« Tout Bleu peut en cacher un Rouge et vice-versa, gare, ne vous reposez pas à l’aveuglette sur des vues de l’esprit. » (Fred Vargas, 2003).




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Nous sommes à quelques jours du premier tour des élections législatives (dimanche prochain !) et imperturbablement, les médias sont à autre chose, la guerre en Ukraine, l’augmentation de l’essence, les violences au Stade de France, le drame avec des policiers, etc. Certes, quelques postures politiques ont des finalités électorales, mais comme pour l’élection présidentielle, peu de débats ont eu lieu, peu de sujets ont été débattus à cette occasion électorale. Les restrictions de l’égalité du temps de parole sont telles que les médias préfèrent ne plus rien faire.

Il est vraisemblable que le Président Emmanuel Macron n’a pas cherché à aller vite ni dans la formation du gouvernement, ni dans le début de la campagne électorale. En affirmant le 4 juin 2022 dans la presse régionale qu’il comptait bien rendre applicable dès l’été 2023 la réforme des retraites, probablement qu’il a perdu quelques dizaines de sièges de députés. C’est donc courageux d’annoncer clairement la couleur, mais il peut ne pas obtenir de majorité à cause de cela.

Pendant des semaines, tout le terrain politique a été laissé à Jean-Luc Mélenchon : Marine Le Pen s’est même payé le luxe de prendre deux semaines de vacances, et reste convaincue que le RN n’aura pas de majorité, tandis que le gourou bolivarien de FI a réussi un coup de bluff incroyable, celui de créer une alliance électorale improbable et artificielle avec le PS, EELV, le PCF et quelques autres groupuscules de gauche. Si bien que la création de la NUPES est la seule nouveauté politique depuis l’élection présidentielle. Même la nomination de la nouvelle Première Ministre Élisabeth Borne ainsi que de son gouvernement n’a pas eu le même écho médiatique.

Déjà, certains résultats ont eu lieu dans les circonscriptions des Français de l’étranger car le premier tour s’y est déroulé avec une semaine d’avance, le 5 juin 2022 (pour permettre de faire campagne entre les deux tours, en raison des déplacements à faire, l’électorat étant très dispersé géographiquement). Ainsi, on a appris que l’ancien Premier Ministre Manuel Valls (avec l’étiquette LREM) a été éliminé dès le premier tour dans la 5e circonscription, à savoir le Portugal, l’Espagne et Monaco. Arrivé en troisième position, il a été très largement devancé par le candidat de la NUPES et le député LREM sortant.

Malgré l’explosion du paysage politique, ce sont des blocs politiques qui s’affrontent à ces élections législatives. Le bloc de la majorité présidentielle Ensemble rassemble LREM (devenu Renaissance), le MoDem, Horizons, Agir, le parti radical, ainsi que les deux mouvements macronistes de gauche, Territoires de progrès et En commun. La NUPES est l’alliance de gauche radicalisée à laquelle se sont soumis EELV et le PS. L’union de la droite et du centre regroupe LR, l’UDI et Les Centristes. Enfin, il y a les partis d’extrême droite, le RN ainsi que Reconquête, du polémiste Éric Zemmour. On peut noter aussi que Les Patriotes et Debout la France sont présents et unis dans les circonscriptions, sur le thème dépassé de la crise sanitaire.

Si le RN et Reconquête étaient unifiés, les trois pôles de la vie politique seraient de nouveau valorisés par les sondages puisque Ensemble, la NUPES et RN+R font autour du quart de l’électorat chacun, avec donc un handicap pour le RN qui, seul, ne fait qu’autour de 21% d’intentions de vote. En fait, ces données sont trompeuses car le parti de Marine Le Pen conserve globalement son électorat du premier tour de la présidentielle, ce qui est inédit dans l’histoire électorale. En 2017, le FN avait obtenu à peine plus que la moitié des voix de la présidentielle. De plus, un sondage donnerait Marine Le Pen gagnante dès le premier tour dans sa circonscription avec 51%, mais c’est sans compter sur la probable forte abstention.

La NUPES devançait Ensemble au mois de mai, mais l’écart s’est resserré voire inversé à une semaine du premier tour. Même devant Ensemble, la NUPES ne devrait en principe pas obtenir la majorité absolue. En revanche, Jean-Luc Mélenchon aura réussi à dominer toute la gauche par la tendance communautariste qui acte le suicide de la gauche de gouvernement. Son récent tweet "La police tue" provoquera sans doute un léger déplacement de voix en faveur de la majorité présidentielle.

Passons rapidement sur le mode de scrutin : le scrutin actuel a permis l’arrivée de nouveaux mouvements dans la vie politique, à tel point que les deux principaux (PS et LR) vont être ultraminoritaires dans la prochaine législature et que les trois pôles sont très récents au Parlement. L’idée d’instaurer un scrutin proportionnel avec prime majoritaire ne serait pas favorable à Emmanuel Macron : en effet, si la NUPES devançait même de quelques voix Ensemble, la prime majoritaire lui permettrait d’avoir la majorité absolue alors qu’elle ne représenterait que le quart de l’électorat.

Plus généralement, le scrutin actuel permet à la France d’être gouvernée, même avec une majorité relative. Les mélenchonistes qui justifient la demande d’un scrutin proportionnel au nom de la disproportion entre pourcentages de voix et nombres de sièges sont les mêmes qui jugeraient légitime Jean-Luc Mélenchon à Matignon si ce rapport de forces favorisait la NUPES. Certes, LREM et le MoDem ont obtenu à eux deux, au premier tour du 11 juin 2017, 32,3% des suffrages exprimés (soit 15,4% des inscrits) et 350 sièges sur 577 (soit 60,7% des sièges), mais aucun mélenchoniste n’a considéré illégitime l’élection de Jean-Luc Mélenchon dans la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône où il n’avait obtenu que 14,2% des inscrits au premier tour (34,3% des exprimés) et 20,0% des inscrits au second tour (59,8% des exprimés). Les procès en illégitimité sont donc à variation de principe selon qu’ils concernent les FI ou pas.

Sur le plan des candidats, regardons quelques statistiques. 6 293 personnes sont candidates dans les 577 circonscriptions, soit une moyenne de 11 candidats par circonscription. En zone urbaine, ce nombre est donc plus proche de 15 que de 10. Pourquoi un tel nombre alors que la plupart n’ont absolument aucune chance d’obtenir un siège ? Pour certains, bien sûr, ce sont des candidatures de témoignage, comme Lutte ouvrière toujours très militante, ou encore, plus novateur, le parti animaliste qui tend à s’implanter un peu partout sur le territoire national (si j’ai bien compris son affiche électorale, c’est un canard qui est candidat).

Mais pour la plupart des micro-partis, c’est bien l’appât du gain qui motive les candidatures. Quand j’écris appât du gain, disons l’appât d’avoir des moyens pour payer une permanence et des administratifs pour faire vivre un parti au niveau au moins national. En effet, si un mouvement réussit à obtenir au moins 1% dans au moins 50 circonscriptions (il faut donc au moins 50 candidats), alors il pourra bénéficier du financement public des partis politiques, à savoir 1,64 euro par voix obtenue et par an pendant cinq ans. En d’autres termes, chaque électeur vaut 8 euros 20 pour le parti choisi par lui, et il faudrait rajouter, si d’aventure des candidats étaient élus, 37 400 euros par an et par siège gagné (à condition d’avoir 49 autres candidats avec au moins 1% des voix par ailleurs). C’est par un calcul d’apothicaire (que je crois mal analysé) que le parti socialiste a vendu son âme à FI pour quelques plats de lentilles.

Parmi ces candidats, 5 ont été candidats à l’élection présidentielle de 2022 : Fabien Roussel, Marine Le Pen, Éric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan et Nathalie Arthaud. Il y a aussi 15 ministres en exercice : Élisabeth Borne, Gérald Darmanin, Amélie de Montchalin, Brigitte Bourguignon, Olivier Dussopt, Damien Abad, Marc Fesneau, Stanislas Guérini, Yaël Braun-Pivet, Olivier Véran, Gabriel Attal, Franck Riester, Clément Beaune, Olivia Grégoire et Justine Benin ; et 15 anciens ministres du premier mandat d’Emmanuel Macron : Jean-Michel Blanquer, Barbara Pompili, Emmanuelle Wargon, Geneviève Darrieussecq, Brigitte Klinkert, Christophe Castaner, Nathalie Élimas, Sarah El Haïry, Bérangère Abba, Laurent Pietraszewski, Stéphane Travert, Joël Giraud, Élisabeth Moreno, Roxana Maracineanu et Nadia Hai.

De même, ne sont pas candidats notamment les députés élus en 2017 ou sortants (en exercice à ce jour) suivants : Jean-Luc Mélenchon, Marie-George Buffet, François de Rugy, Jean Lassalle, Christian Jacob, Brune Poirson, Bruno Bonnell, Serge Letchimy, Benjamin Griveaux, Francis Chouat, Christelle Dubos, Jean-Michel Fauvergue, Mounir Mahjoubi, Hugues Renson, Jean-Louis Touraine, Alain Tourret, Pacôme Rupin, Albane Gaillot, Matthieu Orphelin, M’jid El Guerrab, Bruno Joncour, Gilles Carrez, Gérard Cherpion, Jean-Pierre Door, Charles de La Verpillière, Guy Tessier, Jean-Luc Reitzer, Laëtitia Remeiro Dias, Thierry Solère, Rémi Delatte, Régis Juanico, François-Michel Lambert, Sébastien Nadot ; ni notamment les ministres en exercice suivants : Bruno Le Maire, Éric Dupond-Moretti, Sébastien Lecornu, Agnès Pannier-Runacher et Christophe Béchu.

L’enjeu principal est de savoir si la majorité présidentielle pourra renouveler la performance de 2017, à savoir conserver la majorité absolue à l’Assemblée Nationale. Les projections laissent entendre que oui, même si la possibilité d’une majorité relative n’est pas à exclure, ce qui n’est pas nouveau dans le fonctionnement des institutions. Cela s’était déjà passé en juin 1988. Il est vrai qu’entre-temps, depuis la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008, le nombre de 49 alinéa 3 est désormais limité au vote du budget et à un autre texte par session parlementaire (Michel Rocard avait été le recordman de l’utilisation du 49 alinéa 3, 28 fois, entre 1988 et 1991).

En sachant que les cas de triangulaires seront très rares à cause de l’abstention, le vote utile devrait également faire son apparition pour ce scrutin au premier tour : ceux qui ne veulent ni d’un extrémisme de droite de repli sur soi ni d’un extrémisme de gauche irresponsable et communautariste n’auront donc pas beaucoup de choix s’ils veulent voire leur vote compter. L’effet de tripolarisation du paysage politique apparu au premier tour de l’élection présidentielle de 2022 devrait donc certainement se poursuivre aux élections législatives.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Législatives 2022 (5) : 6 293 candidats pour 577 sièges de députés.
Législatives 2022 (4) : sous la NUPES de Mélenchon.
Élysée 2022 (53) : la composition sans beaucoup de surprises du premier gouvernement d’Élisabeth Borne.
Pour Jean-Louis Bourlanges, c’est la capitulation et la bérézina !
Législatives 2022 (3) : Valérie Pécresse mènera-t-elle Les Républicains aux législatives ?
Législatives 2022 (2) : la mort du parti socialiste ?
Législatives 2022 (1) : le pari écolo-gauchiste de Julien Bayou.
Élysée 2022 (49) : vers une quatrième cohabitation ?
Élysée 2022 (44) : la consécration du mélenchonisme électoral.
Élysée 2022 (43) : le sursaut républicain !

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https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220607-legislatives-2022e.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/legislatives-2022-5-6-293-242074

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