« J’invite solennellement nos concitoyens, quelles que soient leurs sensibilités et quel qu’ait été leur choix au premier tour, à nous rejoindre. Certains le feront pour faire barrage à l’extrême droite et je suis pleinement conscient que cela ne vaudra pas soutien du projet que je porte, et je le respecte. Je sais que c’est le choix fait par exemple par Jean-Luc Mélenchon. Mais je veux ici saluer leur clarté à l’égard de l’extrême droite et pour faire barrage à l’extrême droite. » (Emmanuel Macron, le 10 avril 2022 à la Porte de Versailles à Paris).




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Je dois ici saluer la remarquable performance électorale de Jean-Luc Mélenchon à l’occasion du premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril 2022. On aurait pu imaginer le leader de FI de mauvaise humeur parce qu’il a raté de peu la marche de la qualification pour le second tour, mais non, son humeur était excellente. Il part en beauté. Enfin, "il part" est vite dit, les projets de retrait de la vie politique ont souvent été suivis de projet de retour, de rappel et le meilleur exemple reste évidemment De Gaulle lui-même (mais aussi Pétain, Poincaré, Doumergue, Clemenceau, Thiers, etc.).

Ce dimanche soir, j’ai eu l’impression d’un homme qui a terminé sa dernière mission ici sur terre et qui peut prendre sa retraite bien méritée avec l’honneur et la dignité. C’est un peu cela. Il est arrivé en troisième position, mais une position éclatante : avec plus de 7,7 millions de voix, soit 21,9% des suffrages exprimés, il a gagné plus de 600 000 voix par rapport à 2017 et plus de 2 points. Si on en juge par l’écart avec le candidat arrivé en deuxième position (chaque fois, Marine Le Pen), celui-ci se resserre de 2017 à 2022 : de 600 000 voix manquantes (celles qu’il a gagnées entre-temps ?), il ne lui est resté plus que 400 000 voix d’écart. Caramba, encore raté !

Avant de poursuivre ici, imaginons malgré tout que Jean-Luc Mélenchon ait obtenu la deuxième place ; quelles auraient été ses chances au second tour face à Emmanuel Macron ? Malgré les sondages qui donnent plus d’écart dans un duel Macron vs Mélenchon que dans un duel Macron v Le Pen, je suis persuadé que Jean-Luc Mélenchon aurait eu plus de capacité à gagner que Marine Le Pen face à Emmanuel Macron. D’une part, sur le positionnement politique, les électeurs de Marine Le Pen se reporteraient plus volontiers sur la candidature de Jean-Luc Mélenchon que l’inverse, car il n’y a pas de barrière morale avec Jean-Luc Mélenchon (malgré tout ce qu’il est). Et d’autre part, l’élan qui a existé au premier tour qui était : oui, la gauche peut se rassembler, et derrière lui, cet élan se serait amplifié au second tour avec l’idée que la gauche radicalisée pourrait gagner l’Élysée.

Bon, évoquer cette hypothèse sert juste à remuer le couteau dans la plaie puisque Jean-Luc Mélenchon semble fatigué et va goûter avec un juste mérite les joies de la retraite. Je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’il aurait aimé faire une campagne de second tour (encore plus épuisante) ni s’il aurait souhaité réellement devenir Président de la République à un âge déjà dépassé pour la retraite (du reste, il y a toujours une logique qui m’échappe à vouloir la retraite à 60 ans… mais jamais pour soi !).

Jean-Luc Mélenchon (à ma connaissance) ne l’a pas évoqué, mais Adrien Quatennens, le jeune député porte-parole et dauphin du mélenchonisme, a attaqué dès la matinale de France Inter ce lundi 11 avril 2022 : si Fabien Roussel, le candidat communiste, s’était désisté, avec ses plus de 800 000 voix (2,3%), Jean-Luc Mélenchon aurait été qualifié au second tour. On sent déjà le caporal qui pense politicien et qui veut enrégimenter ses partenaires. Je veux rassurer les électeurs communistes, cette mise en cause vise seulement à ce que France insoumise, un parti qui est à peine un parti, puisse régir autoritairement sur tous les partis de gauche, notamment dans la perspective des élections législatives (j’y reviens plus bas).

Pourtant, Adrien Quatennens devrait être un assez fin analyste politique pour savoir qu’une élection n’est jamais régie par une logique arithmétique, cela se saurait, car dans ce cas, François Mitterrand n’aurait jamais été élu en 1981. Il ne sert à rien de culpabiliser le candidat communiste (du reste, il pourrait aussi culpabiliser tous les autres candidats de gauche, Anne Hidalgo comprise, qui a partagé le même parti avec Jean-Luc Mélenchon pendant plusieurs décennies), car le "coupable" de cette désunion, c’est Jean-Luc Mélenchon lui-même. C’était à lui, le mieux placé dans les sondages, de rassembler son camp, de rechercher les moyens d’éviter des candidatures superflues. Il ne l’a pas fait, trop assuré de sa suprématie sondagière.

L’absence de Fabien Roussel dans le scrutin n’aurait probablement pas changé les choses, car ses électeurs, qui l’ont choisi en connaissance de cause, ne voulaient certainement pas de Jean-Luc Mélenchon, d’autant plus que les programmes étaient très différents, à commencer sur l’énergie nucléaire, mais aussi sur les valeurs républicaines et la laïcité. Pareillement pour Anne Hidalgo.

Je rends toutefois hommage à Jean-Luc Mélenchon pour la clarté de sa réaction postélectorale, alors qu’en 2017, il avait été particulièrement confus et surtout ambigu. Là, aucune ambiguïté, il a demandé à ce qu’aucune voix ne soit reportée sur la candidate Marine Le Pen au second tour. Il est toujours un peu vain de donner des consignes, les électeurs sont assez grands pour savoir quoi faire, mais donner des consignes ne donnent pas des indications sur le comportement des électeurs mais du candidat lui-même qui donne des consignes.

Cela dit, ceux qui pensent éviter l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen en allant à la pêche ou en votant blanc se trompent énormément, ceux qui pensent qu’ils peuvent sous-traiter le vote Macron pour éviter Le Pen comprendraient aisément que si tout le monde faisait cela, Marine Le Pen gagnerait. En 2002, les électeurs de gauche, et Jean-Luc Mélenchon en tête, n’avaient pas hésité à voter pour Jacques Chirac au second tour, et ils n’avaient pas pour autant donné un quitus au premier mandat ni une approbation au projet présidentiel de Jacques Chirac qui l’avait bien compris ainsi. Jamais il ne s’en est targué par la suite.

Je salue aussi l’homme Jean-Luc Mélenchon qui est l’exemple à suivre du citoyen engagé. Certes, il a été pendant plus de vingt-cinq ans un apparatchik du parti socialiste, heureux d’avoir des mandats (sénat, conseil général) grâce à son parti, mais sur son blog, on pouvait lire à quel point, depuis 2005, il s’était éloigné du PS. En 2008, il a eu le courage de le quitter et de créer son propre parti, sa propre de chose et de la faire vivre ex nihilo, et de mener sa barque personnellement. Après tout, c’est le réflexe que devrait avoir tout citoyen tenté par l’abstention : si l’offre électorale est insuffisante, alors engagez-vous, créez votre propre mouvement et surtout, présentez-vous, enrichissez l’offre électorale ! Ou alors, ne râlez pas.

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Revenons aux scores très flatteurs de Jean-Luc Mélenchon dans certaines localités. Car il y a eu un emballement pour Jean-Luc Mélenchon dans de nombreuses collectivités locales et à commencer par l’Île-de-France où il est arrivé premier avec 30,25% des voix devant Emmanuel Macron à 30,19% (moins de 3 000 voix les ont séparés). Marine Le Pen seulement 13,0%. Valérie Pécresse, pourtant présidente du conseil régional d’Île-de-France, n’y a fait que 6,2%. Dans la ville de Paris intra muros, Emmanuel Macron l’a emporté avec 35,3% devant Jean-Luc Mélenchon à 30,1% (Marine Le Pen à 5,5%). Anne Hidalgo, pourtant maire de Paris, n’a eu que 2,2%, à peine mieux qu’au niveau national. Son autorité de maire va être dure à préserver, sinon sa légitimité.

Il faut regarder plus en détails dans les arrondissements pour voir le raz-de-marée en faveur de Jean-Luc Mélenchon. Par exemple, dans le 20e arrondissement, il a eu 47,2% devant Emmanuel Macron à seulement 23,7%. On retrouve ces rapports de forces dans l’Est parisien. Évidemment, dans l’Ouest parisien, c’est différent. En Seine-et-Marne, dans l’Essonne, dans le Val-de-Marne, dans le Val-d’Oise, Jean-Luc Mélenchon a été en tête, et en Seine-Saint-Denis, il a failli avoir la majorité absolue avec 49,1%. Ce qui est notable aussi, c’est qu’Emmanuel Macron a été en tête dans les autres départements franciliens, ceux généralement où la droite modérée domine. Dans l’esprit des électeurs modérés, Emmanuel Macron était leur représentant et pas Valérie Pécresse, sauf pour des très fidèles à LR.

Dans certaines grandes villes, le leader FI était en tête, c’était même parfois un plébiscite pour Jean-Luc Mélenchon, ainsi : 61,1% à Saint-Denis, 55,2% à Montreuil, 49,9% à Argenteuil, 45,8% à Drancy, 40,7% à Montpellier, 40,5% à Lille, 38,9% à Grenoble, 36,9% à Toulouse, 36,9% à Avignon, 36,1% à Mulhouse, 35,5% à Strasbourg, 34,4% à Poitiers, 33,3% à Saint-Étienne, 33,1% à Nantes, 33,0% à Rouen, 32,3% à Besançon, 31,3% à Amiens, 31,1% à Marseille, 31,1% à Clermont-Ferrand, 30,2% au Havre, 29,5% à Belfort, etc. C’est probablement l’enseignement à tirer du vote Mélenchon : les grandes agglomérations peuvent voter pour la gauche radicalisée comme certaines avaient voté pour une municipalité écolo-radicalisé en 2020. Quelles seront les conséquences de ce vote aux prochaines municipales (en 2026) ?

Malgré ces très grands succès locaux, il ne faut pas imaginer que cela se traduirait forcément aux élections législatives par une armée de députés FI même si FI en 2022 prendrait la place de LR en 2017 (une centaine de députés). En 2017, les dernières législatives furent plombées par une forte abstention qui pouvait se comprendre : ceux qui ont gagné la présidentielle ont voté et ceux qui ont perdu la présidentielle ne se sentaient plus concernés. C’est l’une des raisons (il y en a d’autres) pour découpler ces deux échéances nationales, car même sous la Cinquième République, on peut désormais confirmer que les élections législatives restent plus importantes que l’élection présidentielle pour la détermination de la politique du gouvernement. La preuve par trois cohabitations durant neuf ans (soit un septième de la période depuis 1958).

On peut cependant imaginer un scénario à la Mitterrand II, celui de 1988 : campagne de réélection bâclée, premier tour avec un meilleur score qu’à la première élection et absence de majorité absolue à l’issue des législatives. Cela dit, il est impossible d’envisager les législatives sans connaître l’issue de la présidentielle le 24 avril 2022 et je rappellerai qu’en cas d’élection de Marine Le Pen, il ne faudrait pas compter sur une absence de majorité de députés RN, ce serait tout à fait logique qu’elle obtienne une majorité comme Emmanuel Macron a obtenu en 2017 une majorité absolue de députés issus de LREM, un parti pourtant nouveau et sans passé.

Il faut aussi se méfier de ce qu’on nommerait l’électorat de Jean-Luc Mélenchon, car il est très hétérogène. Jean-Luc Mélenchon, comme Emmanuel Macron et Marine Le Pen, ont bénéficié à fond de l’effet du vote utile, et beaucoup d’électeurs de gauche ont voté pour le candidat FI sans forcément partager ses valeurs ni son programme. Cette unité est circonstancielle et ne sera pas renouvelé au premier tour des élections législatives dont l’enjeu est la survie des partis politiques ultraminoritaires (chaque parti politique reçoit une dotation de l’État proportionnelle au nombre de voix et au nombre de sièges à l’Assemblée Nationale).

Quant à la pérennité d’un mouvement comme la France insoumise sans Jean-Luc Mélenchon, ce serait comme un MoDem sans François Bayrou, un FN/RN sans un Le Pen, et un LREM sans Emmanuel Macron, c’est-à-dire, pas grand-chose. On l’a vu pour deux partis qui ont tenté de s’extirper de leur leader historique, le PS (François Mitterrand) et le RPR/UMP/LR (Jacques Chirac), cela n’a pas donné sur le temps un destin prometteur malgré quelques héritiers qui ont su faire durer l’illusion de la pérennité de leur parti, comme Lionel Jospin, François Hollande d’un côté et Nicolas Sarkozy de l’autre. La mode est sans doute aux partis-candidats, comme LREM, RN, FI et Reconquête avec Éric Zemmour, qui sont arrivés en tête du premier tour. Les seuls à avoir obtenu au moins 5% des voix.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 avril 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Élysée 2022 (44) : la consécration du mélenchonisme électoral.
Élysée 2022 (43) : le sursaut républicain !
Résultats du premier tour de l’élection présidentielle du 10 avril 2022 (Ministère de l’Intérieur).
Situation des parrainages pour les candidats de la présidentielle de 2022 (mise à jour régulièrement).
Programme 2022 du candidat Jean-Luc Mélenchon.
Élysée 2022 (31) : Jean-Luc Mélenchon peut-il atteindre le second tour ?
Droits de succession : Jean-Luc Mélenchon propose la confiscation et l'adoption !
La faillite sanitaire de Jean-Luc Mélenchon ?
L’insupportable complotisme de Mélenchon.
Jean-Luc Mélenchon : un peu de décence, taisez-vous !

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220411-melenchon.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/elysee-2022-44-la-consecration-du-240845

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/04/11/39430900.html