« Ce tableau que je fais là, cette fin de l’abondance, cette fin de l’insouciance, cette fin des évidences, montre que c’est au fond une grande bascule que nous vivons, face à laquelle évidemment nos compatriotes peuvent réagir avec beaucoup d’anxiété. » (Emmanuel Macron, préambule du conseil des ministres du 24 août 2022).



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Lors de sa dernière prise de parole publique adressée ouvertement aux Français, son interview du 14 juillet 2022, le Président Emmanuel Macron avait insisté pour ne pas être comparé à Jupiter (le dieu des dieux), comparaison qu’il n’aurait jamais revendiquée, mais plutôt à Vulcain, le dieu du feu et des métaux : « Si certains avaient voulu me voir comme tel, ce serait plus Vulcain, c’est-à-dire la forge. ». Vulcain est l’équivalent romain du grec Héphaïstos auquel s’était aussi comparé Emmanuel Macron lors d’un conseil des ministres avant la trêve estivale. Son autre nom, Mulcifer (celui qui manie le fer).

On peut comprendre l’idée présidentielle : le Président agit, façonne, forge pour la France. Il est un Président actif et dynamique. C’est du moins l’image qu’il voudrait donner, ce fameux Président de la France start-up nation, promoteur de l’industrie et de la prospérité, de l’innovation et du progrès.

Mais où est donc passé ce feu sacré après la pause estivale ? Car le retour des vacances semble être une douche froide, presque au sens propre si l’on en juge par nos amis allemands. Tout va mal : l’inflation, l’énergie, la canicule, la sécheresse, les feux de forêt, les inondations… La France va de crises en crises : « Le moment que nous vivons (…) peut sembler être structuré par une série de crises plus graves les unes que les autres, et il se pourrait que d’aucuns voient notre destin comme étant perpétuellement de gérer des crises ou des urgences. Je crois pour ma part que ce que nous sommes en train de vivre est plutôt de l’ordre d’une grande bascule ou d’un grand bouleversement. ».

Pour un fois, Emmanuel Macron semble avoir le moral plus bas que celui des Français : où veut-il en venir à prendre un accent churchillien à base de sang et de larmes ? Est-ce les prémices d’une politique de dureté ? Après s’être fait octroyer 20 milliards d’euros pour le pouvoir d’achat des Français, va-t-il falloir se serrer la ceinture ? ou les dents ?

Le préambule du Président de la République au conseil des ministres de la rentrée, ce mercredi 24 août 2022, est très curieux et étrange.

D’une part, pour la seconde fois de l’histoire de la République (à ma connaissance), cette partie a été publique, accessible aux journalistes et retransmise en direct par les chaînes d’information continue. Le précédent date de quelques semaines, ce premier conseil des ministres de la nouvelle législature, le 4 juillet 2022, juste après la formation de la nouvelle composition du premier gouvernement Élisabeth Borne (formellement, il ne semble pas que ce soit un second gouvernement Élisabeth Borne, mais un premier remanié). Jamais auparavant il n’y a eu d’enregistrement de ces séances considérées comme confidentielles. Seul, Dominique de Villepin, alors Premier Ministre, considérait qu’il faudrait les filmer et les retransmettre à la télévision. Mais le compte-rendu suffit amplement et le secret de cette instance est nécessaire en particulier pour suivre les dossiers diplomatiques et informer tous les ministres.

D’autre part, le ton présidentiel semble morose : il est pessimiste et, surtout, il n’apporte aucune solution. Je pense que c’est une fois encore, une mauvaise communication politique, une erreur du même genre que de se faire filmer en disant que la solidarité nationale coûte un "pognon de dingue".

Ce qu’ont retenu les médias de cette sortie un peu moralisatrice du Président à ses ministres sagement silencieux, ce sont trois mots : abondance, insouciance et évidences. Et l’idée, c’est en gros que c’est fini de l’abondance, c’est fini de l’insouciance, c’est fini des évidences.

Avec ce raccourci, ce n’est pas étonnant de faire germer la colère populaire. Car franchement, qui peut parler d’insouciance après deux ans et demi de crise sanitaire majeure qui a tout de même anéanti la vie de 155 000 de nos compatriotes et mis la population sous une forte contrainte au cours de trois périodes de confinement ? Sans compter les attentats islamiques qui, depuis 2015, s’en prennent à de simples clients de bistrots, de salle de concerts ? Qui peut parler d’abondance quand on sait que la crise des gilets jaunes avait pour origine l’augmentation du prix de l’essence (et ce n’était pas le prix de maintenant) ? Comment peut-on parler d’évidences quand tout est complexe depuis si longtemps ? Rien n’est évident, tout est complexe.

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Le problème de la pensée complexe, puisqu’on parle de complexe, c’est qu’elle est simplifiée par la compréhension du grand nombre. Alors, plutôt que de laisser les médias la simplifier, il eût été pertinent de la simplifier soi-même pour délivrer le message original avec des mots compréhensibles vraiment par le plus grand nombre.

Car ces mots (abondance, insouciance, évidences) n’étaient pas lâchés seuls dans la nature, à scléroser la conscience populaire, sans domaine associé. Au contraire, la pensée présidentielle parlait précisément avec ces mots. Les expliquait avec minutie.

La fin de l’abondance : « Nous vivons, et cela pas simplement depuis cet été, ces dernières années, au fond, la fin de ce qui pouvait apparaître comme une abondance, celle des liquidités sans coûts, et nous aurons à en tirer les conséquences en termes de finances publiques, mais le monde se réorganise. Celle de la fin d’une abondance de produits, de technologies qui nous semblaient perpétuellement disponibles. Nous l’avons vécu pendant la période du covid-19. Nous le revivons ici avec encore plus de force : la rupture des chaînes de valeurs, la rareté de tels ou tels matériaux technologiques réapparaît. La fin de l’abondance de terres ou de matières, et celle de l’eau également, et là, nous aurons des dispositions à prendre pour tirer toutes les conséquences. ».

La fin des évidences : « C’est aussi la fin des évidences. Quand on regarde à la fois la France, l’Europe et le cours du monde, la démocratie, les droits de l’homme, si d’aucuns pensaient que c’était la téléologie de l’ordre international, les dernières années auront battu en brèches quelques évidences. C’est la fin de celles-ci. La montée des régimes illibéraux, le renforcement des régimes autoritaires, nous l’avons encore vu dans les discours désinhibés des derniers mois, sont clairs. ».

Enfin, la fin de l’insouciance : « Et c’est, je dois le dire aussi, la fin, pour ceux qui en avaient, d’une forme d’insouciance. Aujourd’hui, jour pour jour, la guerre a repris il y a six mois en Europe, depuis le 24 février, et en ce jour qui est celui de l’anniversaire des 31 ans d’indépendance de l’Ukraine, c’est malheureusement aussi celui des six mois de la guerre qui a repris. Et pour beaucoup de générations dans notre pays, la guerre était une réalité qui n’existait plus sur le sol européen. De la même manière, la crise climatique, avec toutes ses conséquences, sont là, perceptibles, et de nouveaux risques aussi apparaissent, ces derniers jours l’ont montré, comme le risque cyber. » (il a fait allusion à la prise de contrôle informatique d’un hôpital et à la demande de rançon).

Il faut admettre que les phrases présidentielles sont longues, complexes, ambiguës et parfois, avec du vocabulaire trop relevé : "d’aucuns" ne concourt pas à la simplicité du langage, mais que dire de "téléologie" ? "Le Robert" donne deux définitions à téléologie. La première : « étude de la finalité ». La seconde : « doctrine qui considère le monde comme un système de rapports entre moyens et fins ». Ne comprenant pas la seconde définition, je prends la première et ça pourrait ainsi dire plus simplement qu’on croyait que les libertés, la démocratie, les droits de l’homme étaient la finalité, l’aboutissement des relations internationales (je sais, je m’aventure dans la pensée présidentielle complexe, mais je pense qu’elle doit être comprise par le plus grand nombre).

En clair, Emmanuel Macron a associé ces trois mots à trois enjeux particuliers, et pas à tous les enjeux en même temps. Ainsi, l’abondance, c’est l’argent à bas prix (les taux d’intérêts remontent, l’inflation est là), mais cela fait plus de quarante ans que les lois de finances présentent des budgets déficitaires, qu’on vit à crédit ; on vit depuis deux générations au-dessus de nos moyens, ce n’est pas nouveau, et peut-être qu’Emmanuel Macron, avec des justifications sociales très honorables, y a contribué par le "quoi qu’il en coûte". De même, les évidences, c’est de croire que la démocratie et l’État de droit triomphent naturellement à la fin ; là aussi, c’est fini. Enfin, pour l’insouciance, Emmanuel Macron a bien précisé « pour ceux qui en avaient », peut-être les plus riches, ceux qui sont les plus favorisés ?, cette forme d’insouciance, elle est associée à croire que la paix en Europe est un acquis définitif (c’est faux, mais pas seulement depuis la guerre en Ukraine, depuis toujours, il y a eu par exemple l’ex-Yougoslavie il y a trente ans, etc.). En outre, Emmanuel Macron ne limite pas l’insouciance à la paix, il y met aussi le climat qui devient aussi un facteur de stress très anxiogène.

Donc, le tableau brossé par Emmanuel Macron, c’est une sorte d’état des lieux des angoisses du peuple, de ses propres angoisses aussi. Et ensuite, rappelons qu’il s’adressait à son gouvernement, il a proposé une méthode pour prendre en compte ces enjeux.

Dire la vérité et garder des certitudes : « Et donc, face à cela, je pense que nous avons quelques devoirs. Le premier, c’est de dire les choses, de nommer avec beaucoup de clarté et sans catastrophisme. Nommer le fait que notre liberté, le régime de liberté, de vie dans lequel nous sommes habitués à vivre, a un coût. Et parfois, quand il faut le défendre, peut supposer des sacrifices, en tout cas aller au bout de certaines batailles à mener. Que la situation que nous vivons a un coût. Que notre liberté, notre avenir, supposent des efforts, qu’en tout cas, les combats que nous avons à mener, culturels, de civilisation, mais aussi technologiques, économiques, nous ne les gagnerons que par nos efforts. Personne ne nous en fera cadeau. (…) Face à cela, il faut redonner quelques certitudes. Il y a des intangibles, des invariants, qu’il faut défendre. ».

Parmi les intangibles, il a en particulier évoqué le scandale du divertissement en prison (l’histoire du karting), histoire de dire : « il ne faut pas nourrir le trouble face à ces grands changements que j’évoquais. ».

Autre intangible, le travail : « De la même manière, le travail a un rôle essentiel, et la place de l’effort. Et en effet, la sécurité et la justice ont, dans ce contexte, un rôle clef. ».

Puis, il a rappelé les missions du gouvernement et de sa majorité qu’il espère fidèle et parfaitement unie : « Face à cela (…), je souhaite réaffirmer une unité très forte, du gouvernement, des forces de la majorité, et autour d’elle, les forces sociales, les forces vives de la nation, autour d’un cap. ». Le mot "cap" a sonné comme un couperet.

Avec trois piliers. Premier pilier, la souveraineté française et européenne, déclinée en trois points, diplomatique, économique et militaire.

Second pilier, le climat : « Si je puis m’exprimais ainsi, il n’y a plus à choisir aujourd’hui entre l’adaptation et l’atténuation, c’est le "en même temps" résolu. » (contrairement à l’exégèse d’un journaliste de "Ouest France", ce n’est justement pas « une énième illustration de son célèbre "en même temps" », c’est le contraire, même ; si les journalistes ne comprennent pas la parole présidentielle, comment pourraient comprendre les simples citoyens qui pourraient les lire ?).

Après les épisodes de canicule de cet été, Emmanuel Macron voudrait d’ailleurs prendre des mesures radicales : « Nous aurons aussi des choix clairs et forts après la saison que nous venons de vivre, pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre. ».

Enfin, troisième pilier, l’égalité des chances, déclinée pour l’école et la santé, également pour la justice et la sécurité, enfin, pour le travail : « permettre à chacune et à chacun d’accéder à la place qui est la sienne, par ses justes efforts mais la préservation de services publics de qualité ».

Enfin, il a aussi cité trois réformes sur lesquelles je serai très vigilant car il y a un risque réelle de déconstruction de la société : la fin de vie, la réforme institutionnelle, et les états généraux de l’information. Vouloir faire tout cela avec une absence de majorité absolue au Parlement est très très ambitieux, mais c’est aussi ce qu’il a demandé à ses ministres.

En effet, devant ces tâches gigantesques, Emmanuel Macron a demandé à ses ministres quatre choses : le respect de la parole donnée et des engagements pris à l’égard de la nation ; de l’ambition ; du sérieux et de la crédibilité : « Il est facile de promettre tout et n’importe quoi, parfois de dire tout et n’importe quoi. Ne cédons pas à ces tentations, c’est celle de la démagogie. » ; enfin, beaucoup de collégialité (dont la définition macronienne tarde à être connue).

Si ce message introductif de rentrée n’avait pas été public et diffusé, il aurait été naturel et ordinaire. Mais il se trouve qu’il était public avec la volonté assumée de communiquer directement aux Français au-delà du gouvernement. C’est une forme très nouvelle de faire (avec aussi le conseil des ministres du 4 juillet 2022). Elle n’est pas la première innovation. Au début de son premier quinquennat, à la mode américaine, il se faisait filmer en train de promulguer les grands textes de son mandat, accompagné des ministres concernés et avec un commentaire oral diffusé en direct. Il voulait aussi commencer chaque nouvelle année de son mandat par une déclaration solennelle devant le Parlement convoqué en congrès à Versailles.Après juillet 2018, il y a finalement renoncé, il n’a tenu qu’un an.

Malheureusement pour lui, le message qui restera de son intervention publique au conseil des ministres du 24 août 2022, c’est que c’est la fin de l’abondance, la fin des évidences et la fin de l’insouciance, ce qui, évidemment, a de quoi faire râler tous ceux qui n’ont jamais été insouciants et n’ont jamais profité d’une éventuelle abondance. Nous ne sommes pas dans la situation où les deux premiers chocs pétroliers des années 1970 suivaient une période de prospérité, les Trente glorieuses.

Cela fait quarante ans que nous sommes dans une crise économique durable, structurelle, de chômage et de production, et paradoxalement, maintenant que le chômage baisse, malgré toutes les autres difficultés, le Président Emmanuel Macron n’en parle pas. C’est pourtant le point fort de la France, et s’il veut réussir à atteindre ses objectifs ambitieux, la première des choses, c’est que les Français croient en leur nation, en leurs capacités à se redresser. Or, rien, dans cette intervention présidentielle, ne fait état justement du grand potentiel de la France et des Français. Emmanuel Macron aurait-il perdu son feu sacré ?


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (24 août 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Le feu sacré d’Emmanuel Macron.
Emmanuel Macron à Pithiviers.
Pas de session extraordinaire en septembre 2022.
Jacques Attali et Emmanuel Macron.
Emmanuel Macron persiste et signe !









https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220824-macron.html

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