe Noiret.
Jean Amadou.
Shailene Woodley.
Gérard Jugnot.
Alain Delon.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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