« Dans un contexte d'extrême tension et d'agressivité mutuelle, j'ai donné une gifle. Je l'ai donnée alors que cela ne me ressemble pas et cela ne s'est jamais reproduit. J'ai profondément regretté ce geste et je m'en suis alors beaucoup excusé. Je sais qu'aucune explication (…) et qu'aucun contexte (…) ne justifient ces comportements. Ils ont eu lieu dans un moment particulier et rare de tension et ne caractérisent aucunement notre vie de couple dans la durée. » (Adrien Quatennens, communiqué du 18 septembre 2022).



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En lisant cette véritable confession de deux pages sur sa vie conjugale, le lecteur pourrait ressentir une gêne, celle du voyeur regardant par le trou de serrure d'une scène de ménage qui semble se terminer par une séparation dite conflictuelle. Ce malaise est récurrent lorsqu'on étale la vie privée de personnages publics. Parfois, c'est à l'initiative même desdits personnages, mais pas toujours. Ce qu'on appelle l'affaire Quatennens est sortie un peu benoîtement il y a un peu plus d'un mois, le 13 septembre 2022 d'une indiscrétion du "Canard enchaîné" : l'existence d'une main courante déposée à l'initiative de l'épouse du député FI Adrien Quatennens (32 ans).

Après avoir fait le gros dos pendant quelques jours, il s'est résolu à faire cette confession (j'allais écrire "ces aveux") pendant le week-end qui a suivi, ce qui, il faut bien l'avouer, était courageux bien qu'impudique de sa part, pensant sans doute un peu trop naïvement que cela ferait taire toutes les critiques ultérieures. Au contraire, à la différence d'autres personnalités publiques (hommes) accusées soit d'avoir été violentes, soit d'avoir harcelé des femmes (et on peut en citer beaucoup, Damien Abad, Éric Coquerel, Nicolas Hulot, Patrick Poivre d'Arvor, Richard Berry, etc.), Adrien Quatennens, loin de nier fermement tous les faits, a au contraire reconnu qu'il avait eu, effectivement, des gestes violents avec sa femme.

Pour moi, c'est grave car cela représente un fait avéré. Lorsque ces faits sont niés, ils peuvent bien sûr avoir eu lieu, mais il y a un bénéfice du doute et seul, un (vrai) juge peut, si les faits ne sont pas prescrits, condamner éventuellement les auteurs des violences citées. Dans un tel cas de communication politique, moins on en dit, mieux ça vaut. Car tout ce que vous dites peut être retenu contre vous, selon la formule classique.

Je rappelle ainsi que l'ancien ministre et ancien maire de Grenoble Alain Carignon, qui a purgé une peine de prison après une condamnation définitive, donc, reconnu coupable par la justice au nom de la société, a toujours nié les faits qui lui étaient reprochés et a même pu se refaire une virginité politique (en se présentant de nouveau aux municipales), expliquant sa condamnation en s'estimant victime d'un complot. Le cas est extrême et n'a pas trait à des violences physiques mais il est très rare d'avoir une reconnaissance de faits reprochés par une personnalité politique. L'autre cas, aussi caricatural, est le Ministre en exercice du Budget Jérôme Cahuzac traqueur de fraudeurs du fisc et lui-même fraudeur ! Il faut aussi citer le cas du politologue Olivier Duhamel dont le silence assourdissant vaut quasiment des aveux (pour des faits autrement plus graves).

Adrien Quatennens est l'une des personnalités clefs de la classe politique depuis plus de cinq ans. Élu d'extrême justesse député de la première circonscription du Nord en juin 2017 face à un candidat LREM (bénéficiant de la forte abstention pour succéder au député socialiste Bernard Roman, ancien dauphin de Pierre Mauroy pour la mairie de Lille), Adrien Quatennens est devenu, à l'âge de 27 ans, l'un des enfants terribles de Jean-Luc Mélenchon au point d'être désigné le coordinateur de la France insoumise, c'est-à-dire le chef du parti, le 22 juin 2019 après le désastre électoral des européennes (succédant à Manuel Bompard).

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Réélu au second tour en juin 2022 (il a fait plus 50% au premier tour mais pas assez en % des inscrits), Adrien Quatennens est le bon soldat de la Mélenchonie, excellant dans les émissions politiques à la radio et à la télévision, reprenant systématiquement les éléments de langage dans les débats, tant dans les médias qu'à l'Assemblée Nationale. Brillant élève du gourou insoumis, il lui manque cependant un peu de sel ou de piment, ce qui fait justement ce charisme inimitable, ce talent qui rend Jean-Luc Mélenchon sympathique à entendre, juste à entendre évidemment ! Et vers 2018, il envisageait sérieusement à se présenter aux municipales à Lille pour la succession de Martine Aubry, qui, finalement, a voulu encore poursuivre un nouveau mandat en 2020.

Pour ses opposants politiques, et ils sont nombreux, et peut-être pour quelques faux amis insoumis, qui sait ?, les déboires publics d'Adrien Quatennens font naturellement sourire même si la vie privée ne devrait pas sortir du domaine privé (car finalement, qui est totalement parfait dans sa vie privée ? Qui n'a rien à se reprocher ?), même si aboyer avec les chiens lors d'un lynchage médiatique n'a jamais grandi un homme (ou une femme), et même si les arguments politiques ne manquent pas pour simplement s'opposer à lui. Il y a certainement un côté arroseur arrosé qui réjouit dans cette mésaventure, car Adrien Quatennens, au même titre que ses camarades mélenchonistes, n'a cessé de faire des leçons de morale à tout va, à la majorité présidentielle, à l'extrême droite, etc. et qu'avant de faire des leçons de morale, il vaudrait mieux s'assurer d'être tout "propre" (cela vaut aussi dans d'autres contextes, comme celui de François Fillon).

Ces donneurs de leçon, on voit bien comment ils réagissent quand un copain devient paria : ils le défendent, ce qui est très honorable pour des compères politiques (la fidélité est aussi une valeur morale), mais pas très cohérent sur le plan des principes. Les hésitations de Jean-Luc Mélenchon sont étonnantes et discréditent complètement toutes les leçons de morale qu'il peut ou a pu imposer à ses interlocuteurs, passées, présentes et à venir.

Adrien Quatennens a donc démissionné de la tête de la France insoumise, ce qui est gênant pour le dispositif de Jean-Luc Mélenchon qui, décidément, est irremplaçable (et se moque pas mal de la retraite à 60 ans, lui qui a déjà 71 ans !). Notez bien que depuis le 18 septembre 2022, aucun successeur n'a pris l'intérim, ni aucune date n'a été fixée pour désigner formellement son successeur. C'est à se demander si cette fonction était réelle ou fictive. Sa principale raison de démissionner, c'était qu'il ne voulait pas gêner ses camarades insoumis qu'il représentait alors. Là encore, c'est tout à son honneur, Jean-Luc Mélenchon n'a ainsi pas dû l'évincer de lui-même, ce qui lui aurait fait mal au cœur.

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Plus ennuyeux, c'est qu'Adrien Quatennens est aussi député et donc, siège à l'Assemblée Nationale. A priori, aucun député, élu de la République et du peuple souverain, ne peut être démis de ses fonctions, sauf par un juge et une condamnation pour inéligibilité, après levée de l'immunité parlementaire. Institutionnellement, Adrien Quatennens, élu pour cinq ans, sauf dissolution, est invité à siéger à l'Assemblée Nationale et nul, si ce n'est lui, ne peut lui enlever ce droit.

En revanche, je rappelle que bien qu'élu dans une circonscription donnée, un député est le représentant de l'ensemble du peuple français, c'est pour cela qu'on parle de "représentation nationale", c'est la magie du suffrage universel, un député est un et multiple, il représente des intérêts géographiques, ceux de sa circonscription, et il représente la nation toute entière. En ce sens, même si je n'étais pas électeur dans sa circonscription, même si, le cas échéant, candidat dans la mienne, je n'aurais jamais voté pour lui, Adrien Quatennens me représente au même titre que les 576 autres députés, moi en tant que citoyen et électeur français.

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Et cela me met mal à l'aise que l'un de ceux qui me représentent ait pu exercer de la violence sur son épouse. Je ne m'estime pas représenter justement alors qu'une certaine morale sinon la loi n'est pas respectée. Comment peut-on vouloir réduire la violence en classe, chez les jeunes, dans les familles, si l'un de nos représentants dit ouvertement qu'il a battu sa femme ? Avec d'ailleurs souvent l'argument des ivrognes : c'était la seule fois ! Comme le chauffard qui dit qu'il n'avait jamais eu d'accident... jusqu'au jour où son premier accident a été fatal. "Je ne suis pas violent", dit le mari qui bat sa femme. C'est courant et le pauvre Adrien Quatennens, dont je ne doute pas de la sincérité, est tombé dans ce panneau sémantique qui lui ôte toute crédibilité, bien malgré lui (je ne le pensais pas naïf politiquement, répétant sa langue de bois ad nauseam, mais comme François Fillon lorsqu'il s'agit d'argent, Adrien Quatennens redevient visiblement un enfant ou un adolescent quand il s'agit d'amour).

Depuis un mois, Adrien Quatennens a fui l'Assemblée Nationale. On peut comprendre qu'il prenne du recul, mais un député, cela ne sert-il pas à travailler ? À travailler les dossiers sur le terrain, à travailler les textes législatifs et s'il y en a moins, chaque voix compte. Jean-Luc Mélenchon a souhaité le 9 octobre 2022 qu'il fasse son retour à l'Assemblée : « Je pense qu'il doit revenir. ». Le 12 octobre 2022, on apprend que finalement, malgré son absence, Adrien Quatennens vote quand même parce qu'il a donné sa procuration de vote (précisément, sa "délégation" de vote) à sa collègue FI Raquel Garrido (selon TF1), elle-même fière de voter pour lui : « C'est normal, il est en arrête maladie. Il a le droit de donner sa délégation. Ça s'est joué à une ou deux voix près à chaque fois. (...) En l'occurrence, je suis contente d'avoir sa voix pour lutter contre les lois les plus extrêmes. ».

Retrait, arrêt maladie, absence, mais vote comptabilisé, ce n'est pas très clair, tout cela et chez les insoumis, il y a une division entre ceux qui veulent oublier cet épisode désolant, comme Manuel Bompard, et ceux qui, au contraire, veulent jusqu'à l'exclure du groupe FI. Sandrine Rousseau, qui, rappelons-le, n'est pas députée FI mais EELV, a quand même donné son grain de sel en disant qu'il faudrait que ce soit son suppléant qui vote à sa place (apparemment, elle ne connaît pas les lois qui lui ont permis de siéger à l'Assemblée, puisque les suppléants ne remplacent que les députés décédés ou nommés ministres, et pour les autres cas, il faut organiser une élection partielle pour remplacer un député éventuellement démissionnaire, sauf la dernière année de la législature, auquel cas le député démissionnaire n'est pas remplacé). Olivier Faure, premier secrétaire du PS et devenu un ardent mélenchoniste au point de vouloir en être le premier héritier, verrait bien le voir écarter du groupe FI : « Un député n'est pas un ministre, il est élu et pas nommé, on ne peut pas l'obliger à démissionner, en revanche son parti peut l'exclure. ». Et hop ! Un rival de moins !

L'affaire politique pourrait tourner en vinaigre judiciaire, contrairement à ce qu'avait indiqué initialement le principal intéressé. En effet, après la première main courante, son épouse a déposé une seconde main courante le 23 septembre 2022 pour affirmer qu'elle était victime de harcèlement par l'envoi de nombreux SMS par son mari, puis elle a déposé plainte le 26 septembre 2022 au commissariat de Lille, contre son mari, reprenant les faits cités dans les deux mains courantes (l'information a été connue le 3 octobre 2022). L'avocate d'Adrien Quatennens a réagi en minimisant l'importance du dépôt de plainte : « Cette plainte n'a aucune incidence sur la procédure actuelle puisqu'elle intervient dans le cadre d'une enquête préliminaire déjà en cours et se borne à reprendre les éléments contenus dans les deux mains courantes sans ajouter d'élément nouveau. ».

Le parquet de Lille avait en effet indiqué le 19 septembre 2022 l'ouverture d'une enquête préliminaire dès le dépôt de la première main courante, dans le cadre d'une « politique pénale volontariste pour le traitement des violences conjugales ». Dans ce cadre, Adrien Quatennens a été entendu en audition libre le 26 septembre 2022 (information confirmée par son avocate le 1er octobre 2022 sur France Info) et il a reconnu avoir donné une gifle à son épouse en 2021, lui avoir serré le poignet le 28 août 2022 et l'avoir blessée au coude le 2 septembre 2022 (selon les informations du Journal du dimanche). Une enquête judiciaire a lieu systématiquement quand il s'agit de violences au sein de la famille pour savoir si l'absence de dépôt de plainte de la personne battue provient ou pas d'une emprise psychologique par la personne présumée violente.

Je me garderai de juger moralement ce député insoumis, d'autant plus que la justice est saisie et donc, elle est là pour faire la lumière et le cas échéant, sanctionner selon les lois en vigueur (il pourrait quand même risquer, dans le pire des cas, trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende pour violences commises sur conjoint). J'espère simplement qu'Adrien Quatennens ne sera pas un bouc émissaire, même si, très malheureusement, cette situation me paraît assez tristement ordinaire, les violences conjugales, et même les meurtres qui ne sont que l'aboutissement extrême de ces violences, sont souvent le fait d'un ancien conjoint qui ne supporte pas l'idée d'une séparation a priori à l'initiative de la femme (ce qui explique que pour se séparer, il faut souvent un certain courage à la femme violentée).

En ce sens, aussi brillant était-il dans les médias encore récemment, Adrien Quatennens n'est qu'un triste sire qui ne vaut pas mieux que ces hommes violents qui, monsieur le juge, je vous l'assure, n'ont jamais été violents qu'une seule fois, la mauvaise...


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (15 octobre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Adrien Quatennens.
Clémentine Autain.
Éric Coquerel.
Jean-Luc Mélenchon.
Danièle Obono.
François Ruffin.
Sandrine Rousseau.
Pour ou contre M… ?
Sous la NUPES de Mélenchon.
La consécration du mélenchonisme électoral.

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