« Il se trouve que je suis le premier mari d’Anne Sinclair. Ce n’est ni ma faute ni la sienne. C’est donc pour nous une histoire de famille, puisque nous avons des enfants ensemble. Pour la première fois de ma vie, je me suis retrouvé impliqué dans une histoire de dimension planétaire. (…) Je ne connais que ce que je lis dans les journaux. Je ne pose pas de questions à DSK. On est très liés, mais je n’ai rien à savoir de sa vie privée. » (Ivan Levaï, le 4 novembre 2011 dans "Sud Ouest").




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Le journaliste Ivan Levaï fête ses 85 ans ce vendredi 18 mars 2022. Né à Budapest peu de temps avant la guerre, réfugié en France puis orphelin, il s’est trouvé dès l’enfance dans une œcuménisme personnel : né juif, baptisé catholique, éduqué dans une école protestante… Il est devenu lui-même instituteur puis professeur de français.

Mais sa passion pour l’information l’a dévié de son rôle pédagogique : dès 1963, il a collaboré au service jeunesse de l’ORTF et a commencé ainsi une très longue carrière de journaliste. Avec José Arthur et d’autres, il animait une émission sur France Inter sur la jeunesse, puis a participé au lancement de la deuxième chaîne de télévision avec une émission, etc. En 1966, il se frotta à la presse écrite en collaborant aussi à "L’Express" à l’époque mythique de Françoise Giroud, chargé de la jeunesse également. Dès la fin des années 1960, il a su montrer son talent de journaliste dans trois modes d’expression totalement différents : radio (sa voix était très reconnaissable et posée), télévision et presse écrite.

Comme Philippe Alexandre, il a appris le journalisme politique aux côtés de grands fauves de la vie politique de l’époque, en particulier aux côtés d’Edgar Faure qui l’avait invité à l’accompagner pour rencontrer Salvador Allende et Augusto Pinochet.

Ses deux principales radios furent France Inter puis Europe 1 qu’il a intégré en 1972 comme chef du service politique, puis comme responsable de la revue de presse jusqu’en 1987. C’était à cette époque que je l’écoutais quand je le pouvais, ses revues de presse quotidiennes étaient très suivies mais elles étaient tardives (vers 8 heurs 30 si je me souviens bien).

À ma connaissance, c’est lui qui a véritablement donné des lettres de noblesse à la revue de presse. C’était un résumé dense important non seulement de l’actualité de la journée précédente, mais de la perception de celle-ci dans la presse, ce qui était un petit peu différent, mais au lieu de n’être qu’une note de service pour information, Ivan Levaï en faisait une exercice de style, même littéraire, agrémenté d’un certain nombre de références et d’allusions qui en apportaient toute sa richesse. Je propose d’ailleurs de lire à la fin de l’article ce qu’en analyse Françoise Claquin.

Parallèlement, il a continué à collaborer à la télévision, en particulier dans une émission de Christine Ockrent sur FR3 vers 1975. Peut-être parce qu’il était considéré comme proche de la gauche, à partir de 1981, il avait aussi des responsabilités de grand conseiller auprès de la présidence de la station de radio, d’abord à Europe 1 (conseiller de Jean-Luc Lagardère puis de Pierre Barret) puis à Radio France aussi. J’y reviens un peu plus loin.

Après deux années auprès de la rédaction des journaux "Le Provençal" et "Le Soir", Ivan Levaï a fait son retour à France Inter en prenant la responsabilité de la revue de presse de 1989 à 1996 tout en étant nommé directeur de l’information de Radio France (le 31 octobre 1996, il a fait sa 1 500e revue de presse sur France Inter). Il a pris ensuite la direction de "La Tribune" puis de 1999 à 2003, il a lancé LCP, la chaîne parlementaire, dont il a été le premier président, tout en assurant la revue de presse de France Musique. Il a repris aussi la direction de "Tribune juive".

Son retour sur France Inter a lieu en 2005 et Ivan Levaï faisait les revues de presse de la station le week-end de 2006 à 2014. Il a quitté son émission en 2014 alors qu’il avait déjà 77 ans ! Ce qu’Ivan Levaï a très mal pris, ne voyant pas le besoin de renouvellement, de rajeunissement et de féminisation de la station dont la directrice lui avait proposé (le 23 juin 2014) d’être « un intellectuel référent sur l’antenne en cas de grand événement », proposition qu’il a rejetée.

Intellectuel, probablement influent, c’est sans doute ce qui le caractérise le mieux de toutes ses années de revue de presse qui ont été écoutées avec attention par les plus grands dirigeants, au point que les éditorialistes de la presse écrite écrivaient aussi dans l’espoir d’être cités par lui ! Ses combats pouvait être amicaux, comme cette pétition qu’il a signée en avril 2002 pour demander l’indulgence de l’administration fiscale envers la romancière François Sagan ruinée qui devait près de 1 million d’euros au fisc pour ses revenus de 1994 : « Françoise Sagan doit de l’argent à l’État, la France lui doit beaucoup plus : le prestige, le talent, un certain goût de la liberté et de la douceur de vivre. ».

Mais ses combats pouvaient être politiques. Ivan Levaï était effectivement ce qu’on appelait un "intellectuel de gauche". En particulier, Ivan Levaï s’était opposé assez subtilement au leader du FN Jean-Marie Le Pen qui l’avait pris violemment à parti dans un meeting au Bourget le 20 octobre 1985 où il avait fustigé quatre journalistes d’une certaine confession, Jean Daniel, Jean-François Kahn, Jean-Pierre Elkabbach et Ivan Levaï.

Voici d’ailleurs la vidéo très intéressante (elle dure près de 20 minutes) d’un face-à-face entre le journaliste et le président du FN, dans l’émission "Défi" diffusée en direct le 16 janvier 1986 sur RTS, où l’on peut voir à quel point Ivan Levaï choisissait ses mots pertinents et les exprimait avec talent (c’est un homme de radio exceptionnel).





Et "l’intellectuel de gauche" a vivement soutenu deux personnalités à la présidentielle : François Mitterrand et Dominique Strauss-Kahn. Le 10 mai 1981, journée de la victoire du premier, il se trouvait dans la chambre d’hôtel du futur Président au Vieux-Morvan, à Château-Chinon, dans la Nièvre, et il aurait contribué à rédiger le premier discours du nouvel élu. Proche de "Dieu", il l’accompagnait les week-ends à Latché dans les Landes, et il le ramenait en voiture devant l’appartement d’Anne Pingeot, à Paris.

Avec Dominique Strauss-Kahn, la passion a aussi déteint sur la politique et Ivan Levaï attendait patiemment de fêter la victoire de l’ancien ministre de l’économie et des finances dans les salons dorés de l’Élysée en mai 2012, trente et un ans plus tard. Pourtant, cela pouvait sembler étonnant.

En effet, la femme d’Ivan Levaï était dans les années 1980 la présentatrice vedette de TF1, Anne Sinclair, qui a reçu un Sept d’Or en 1988 pour l’animation de son émission politique du dimanche soir "Sept sur sept". Mais celle-ci a rencontré un jeune économiste du PS, Dominique Strauss-Kahn. Le couple Levaï-Sinclair s’est séparé en bonne intelligence et Anne Sinclair a épousé Dominique Strauss-Kahn pour le meilleur (et on sait aussi depuis 2011, pour le pire).

Malgré leur divorce, Anne Sinclair et Ivan Levaï sont restés de très bons amis, passant même leurs vacances ensemble, les enfants d’Ivan élevés par Dominique comme un excellent père, Ivan présentant sa nouvelle épouse à Anne, etc. D’habitude, je n’insiste pas beaucoup sur la vie privée des personnalités publiques car cela ne regarde qu’elles même si elles l’affichent en public. Néanmoins, c’était important de l’évoquer ici, en me référençant à un excellent article de Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin publié le 8 octobre 2011 dans "Le Monde" pour comprendre à quel point, comme le titre le dit : « Ivan Levaï [était le] dernier avocat de Dominique Strauss-Kahn ».

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En juin 1997, Ivan Levaï avait fêté dans les salons de Bercy avec le couple Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn la nomination de ce dernier comme Ministre de l’Économie et des Finances, numéro deux ex aequo du gouvernement de Lionel Jospin avec Martine Aubry, et promis à un bel avenir politique. Ivan Levaï croyait tellement, au début des années 2010, à la victoire présidentielle de Dominique Strauss-Kahn, qu’il comptait écrire cette ascension sous le titre : "La Troisième Victoire de François Mitterrand".

Le 14 mai 2011, lorsque l’affaire du Sofitel a éclaté et DSK jeté en prison, menottes aux mains, Ivan Levaï a été "un peu" excessif, prêt à dire : « Le marquis de Sade, sous Louis XVI, à la Bastille, était mieux traité ! ». Il est allé à l’Élysée le 18 mai 2011 demander au Président Nicolas Sarkozy d’aider le, encore, directeur général du FMI. Nicolas Sarkozy était lui aussi en colère, il avait mis en garde DSK contre ses penchants qui pouvaient être très mal pris aux États-Unis. Nicolas Sarkozy n’était pas un homme de droite pour Ivan Levaï : « Nous nous connaissons depuis longtemps. Il est d’origine hongroise, moi aussi. (…) Je n’imaginais pas un moment que Nicolas puisse se réjouir. ». Dans son livre "Chronique d’une exécution" sorti le 6 octobre 2011 (chez Le Cherche Midi), Ivan Levaï complète : « Il m’assure que tout ce que l’on pouvait faire pour Dominique l’avait été et le serait. ».

Ivan Levaï n’a pas semblé comprendre la gravité morale des agissements de DSK. Il est d’une génération qui a eu du mal à comprendre le futur phénomène MeToo. Il dénonçait même un « maccarthysme sexuel ambiant ». Et de continuer dans l’excès : « Cette histoire va changer la politique, vous n’imaginez pas. Il y aura des tribunaux d’inquisition, ceux de l’opinion. Pour être élu Président, il va falloir obéir à des critères nouveaux. Les qualités qui seront exigées, peu d’hommes les possèdent. » (cité par Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin), sans d’ailleurs imaginer alors qu’une femme pourrait être élue (même si, finalement, c’est ce dont il rêverait).

Il ne croyait pas un instant DSK coupable de viol et a rappelé que si peu de femmes violées déposent plainte (moins de 10%), 10% de plaintes correspondaient aussi à des viols imaginaires. Son argument massue, c’était : « Anne ne resterait pas avec un violeur ! ». Car si elle était mariée à un violeur, alors lui-même se considérerait comme un violeur en tant qu’ancien mari. Bref, la défense de DSK était avant tout une affaire personnelle pour le journaliste qui avait refusé par pudeur toute interview sur le sujet entre mai et septembre 2011.

Dans leur article, les deux journalistes du "Monde" ont raconté une anecdote qu’a vécue Ivan Levaï : « Il déjeunait avec Jean-François Kahn, un autre ami des Strauss-Kahn, chez L’Ami Louis, célèbre bistrot gastronomique du cœur de la capitale. À quelques tables d’eux, Bill Clinton partage un coûteux poulet-frites avec sa fille, Chelsea. Les deux journalistes ne parlent anglais ni l’un ni l’autre, impossible d’aborder l’ex-Président américain. "Mais au moment où ils ont quitté le restaurant, toute la salle s’est levée et a applaudi bruyamment, raconte-t-il radieux. Cet homme, dont ‘Le Monde’ avait publié le rapport du procureur Kenneth Starr, avec tous les détails de sa relation avec la stagiaire Monica Lewinsky !" Un tel épilogue, on le devine, Ivan Levaï (…) en rêverait. ».

Ivan Levaï est tellement connu comme auteur de revues de presse que certaines de ses prestations sont même devenues des sujets d’étude. Ainsi, Françoise Claquin, enseignante à l’Université de Nantes, a publié en 1993 un article sur "La revue de presse : un art du montage" dans la revue "Langage & Société" n°64 (pp. 43-71) où elle explique : « La spécificité de la revue de presse consiste à rapporter les propos d’autrui et, en même temps, à s’affirmer comme voix et comme énonciateur. Le journaliste est constamment tendu entre deux impératifs : faire entendre mille voix et faire entendre (un peu) la sienne. Seule la sienne peut les ordonner mais elle risque sans cesse de les couvrir. (…) I. Levaï, par le phénomène citationnel, se situe par rapport aux éditorialistes dont il rapporte les propos. La citation est l’expression d’une relation discursive à l’autre. L’effet discursif dépend du degré et de la nature de la relation que le chroniqueur de France Inter entretient avec ses confrères de la presse écrite mais il faudrait aussi considérer pleinement les différents paramètres extra-linguistiques, situationnels sous-jacents à toute énonciation. En fait, la relation qui s’instaure établit une dynamique entre un énonciateur et une signature. La signature est une des marques explicites de la prise en charge du discours. Par là même, les assertions constituant le discours sont érigées en jugement individualisés. ».

Pour conclure : « Par le jeu d’échos des citations, I. Levaï assure la maîtrise de l’organisation générale de la revue de presse. Cette mise en scène lui permet de renvoyer les éditorialistes à leurs confrères dans une confrontation fondée sur le critère de l’intérêt. Dans les enchaînements, I. Levaï cherche à homogénéiser son discours. Pour ce faire, il opère un émiettement de la parole d’autrui. La pluralité et la dispersion des citations lui assurent "le dernier mot" ! (…) Il fait un éditorial avec des éditoriaux, avec les mots des autres. Il prend prétexte de ce qu’ont écrit ses confrères pour proposer son propre commentaire sur l’actualité. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 mars 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Ivan Levaï.
Jacqueline Baudrier.
La déplorable attention du journalisme à sa grande dame.
Aider les chrétiens d’Orient.
Philippe Alexandre.
Alain Duhamel.

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