« Pour comprendre le Blum du Front populaire, le père du peuple de gauche, le grand Français issu de la guerre, il est trop tard quand l’on approche de l’estuaire de sa vie, quand il est déjà devenu le visage des socialistes après le congrès de Tours. Car Léon Blum est une énigme. Il n’est pas de ces figures, comme le Général De Gaulle, convaincues dès l’enfance d’un destin qu’ils vont réaliser. Il n’est pas de ceux, comme le maréchal Pétain, qui, après avoir enduré la longue frustration de ne pas être reconnus à leur valeur, sont prêts à tout et même au pire. » (Frédéric Salat-Baroux, le 13 janvier 2021).




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Le chef du Front populaire et ancien chef du gouvernement Léon Blum est né il y a exactement 150 ans, le 9 avril 1872, à Paris. C’est l’occasion de revenir sur cette personnalité française exceptionnelle qui fut parmi les plus importantes de la première moitié du XXe siècle. On a probablement trop insisté sur son socialisme, ce qui permettait aux "gens de gauche" de s’y reconnaître, mais cela avait aussi un impact négatif parmi les autres, ceux qui ne se reconnaissaient pas dans le socialisme.

Un peu comme avec Jean Jaurès qui a été honoré par Nicolas Sarkozy qu’on ne peut pas dire vraiment socialiste. Léon Blum fait sa mue posthume comme bâtisseur non seulement du socialisme de gouvernement mais plus largement comme homme d’État. Pour preuve, le dernier biographe en date (parmi d’éminents biographes, comme Jean Lacouture, Serge Berstein, Joël Colton, Ilan Greilsammer, Pierre Renouvin, René Rémond, Philippe Bauchard, Pierre Birnbaum, etc.), ce n’est autre que Frédéric Salat-Baroux, le dernier secrétaire général de l’Élysée de Jacques Chirac (dont il fut aussi le gendre), qui a publié le 13 janvier 2021 une biographie de Léon Blum : "Blum le Magnifique : du Juif Belle Époque au leader socialiste" (éd. L’Observatoire).

Ce dernier, qui tenait le 29 mars 2022 une conférence à Jouy-en-Josas, ville où habitait et est mort Léon Blum le 30 mars 1950, a commencé son livre par une agression qui aurait pu mal finir pour Léon Blum, puisqu’il a failli être lynché le 13 février 1936 au boulevard Saint-Germain, à Paris, lors de l’enterrement de Jacques Bainville. Il sortait de l’Assemblée Nationale en voiture et les camelots du roi l’avaient reconnu et se sont mis à le molester jusqu’au sang, et il n’a dû son salut qu’à l’intervention de la police. Il a fait preuve d’un grand courage et de sang-froid. Trois mois plus tard, il formait le nouveau gouvernement de la France avec la participation de la SFIO, son parti dirigé par Paul Faure, et du parti radical, ainsi qu’avec le soutien du PCF, son parti rival, inféodé à Moscou, qui s’était majoritairement séparé des socialistes au fameux congrès de Tours en décembre 1920.

D’abord plus intellectuel que politique (reçu normalien mais exclus ensuite de l’école, finalement reçu au concours du Conseil d’État qui lui assura sa sécurité alimentaire et lui apporta le prestige du haut fonctionnaire), ami de Maurice Barrès, André Gide et Anatole France, Léon Blum fut marqué par l’affaire Dreyfus et la démarche politique de Jean Jaurès, mais, hésitant à entrer dans l’arène politique, il refusa de se présenter aux législatives en 1902 puis 1906, et ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale qu’il s’est véritablement engagé dans la vie politique, élu député le 16 novembre 1919 et réélu jusqu’en 1940 sauf en 1928 où il fut battu.

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Pendant une quinzaine d’années, Léon Blum a amené la SFIO d’un parti révolutionnaire d’opposition à un parti de gouvernement au sein d’une coalition. À cet égard, malgré son humanisme et son progressisme, Léon Blum restait tributaire de son temps. Pour preuve, ces paroles à l’occasion du débat sur le budget des Colonies à la Chambre des députés le 12 juillet 1925 : « Nous admettons qu’il peut y avoir non seulement un droit, mais aussi un devoir de ce qu’on appelle les races supérieures, revendiquant quelquefois pour elles un privilège quelque peu indu, d’attirer à elles les races qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de civilisation. ».

Sa ligne politique fut toujours très ferme, mais à la tête du gouvernement, à partir du 4 juin 1936, il n’avait pas la totalité des leviers politiques et devait assumer les compromis : profondément conservateurs, les radicaux lui ont interdit d’engager la France militairement aux côtés des républicains espagnols contre Franco et de voter le droit de vote pour les femmes (alors qu’il avait lui-même nommé les premières femmes à son gouvernement, dont Irène Joliot-Curie), etc.

Pendant les années 1930, avant et pendant le Front populaire, Léon Blum était la cible régulière des journaux d’extrême droite (au point d’avoir failli être lynché), à la fois pour son socialisme et son origine juive. Les critiques étaient quasiment des appels au meurtre.

Léon Daudet en 1930 : « Léon Blum, le socialiste pour salonnards, a un physique (…) qui tient de la chèvre et du lévrier, une cervelle allemande, et des petites manières chatouillées. (…) C’est un de ces intellectuels retors, assez subtils et pas mal absurdes, épris du paradoxe élégant, comme il s’en balade quelques-uns sur le Sinaï. ». Toujours Léon Daudet en 1930 : « À Hambourg, Blum, rendu à son ethnicité foncière, s’exprima en allemand, et remporta, paraît-il, un véritable succès. Je le crois sans peine. Il devait se sentir rapatrié (…). Il a certainement avec lui un consortium de banquiers, qui jouent la carte du socialisme et du prélèvement sur le capital. ». Xavier Vallat pendant la campagne électorale de 1936 : « Blum ! C’est le bruit que font douze balles françaises entrant dans la peau d’un traître ! ». Charles Maurras le 15 mai 1936 : « C’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum. Ce dernier verbe paraîtra un peu fort de café : je me hâte d’ajouter qu’il ne faudra abattre physiquement monsieur Blum que le jour où sa politique nous aura amené la guerre impie qu’il rêve contre nos compagnons d’armes italiens. Ce jour-là, il est vrai, il ne faudra pas le manquer. ».

Même Clemenceau y est allé de son petit mot vache, en disant le 26 février 1928, à propos de Léon Blum : « C’est un bien curieux phénomène. Il fait penser à ces religions d’Isis ou de Mithra que pénétraient et désagrégeaient peu à peu la société romaine… ». Et on ne s’étonne pas de la rudesse du concurrent communiste devenu ennemi avec le Pacte germano-soviétique, à savoir Maurice Thorez, patron des communistes français, en février 1940 : « En Blum sont réunis le dégoût de Millerand envers le socialisme, la cruauté de Pilsudski, la lâcheté combinée avec la soif du sang de Noske, et la haine féroce de Trotski envers l’Union Soviétique. La classe ouvrière ne peut pas ne pas clouer au pilori ce monstre, monstre au point de vue moral et politique. » [Gustav Noske fut Ministre allemand SPD de la Défense de février 1919 à mars 1920 et a écrasé dans le sang la révolte spartakiste de Berlin].

L’expérience socialiste fut de courte durée puisque le 21 juin 1937, Léon Blum, qui avait obtenu les pleins pouvoirs en matière financière de la Chambre des députés, s’est vu désavoué par le Sénat et a donc démissionné, laissant la place à un radical, Camille Chautemps. Il a fait un bref retour du 13 mars au 7 avril 1938, avec toujours une opposition du Sénat, laissant place au radical Édouard Daladier qui, rejetant la majorité du Front populaire, a formé une nouvelle majorité parlementaire par l’alliance des radicaux et de la droite républicaine qui resta au pouvoir jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale.

À partir de ce moment-là, Léon Blum est devenu plus une figure morale qu’un leader politique, sauf quelques décennies plus tard, à partir des années 1970, où François Mitterrand, dans le zèle du récent converti, s’est autoproclamé son héritier tout en veillant à ce que "son expérience" ne fût plus une "expérience" ni de courte durée.

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Léon Blum a ainsi anticipé les problématiques, en s’opposant en septembre 1938 aux Accords de Munich qu’il considérait comme une trahison pour nos amis tchécoslovaques (« un lâche soulagement » ; la guerre en Ukraine nous replace très gravement dans le même contexte), et le 10 juillet 1940, il a voté contre les pleins pouvoir au maréchal Pétain, l’un des rares parlementaires à avoir saisi la signification de ce vote. Arrêté en septembre 1940, il fut interné pendant toute la guerre (et même déporté en 1943 au camp de concentration de Buchenwald, après avoir eu au début un procès, à Riom, qui ne s’acheva pas).

Après la guerre, la situation était la suivante : les socialistes résistants furent restructurés par un de ses proches, Daniel Mayer (que François Mitterrand a nommé Président du Conseil Constitutionnel en 1983), qui dirigea la SFIO jusqu’au 38e congrès des 29 août au 1er septembre 1946 à Paris. À ce congrès, deux camps s’affrontèrent : avec la SFIO forte de 240 000 adhérents, Léon Blum et Daniel Mayer voulaient transformer la SFIO en une sorte de grand parti travailliste qui accueillerait d’autres forces vives de la Résistance. Opposé à cette ouverture vers un socialisme humaniste considérée comme révisionniste, Guy Mollet gagna le congrès et fut élu secrétaire général de la SFIO jusqu’en 1969. Même le rapport de Léon Blum à ce congrès, en tant que directeur du "Populaire" fut rejeté par 2 491 mandats contre 1 745 et 207 abstentions.

Léon Blum avait refusé d’entrer dans le gouvernement de De Gaulle à sa libération du camp en 1945. Toutefois, son aura a conduit Vincent Auriol à le nommer Président du Gouvernement provisoire du 16 décembre 1946 au 22 janvier 1947, le temps d’installer la Quatrième République. Ancien Ministre des Finances du Front populaire, Vincent Auriol était le Président de la première Assemblée Nationale de la Quatrième République élue le 10 novembre 1946, et allait être élu Président de la République le 16 janvier 1947.

Après la chute du gouvernement de Paul Ramadier, Vincent Auriol a désigné Léon Blum le 20 novembre 1947 comme futur Président du Conseil mais les députés l’ont désavoué le lendemain. Il resta définitivement une simple figure morale, comme allait le devenir son ancien Sous-Secrétaire d’État à Trésor de son deuxième gouvernement en 1938, un certain Pierre Mendès France.

Revenu simple éditorialiste de son journal "Le Populaire", Léon Blum s’est opposé aux excès du régime des partis mais aussi à De Gaulle qui avait un grand respect pour lui. De Gaulle a écrit dans ses "Mémoires de guerre" : « À ma personne, il ne ménageait pas l’expression de son estime, mais à proportion de ce qu’il en disait de bon, il se défiait de mon autorité et combattait avec âpreté tout projet de désignation du chef de l’État par un suffrage élargi. Bref, il avait, lui aussi, réadopté la règle fondamentale du régime parlementaire français : qu’aucun tête ne dépasse les fourrés de la démocratie ! Évidemment, Blum considérait sous la seule optique socialiste le grand problème dont je l’avais entretenu. J’avoue que, pensant aux expériences que le pays venait de faire et dont lui-même avait été victime, j’en éprouvais de la tristesse. » (Tome 3). Foudroyé par une crise cardiaque en mars 1950, Léon Blum n’a pas eu le temps de revenir au pouvoir.

« Léon Blum aura été le témoin, l’acteur et la victime de ce siècle. Mais parce qu’on l’aura suivi dans sa jeunesse, que l’on aura croisé Barrès et les pères du nationalisme, que l’on se sera penché sur le sens de l’affaire Dreyfus, que l’on aura cherché à comprendre le nouvel antisémitisme, mesuré la spécificité et la puissance du léninisme, pris au sérieux Mussolini, l’on se trouvera alors, et comme lui sans l’avoir voulu, aux origines du suicide de l’Europe. » (Frédéric Salat-Baroux).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (09 avril 2022)
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Pour aller plus loin :
Léon Blum.
Léon Blum au pouvoir.
Jean Jaurès.
Pierre Mendès France.
Jean Zay.
Le général Georges Boulanger.

Georges Clemenceau.
Paul Déroulède.
Seconde Guerre mondiale.
Première Guerre mondiale.
Le Pacte Briand-Kellogg.
Le Traité de Versailles.
Charles Maurras.
L’école publique gratuite de Jules Ferry.
La loi du 9 décembre 1905.
Émile Combes.
Henri Queuille.
Rosa Luxemburg.
La Commune de Paris.
Le Front populaire.
Le congrès de Tours.
Georges Mandel.
Les Accords de Munich.
Édouard Daladier.
Clemenceau a perdu.
150 ans de traditions républicaines françaises.

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