« Je me reconnais toujours en Nicolas Sarkozy, dans sa vision de la France et de l’international. » (Nadine Morano, le 10 mai 2022 sur BFM-TV).




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La députée européenne LR Nadine Morano était l’invitée d’Apolline de Malherbe le matin du 10 mai 2022 en direct sur BFM-TV et sur RMC. De ce qu’elle a dit donnait une idée de la manière dont LR ferait campagne pour les élections législatives.

J’ai une relation particulière avec Nadine Morano : malgré des campagnes communes que nous avons passées ensemble il y a très longtemps (plus d’une trentaine d’années, à une époque où elle était responsable des jeunes RPR à Nancy), je n’ai plus grand-chose de commun avec elle, tant sur les convictions politiques, la stratégie électorale, que même sur les valeurs. Mais je lui concède au moins une grande qualité (elle en a d’autres) : c’est une femme politique et elle fait son boulot de militante même dans l’adversité.

Loin de l’ENA et d’autres lieux de réseautage classique du pouvoir, elle s’est faite "toute seule", en ce sens où ce sont ses convictions, sa combativité et son militantisme qui lui ont permis d’avoir cette carrière politique plutôt prestigieuse pour une habitante du Haut-du-Lièvre (à Nancy) : être parlementaire et ancienne ministre, et peut-être plus que cela, être une tête médiatique, je dirais même une forte tête médiatique, et donc, être depuis une quinzaine d’années en mesure de faire passer des messages, des idées, des convictions qu’elle-même, trente ans auparavant, n’aurait jamais été capable de faire passer avec autant d’efficacité et d’écho.

Et ce n’est pas facile car elle est clivante. Elle n’a pas sa langue dans sa poche (c’est un caractère), et elle dit ce qu’elle pense, parfois bien, parfois maladroitement. Consécration de son statut de star télévisuelle, elle a même eu sa marionnette dans "Les Guignols de l’Info" sur Canal+ entre 2011 et 2018, marionnette qu’elle a jugée « moche, bête et ridée ». Mais au lieu d’être mécontente, elle aurait dû s’en réjouir. Elle ne peut de toute façon pas plaire à tout le monde, c’est ordinaire pour la politique.

Elle se met donc en danger, forcément quand on s’expose, quand on se met en avant, c’est le rôle des politiques, mais c’est brave, c’est courageux de leur part, aussi de celle de leurs proches, parce qu’elle peut être autant détestée que soutenue, et maintenant, avec les réseaux sociaux, le flot de haine peut aussi noyer même les plus forts tempéraments, c’est pourquoi je me garderais de réagir trop à chaud quand je considère qu’elle sort des phrases particulièrement… maladroites (j’emploie ce mot par euphémisme) qui lui ont coûté notamment la place de tête de liste aux régionales en 2015 pour la Meurthe-et-Moselle.

Mais justement, malgré certaines polémiques, Nadine Morano n’a jamais franchi la ligne rouge et a soutenu loyalement Valérie Pécresse (dont elle a été conseillère politique pendant la campagne présidentielle), au contraire, par exemple, de son ancien suppléant qui l’a remplacée au Palais-Bourbon et dans sa circonscription de Toul quand elle était au gouvernement, et qui, lui, en juin 2021, a franchi le pas en se faisant élire conseiller régional de Lorraine sur la liste RN. Et si je ne suis pas forcément souvent d’accord avec elle dans ce qu’elle a dit à Apolline de Malherbe, elle l’a dit sans choquer, sans phrase assassine, même s’il y a chez elle une irrésistible langue de bois inhérente au militantisme classique. Un exemple de franchise couplée à la mauvaise foi.

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Je rappelle rapidement sa trajectoire personnelle. À 58 ans, elle a déjà vingt ans de "vie nationale" : élue députée de Meurthe-et-Moselle (à Toul) en juin 2002 (avec 56,3% des voix) et réélue en juin 2007 (avec 52,8% voix), connue pour son sarkozysme précoce et son franc-parler qui a fait le bonheur des médias. Elle est entrée au gouvernement de François Fillon le 18 mars 2008 (elle avait été l’oubliée de "la politique d’ouverture" de Nicolas Sarkozy en 2007), et elle y est restée jusqu’à la fin du quinquennat, d’abord comme Secrétaire d’État chargée de la Famille (et de la Solidarité à partir du 23 juin 2009), puis, du 14 novembre 2010 au 10 mai 2012, comme Ministre déléguée chargée de l’Apprentissage et de la Formation professionnelle.

Elle a été également élue deux fois conseillère régionale de Lorraine, pour les deux mandats allant de mars 2004 à décembre 2015 et n’a pas pu se représenter en 2015 pour cause de phrase politiquement très incorrecte (inutile de revenir sur cette polémique). Après l’échec de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle de 2012, elle a été sévèrement battue aux législatives en juin 2012 (elle a obtenu seulement 44,3% des voix). La circonscription de Toul changeait régulièrement de camp électoral, et elle était retombée à gauche avec la victoire de François Hollande. Nadine Morano a trouvé un point de chute finalement au Parlement Européen, en se faisant élire députée européenne en mai 2014 et réélire en mai 2019. Cela fait donc huit ans qu’elle est députée européenne.

Par ailleurs, elle a tenté sans succès de conquérir la mairie de Toul (belle ville épiscopale et sous-préfecture) avant d’avoir été ministre, aux élections municipales de mars 2008, où elle est arrivée en troisième position au second tour avec seulement 26,3% des voix, battue par la maire sortante PS Nicole Feidt (qu’elle avait battue aux législatives en 2002) avec 43,7%, suivie de Jacques Gossot, l’ancien maire RPR pendant trente ans, avec 30,0%.

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Venons-en à la prestation de Nadine Morano sur BFM-TV et RMC. Encore une fois, je pense que LR se trompe de combat et commet la même erreur aux élections législatives qu’à l’élection présidentielle. En prenant Emmanuel Macron pour principale cible, Nadine Morano aide les opposants extrémistes sans pour autant conforter les candidats LR. On l’a vu à l’élection présidentielle avec le désastre du score de Valérie Pécresse que Nadine Morano a déclaré vouloir aider financièrement, car les candidatures ne doivent pas être des questions d’argent.

Quand Apolline de Malherbe lui a demandé exactement ce qu’elle reprochait à Emmanuel Macron, Nadine Morano n’a pas su être vraiment convaincante car elle n’avait pas beaucoup d’arguments valides.

Elle en a proposé trois. Premièrement, le revirement de la politique nucléaire, après avoir voulu fermer des centrales nucléaires, Emmanuel Macron a lancé un nouveau programme nucléaire (donc, en réalité, même si elle critiquait l’aspect tardif, elle approuvait l’actuelle politique énergétique). Deuxièmement, la sécurité, sans rien préciser, considérer que l’insécurité est croissante, ce qui peut être contesté, mais c’est la tarte à la crème qui existait déjà dans la campagne des élections législatives de mars 1973 ! Enfin, troisièmement, la loi contre le séparatisme n’a été adoptée qu’en fin de mandat. Là encore, elle critiquait l’aspect tardif, mais elle approuvait la politique contre le séparatisme, donc, en fait, ses oppositions restent de façade.

Un peu plus tard dans l’interview, elle a redit que la gestion de la crise sanitaire a été catastrophique sans argumenter (ce que je réfute, au contraire, nous avons eu la chance d’une telle politique, en particulier le "quoi qu’il en coûte" et le passe vaccinal), elle a aussi fustigé le déficit abyssal (mais elle-même a participé à un gouvernement qui avait augmenté de moitié la dette publique à cause de la crise de 2008 ; du reste, hors covid, le déficit a été considérablement réduit sous Emmanuel Macron et elle n’a pas pris acte de la baisse continue du chômage).

Bref, aucun argument majeur sinon des ressentis qui, certes, pourraient être efficaces au niveau électoral, mais le peuple a déjà tranché à l’élection présidentielle. La vraie question sur le devenir de LR aux élections législatives (une centaine de députés sortants), c’est quel est l’effet qui dominera : le levier majoritaire avec la logique nationale, auquel cas les 4,8% de la présidentielle seraient un boulet très lourd à porter, ou la bonne implantation locale de la plupart des sortants ou des candidats élus locaux par ailleurs, auquel cas LR sauverait ses meubles ?

Amusant aussi de l’entendre à propos de Nicolas Sarkozy. Nadine Morano l’a toujours soutenu, à une époque où il n’était pas forcément très apprécié de ses amis (en 1995), et elle le soutient toujours, en oubliant de constater que Nicolas Sarkozy a soutenu Emmanuel Macron (au second tour) et n’a pas soutenu Valérie Pécresse (au premier tour). Nadine Morano aurait surtout voulu que le Président de la République confiât plus de missions diplomatiques à son ancien mentor, en particulier à propos de la guerre en Ukraine.

En revanche, Nadine Morano a été beaucoup plus véhémente et plus convaincante pour condamner l’alliance hétéroclite de la gauche, l’union des mélenchonistes. Elle a d’ailleurs salué des députés socialistes sortants qui ont refusé de se faire vassaliser par Jean-Luc Mélenchon. Elle a employé beaucoup d’arguments de bon sens que je n’explicite pas ici. Ce qui reste que l’opposition frontale contre Emmanuel Macron qu’a adoptée LR est une posture, et une posture peu crédible car il n’y a plus d’espace politique entre l’extrémisme mélenchoniste, l’extrêmisme lepéniste et la majorité présidentielle.

Enfin, députée européenne, Nadine Morano a été interrogée sur l’Europe et en particulier sur le discours du Président français à Strasbourg la veille. Nadine Morano s’est montrée particulièrement mauvaise sur ce sujet, d’autant plus que c’est un sujet qu’elle devrait connaître parfaitement, après huit ans de mandat.

Par exemple, elle a rouspété sur le fait qu’elle n’avait pas reçu d’invitation à venir et en a profité pour dire qu’Emmanuel Macron n’aimait pas la démocratie et n’aimait pas dialoguer avec les élus. Elle devrait quand même s’informer un peu avant de parler, il ne s’agissait pas du Parlement Européen en tant qu’institution mais de la Conférence sur l’avenir de l’Europe qui est composée de représentants du Parlement Européen (donc, elle n’en était pas), de représentants des parlements nationaux, de représentants de ministres et aussi d’un panel de citoyens (ce dernier peut toujours être sujet à discussion). De plus, cela lui a peut-être échappé, mais Emmanuel Macron était venu le 19 janvier 2022 devant tous les députés européens pour donner sa vision de l’Europe en tant que Président du Conseil de l'Union Européenne et répondre aux questions des parlementaires européens.

Mais le plus intéressant car le plus symptomatique de ceux qui traînent les pieds sans vraiment s’opposer à l’Europe tout en s’opposant à toute évolution des institutions européennes. Nadine Morano s’est déclarée opposée à la proposition d’Emmanuel Macron d’élargir les cas de vote à la majorité qualifiée. C’est un sujet important, délicat, crucial, qui engage, et elle a évidemment tout à fait le droit de s’y opposer. D’ailleurs, elle n’est pas la seule puisque De Gaulle lui-même au printemps 1962 s’y était opposé (il l’avait dit et redit, il ne voyait pas pourquoi un pays accepterait que des étrangers lui imposeraient des lois qui seraient contraire à ses propres intérêts).

Pourtant, à la question suivante de la journaliste, Nadine Morano s’est déclarée opposée à tout élargissement de l’Union Européenne (à des pays de l’ex-Yougoslavie, à l’Ukraine, à la Moldavie etc.), et là encore, c’est son droit et le sujet est très délicat, dans la situation d’instabilité actuelle, l’attentisme est peut-être plus prudent (je ne le pense pas mais le penser ne me paraît pas délirant). À une petite argumentation près, car les logiques pouvaient s’entrechoquer. Elle expliquait qu’elle était contre l’élargissement car en l’état, on ne pourrait pas raisonnablement augmenter le nombre de partenaires, déjà à vingt-sept, c’est difficile de prendre des décisions, alors à trente, ou trente-deux, ce serait impossible. Bref, Nadine Morano expliquait : pas d’élargissement sans réformer d’abord les institutions européennes. Et là, je suis tout à fait d’accord !

Car le problème justement d’élargir sans réformer, c’est d’avoir une Europe paralysée, embolisée. Or, le sens des réformes, ce serait de passer de l’unanimité (possible à Six, impossible à Trente) à la majorité qualifiée ! Ce que propose justement Emmanuel Macron. Or, justement, elle indiquait précédemment qu’elle était contre la majorité qualifiée. Donc, avec elle, on tourne en rond sans avoir d’argument valable puisque chaque argument contrebalance l’autre.

C’est comme en 1979, lorsque les représentants du même parti (RPR) vous expliquaient qu’ils étaient contre l’Europe car antidémocratique mais dès qu’on leur a proposé l’élection des députés européens au suffrage universel direct, donc, dès qu’on leur a proposé plus de démocratie, ils s’y sont vivement opposés car c’était la voie de la supranationalité.

À moins d’être de mauvaise foi, il faudrait donc trier un peu mieux les arguments anti-européens car certains, au contraire, consolident effectivement ce besoin d’une plus grande efficacité et d’une plus grande démocratie. Cela dit, cette absence de logique n’a pas effleuré son intervieweuse non plus. Dans tous les cas, ce sera au peuple de trancher dans un mois et je ne doute pas de son bon sens.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (10 mai 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Nadine Morano.
De Gaulle, l’Europe et le volapük intégré.
Législatives 2022 (3) : Valérie Pécresse mènera-t-elle Les Républicains aux législatives ?
Législatives 2022 (2) : la mort du parti socialiste ?
Législatives 2022 (1) : le pari écolo-gauchiste de Julien Bayou.
Élysée 2022 (49) : vers une quatrième cohabitation ?
Élysée 2022 (48) : qui sera le prochain Premier Ministre d’Emmanuel Macron ?
Élysée 2022 (47) : la victoire historique d’Emmanuel Macron.
Bernard Pons.
Élysée 2022 (45) : le naufrage du parti Les Républicains.
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