« Quand, pour l’amour de Dieu, allons-nous affronter le lobby des armes ? » (Joe Biden, le 24 mai 2022 à Washington).




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La tuerie dans l’école primaire d’Uvalde qui a eu lieu ce mardi 24 mai 2022 et qui a entraîné la mort d’au moins 21 personnes dont 19 enfants, repose une fois encore la question du Deuxième Amendement de la Constitution des États-Unis et de cette sacro-sainte liberté de détenir et d’utiliser des armes à feu. Le Président Joe Biden arrivera-t-il à réussir là où son prédécesseur Barack Obama avait échoué ?

En tout cas, c’est l’objectif de la Maison-Blanche : provoquer par l’émotion générale de cette tragédie une salutaire prise de conscience que la sécurité des citoyens ne passe pas nécessairement par la liberté sur les armes mais au contraire par leur contrôle strict voire leur restriction.

Uvalde est une petite ville de 15 000 habitants très à l’ouest du Texas, proche du Mexique (à 100 kilomètres de la frontière). Après avoir tiré sur sa grand-mère (dont l’état de santé n’a pas été communiqué), un jeune homme de 18 ans, muni d’un fusil, est allé à l’école primaire Robb et a tiré sur des enfants d’une dizaine d’années, il a tué au moins 19 enfants et 2 enseignants et en a blessé d’autres. Lui-même a été tué par la police arrivée sur place. À deux jours près, les écoliers auraient commencé leurs grandes vacances.

Malheureusement, ce genre d’acte horrible n’est pas le premier et ne sera probablement pas le dernier au "pays des cow-boys". Quelques jours auparavant, le 14 mai 2022, un attentat a eu lieu à Buffalo, une ville aux confins de l’État de New York, dans une supérette, qui a fait 10 victimes, commis par un suprématiste blanc biberonné par la théorie complotiste du "grand remplacement" (où l’on découvre par ailleurs, pour ceux qui n’en ont pas encore conscience, que les théories les plus stupides ne sont pas que des mots et peuvent tuer, on le sait bien depuis le covid-19).

Depuis 1967, il y a eu plus de 150 fusillades de masse (plus de 4 victimes) aux États-Unis, dont certaines furent très meurtrières, comme celle d’Orlando dans une boîte de nuit LGBT le 12 juin 2016 (49 victimes) et celle de Las Vegas au cours d’un festival de musique country le 1er octobre 2017 (58 victimes). Beaucoup d’entre elles ont eu lieu dans le milieu scolaire ou universitaire, les précédentes du genre avaient eu lieu le 14 décembre 2012 à l’école primaire de Sandy Hook, près de Newtown, dans le Connecticut, où 27 personnes dont 20 enfants avaient péri, et le 16 avril 2007 à l’Université Virginia Tech, où 32 personnes dont (il me semble) 28 étudiants avaient été tuées.

En dehors des attentats soit d’extrémistes de droite ou de gauche, soit de fondamentalisme religieux, il y a plusieurs causes à ces actes souvent issus de personnes seules : un effet d’imitation de ces fusillades très médiatisées, un besoin de gloire et célébrité, un écart entre les ambitions sociales de l’assassin et son échec social, l’incapacité du gouvernement à contrôler le profil des personnes qui possèdent une arme à feu et l’augmentation de l’accessibilité des armées à feu. En revanche, les dérangements mentaux ne seraient pas un facteur décisif dans la mesure où ce genre de massacres augmente bien plus vite que le nombre de personnes atteintes de troubles mentaux (de plus, pour organiser une telle tuerie, il faut une organisation très rationnelle).

Notons que la France a hélas connu aussi des tueries de masse hors attentats, et parfois en raison d’un profil d’échec social de leur auteur, en particulier dans le cas de la tuerie au conseil municipal de Nanterre le 27 mars 2002, qui a entraîné la mort de 8 élus et blessé 19 autres. C’était à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle de 2002.

La situation des armes aux États-Unis pose un véritable problème. Barack Obama avait tenté d’en limiter la prolifération par une loi que le Sénat a finalement rejetée. En effet, le vrai problème est la puissance du lobby des armes, représenté par la NRA (National Rifle Association), forte de ses 4 à 6 millions d’adhérents et du financement de campagne de certains candidats (en particulier Donald Trump).

Actuellement, selon les chiffres du Ministère de la Justice des USA, 393 millions d’armes circulent dans ce pays de 329 millions d’habitants. En vingt ans, la production d’armes a progressé énormément. Entre 2000 et 2020, le nombre d’entreprises fabriquant des armes a plus que septuplé (passant de 2 200 à 16 963) et le nombre d’armes produites a triplé (de 3,9 millions à 11,3 millions). Pendant ces deux dernières décennies, 137 millions d’armes ont été produites.

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Durant la seule année 2021, 21 000 personnes aux États-Unis sont mortes d’une arme à feu. 30% des Américains possèdent au moins une arme à feu chez eux.

La détention d’arme est une véritable tradition, et cela m’écorche de le dire, mais une tradition démocratique. En effet, la rédaction du Deuxième Amendement de la Constitution américaine, inclus dans la Déclaration des droits, adopté le 15 décembre 1791, est très clair, court et clair : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit du peuple de détenir et de porter des armes ne doit pas être transgressé. ». Il y a beaucoup d’explication pour comprendre cette rédaction (entre autres, pour maintenir l’esclavage dans les États du Sud), mais la principale veut que si les citoyens sont armés, un État policier ne pourra pas les soumettre à la dictature. Ce principe a aussi sa traduction en Suisse où le sujet avait fait débat.

Lorsqu’il y a eu le massacre dans la boîte de nuit à Orlando, le 12 juin 2016, en pleine campagne présidentielle entre Hillary Clinton et Donald Trump, ce dernier avait prétendu que si les clients avaient été armés, ils auraient pu mettre hors d’état de nuire l’assassin. Sauf que justement, il y avait des hommes armés dans ce lieu et ils n’ont pas pu le maîtriser malgré tout, car c’est un métier, la sécurité et il faut des compétences pour l’exercer avec efficacité.

La multiplication des armes en circulation dans la population, en particulier par des détenteurs au profil psychologique incertain, a fortiori quand ces armes sont des fusils d’assaut, rend ce genre de massacre récurrent aux États-Unis, à cause de ce principe constitutionnel. Souvent, les assassins sont des adolescents ou de jeunes adultes pas plus mûrs que des adolescents, en mal être, qui choisissent une solution nihiliste qui entraîne leur entourage dans l’abîme. Par ailleurs, de nombreux accidents ont eu lieu, commis par des enfants qui ont eu accès d’une manière ou d’une autre à une arme de leurs parents.

Concrètement, il y a des législations très différentes d’un État à un autre, avec un accès plus réglementé en Californie qu’au Texas ou en Floride, mais la Cour Suprême a en revanche rappelé le droit de chaque citoyen américain à posséder une arme. Seules, les conditions de cette possession peuvent être discutées.

En outre, vouloir modifier la Constitution et son Deuxième Amendement est une opération politique très incertaine en raison de la grande contrainte de l’article V de la Constitution américaine : pour la réviser, il faut en effet réunir les deux tiers des parlementaires du Congrès (les deux chambres, Chambre des représentants et Sénat) et ensuite, le faire ratifier par les trois quarts des États. Autant dire que ce serait mission impossible, car la règle permet aux petits États d’avoir une représentation disproportionnée au Sénat (un État, deux sénateurs, quelle soit la population de l’État).

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Le Président américain Joe Biden, qui revenait d’un voyage en Asie, a pris la parole à la Maison-Blanche avec gravité juste après ce massacre à Uvalde. Il comprend tout à fait la peine des parents de ces 19 écoliers car lui-même a perdu, à deux reprises, un enfant. Son émotion était palpable : « J’espérais en devant Président ne pas avoir à faire cela. ». Faire quoi ? S’attaquer au lobby des armes. Il a voulu profiter de ces circonstances pour faire évoluer la loi : « Il est temps de transformer cette douleur en action pour chaque parent, pour chaque citoyen de ce pays. ».

Et il a ainsi argumenté : « Ne me dites pas que nous ne pouvons pas avoir d’impact sur ce carnage. (…) Les fabricants d’armes ont passé deux décennies à promouvoir avec agressivité les armes d’assaut qui leur procurent les plus importants profits. ». Il voudrait ainsi faire systématiquement des vérifications du casier judiciaire et des antécédents psychiatriques des acheteurs d’armes : « Ceux qui bloquent ou retardent des législations de bon sens sur les armes (…), nous ne les oublierons pas ! ». Entre 1994 et 2004, les fusils d’assaut étaient pourtant interdits d’achat aux simples citoyens. Les parlementaires républicains bloquent aujourd’hui toute réglementation sur les armes.

Toutefois, limiter l’acquisition de nouvelles armes n’influerait certainement pas beaucoup sur la prévention de tels massacres, vu le grand nombre d’armes qui circulent déjà dans le pays sans contrôle de l’État (393 millions). La seule mesure réellement efficace et particulièrement forte qui aurait de l’efficacité, ce serait de confisquer la plupart des armes actuellement détenues par les Américains, ce qui serait ressenti comme une véritable atteinte à leur liberté individuelle. Comme une violation de leur propriété privée.

Terminons par la réaction du Président ukrainien Volodymyr Zelensky, qui avait adressé un message au Festival de Cannes 2022 et qui ne rate aucune occasion de communication pour montrer sa proximité et sa compassion avec les peuples amis : « Je veux présenter mes condoléances à tous les proches et familles des enfants qui ont été tués dans la terrible fusillade d’une école à Texas. Il est terrible d’avoir des victimes de tireurs en temps de paix. ». Rien d’hypocrite à cette déclaration, et c’est même traditionnel dans la diplomatie d’être solidaire des peuples meurtris. Après tout, le premier dirigeant étranger à avoir présenté ses condoléances et exprimé sa compassion et solidarité pour les victimes des attentats du 11 septembre 2001 fut… Vladimir Poutine lui-même.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (25 mai 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Massacre d’Uvalde : faut-il interdire les armes aux États-Unis ?
Armes à feu.
Téléréalité.
Christina Grimmie.
Vanessa Marquez.
Michael Collins.
Marnie Schulenburg.
Nicholas Angelich.
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Les attentats du World Trade Center.
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https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/massacre-d-uvalde-faut-il-241792

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