« Ce qui est vrai, c’est que [ce système de plafond de ressources], ça crée une situation aberrante pour les personnes en situation de handicap, donc on va le bouger. » (Emmanuel Macron, le 15 avril 2022).




_yartiBorneElisabethCA01

Avoir du sens politique. C’est un métier que d’être Premier Ministre. Élisabeth Borne en a fait les frais ces dernières heures avec sa première émission de radio depuis sa nomination à Matignon : une heure de grande écoute, entre 13 heures et 14 heures, ce mardi 7 juin 2022 sur les 44 antennes locales de la radio France Bleu, invitée spéciale de l’émission "Ma France" animée par Wendy Bouchard. De quoi permettre à la Première Ministre d’approfondir certains sujets (surtout le pouvoir d’achat) et de se faire connaître.

Le retour de l’émission dans les médias fut à l’origine plutôt positif, on citait surtout sa réaction régalienne au tweet de Jean-Luc Mélenchon qui évoquait la "police qui tue" : « Je trouve très choquante la façon qu’a Jean-Luc Mélenchon de s’en prendre systématiquement à la police avec des propos totalement outranciers. Je rappelle que les policiers exercent une mission difficile auprès des Français. ».

Tout en ajoutant : « Après, ce qui s’est passé ce week-end ave un décès, c’est évidemment tragique. On ne peut pas avoir, comme monsieur Mélenchon, une présomption de culpabilité vis-à-vis de la police. Les policiers, s’ils sont en légitime défense, peuvent ouvrir le feu. Je pense qu’effectivement, il y a de plus en plus de refus d’obtempérer, avec des véhicules qui peuvent foncer sur les policiers, qui peuvent les mettre en danger. Ensuite, sur chaque cas, évidemment, il faut regarder attentivement et voir quelles sont les circonstances. Ce n’est pas mon rôle, la justice est saisie et c’est la justice qui dira ce qui s’est passé. ».

Une communication sur ce sujet régalien plutôt parfaite, rappel du soutien à la police, évocation du tragique décès, et justice pour faire la part des responsabilités, en d’autres termes, pour savoir si les policiers qui ont tiré étaient ou pas en légitime défense. Une communication qui était très efficace pour ramener à la majorité présidentielle des électeurs proches d’une gauche républicaine hermétique aux "outrances" des responsables de la NUPES, mais aussi des électeurs proches de LR-UDI qui ne voudraient pas voir venir un gouvernement Mélenchon et qui pourraient envisager un "vote utile" dès le premier tour des législatives en faveur de la majorité présidentielle (Ensemble).

Hélas pour Matignon, nous sommes en pleine campagne des législatives et rien n’est laissé par ses adversaires. Élisabeth Borne a fait preuve d’une communication politique défaillante, autrement dit, d’une maladresse politique, en réagissant auprès d’une auditrice du Jura, Dolorès, en situation de handicap (elle est en fauteuil roulant). Car la Première Ministre est une très belle mécanique intellectuelle, très huilée, mais la politique, l’envie de séduire, cela tient d’un autre ressort, dont le principal est l’empathie.

Or, lorsque Dolorès lui a expliqué qu’elle n’avait pas le droit de recevoir l’allocation aux adultes handicapés (AAH) parce que son mari gagnait "trop" (1 810 euros par mois), avec pourtant un loyer à 1 000 euros (« On me dit que je n’ai le droit à rien car on dépasse les plafonds. Sans mon époux, je serais à la rue. »), Élisabeth Borne a répondu assez froidement en lui conseillant de « reprendre une activité professionnelle » en lien avec des « structures dont c’est la responsabilité ».

La réaction rationnelle d’Élisabeth Borne pouvait se justifier : au contraire, travailler lorsqu’on est en situation de handicap, c’est très important pour l’insertion sociale voire l’inclusivité, comme on dit. Mais ce sujet sur le handicap est très sensible, on se rappelle la manière dont Éric Zemmour avait perdu des pans entiers de son électorat en méprisant les enfants en situation de handicap le 14 janvier 2022.

Très sensible, en effet. Lorsqu’elle lui a répondu cela, l’auditrice, très émue, a éclaté en sanglots car ce n’était évidemment pas la réponse qu’elle attendait : « J’adore quand madame la Première Ministre dit de reprendre une vie professionnelle, vous savez quand vous arrivez en fauteuil… ». Cette condition sur le plafond des ressources du foyer est même scandaleuse si on l’analyse selon l’angle de l’autonomie du conjoint, ici de la femme par rapport à son mari. Elle est totalement dépendante financièrement de son époux alors que la solidarité nationale devrait s’appliquer sur la personne concernée elle-même. Rien n’indique que son mari lui apporte l’aide nécessaire et l’État ne doit pas se remettre à un tiers pour aider les personnes en situation difficile.

Effectivement, l’AHH a été créée par la loi n°75-534 du 30 juin 1975, complétée par la loi n°2005-102 du 11 février 2005. Elle concernait 1,1 million de bénéficiaires en 2017 et son montant est de 919,86 euros par mois au 1er avril 2022 au taux plein. Mais elle est soumise à des conditions de ressources : le plafond au 1er janvier 2022 est de 10 843 euros de revenus annuels pour une personne seule, de 19 626 euros pour un couple, augmenté de 5 422 euros par enfant à charge et en prenant en compte pour les ressources du conjoint qui ne perçoit pas l’AAH un abattement de 5 000 euros (majoré de 1 400 euros par enfant à charge). Si bien que la situation de Dolorès est en effet possible et très difficile, probablement fréquente.

_yartiBorneElisabethCA02

Élisabeth Borne, très à l’écoute, a compris qu’elle avait fait une boulette et a tout de suite dit que ce n’était pas sur le travail des personnes en situation de handicap qu’il fallait ici s’attarder (« Peut-être que ce n’est pas le moment de parler de cette reprise professionnelle. ») mais sur l’AAH à donner sans condition de ressources, ou plutôt, à la "déconjugaliser" : « On sait que la situation du conjoint peut avoir un impact sur l’allocation adulte handicapé. Le Président de la République l’a évoqué au cours de la campagne. Donc, on va regarder ce sujet. ». Une réponse un peu trop vague pour rassurer l’auditrice qui avait besoin d’un engagement ferme et précis.

Le vendredi 15 avril 2022, Emmanuel Macron avait en effet lui-même déclaré sur franceinfo : « On doit bouger sur ce point (…). Ce qui est vrai aujourd’hui, c’est que quelle que soit la prestation, le système fiscal et social est ainsi fait en France, ce qui est assez juste, c’est qu’on regarde votre situation familiale, on regarde la capacité à contribuer du couple. (…) Ce qui est vrai, c’est que ça crée une situation aberrante pour les personnes en situation de handicap, donc on va le bouger. Il y a plusieurs réponses, soit faire ça [déconjugaliser l’AAH], soit avoir un revenu qui permette d’accompagner, mais qui ne soit pas conditionné, qu’il n’y ait pas ce couperet qui est aujourd’hui absurde, il y a plein de personnes en situation de handicap qui l’ont. ».

Plusieurs fois, au cours de la législature qui s’achève, des propositions de loi émanant de l’opposition (en particulier de LR), avaient été déposées pour déconjugaliser l’AAH, propositions qui ont toujours été rejetées par la majorité qui préférait en maîtriser la rédaction. Nul doute que le nouveau Ministre des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées (ex-LR) Damien Abad prendra à cœur ce projet qui semble faire l’unanimité dans toute la classe politique, FI et RN compris.

Mais, par clientélisme rageur, les mélenchonistes ont tweeté à cœur perdu sur cette maladresse. Jean-Luc Mélenchon a parlé de « Technocrate brutale. É. Borne humilie par erreur ou par goût ? (…) Ici, elle humilie une femme en fauteuil », François Ruffin a résumé ainsi la boulette en la caricaturant : « Vous êtes handicapée Madame ? Reprenez le boulot. ». Ou encore Fabien Roussel décrit Élisabeth Borne « glaciale » et « insensible ». D’autres ont continué le chamboule-tout. Olivier Faure : « C’est l’histoire d’une rencontre avec un bloc de glace. ». Ou encore Marine Le Pen : « La réaction glaciale d’Élisabeth Borne traduit la politique injuste, inhumaine et méprisante d’Emmanuel Macron. ». Pourtant, avec tact, Élisabeth Borne a vite compris qu’elle avait commis une erreur et a corrigé immédiatement le tir en confirmant la volonté présidentielle de réformer les conditions d’attribution de l’AAH. Olivier Faure représente un parti qui était au pouvoir pendant 20 ans depuis la loi du 30 juin 1975 et n’a rien fait pour changer ce mode d’attribution de l’AAH.

D’ailleurs, c’est instructif de lire les commentaires des internautes sur le site du Figaro sur cette polémique, car ils soutiennent plutôt la Première Ministre. L’un écrit ce mercredi 8 juin 2022 : « Borne a raison. Moi aussi, je suis handicapé (polio 80%). Mais je peux travailler, je l’ai fait jusqu’à la retraite. On doit d’abord faire ce qu’on peut, et seulement ensuite demander de l’aide si ça ne suffit pas. ». Un autre : « Le travail est une punition pour l’extrême gauche, alors que ce devrait être un lien social. Les entreprises ont un quota d’emplois réservés aux handicapés. Borne ne fait que le rappeler. Les sans-cœur sont ceux qui cantonnent les handicapés à leur handicap. ». Un troisième internaute : « Avoir des électeurs captifs qui vivent de subventions, c’est le fonds de commerce de la Nupes. Décréter par principe qu’une personne handicapée ne peut pas travailler, je trouve cela très choquant et méprisant. ».

C’est donc bien bas de vouloir polémiquer sur un sujet si important pour la solidarité nationale, d’autant plus que le sujet est heureusement consensuel. L’électoralisme ne doit pas permettre tout. Du reste, tellement anodine et dérisoire (bien que malheureuse pour l’auditrice), la maladresse d’Élisabeth Borne n’avait même pas été signalée dans l’article du compte-rendu de cette émission sur le site de France Bleu, citant la chef du gouvernement seulement sur son projet de réformer cette allocation. Il a fallu quelques tweets incendiaires de la NUPES pour que la polémique éclatât, faute de trouver d’autres sujets d’opposition…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Élisabeth Borne, déconjugalisation de l’allocation aux adultes handicapés (AAH) et maladresse politique.
Le handicap ? Parlons-en !
Éric Zemmour et les enfants en situation de handicap.
Législatives 2022 (5) : 6 293 candidats pour 577 sièges de députés.
Législatives 2022 (4) : sous la NUPES de Mélenchon.
Élysée 2022 (53) : la composition sans beaucoup de surprises du premier gouvernement d’Élisabeth Borne.
Pour Jean-Louis Bourlanges, c’est la capitulation et la bérézina !
Législatives 2022 (3) : Valérie Pécresse mènera-t-elle Les Républicains aux législatives ?
Législatives 2022 (2) : la mort du parti socialiste ?
Législatives 2022 (1) : le pari écolo-gauchiste de Julien Bayou.
Élysée 2022 (49) : vers une quatrième cohabitation ?
Élysée 2022 (44) : la consécration du mélenchonisme électoral.
Élysée 2022 (43) : le sursaut républicain !

_yartiBorneElisabethCA03




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220607-elisabeth-borne-aah.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/elisabeth-borne-deconjugalisation-242088

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/06/08/39510030.html