« La vraie vie ne peut être réellement une vraie vie que s'il y a la mort. (…) La vie est une chose qui est formidable, c'est parce qu'elle s'arrête un jour. » (Pierre Soulages, 2019).



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Je reviens sur la mort du grand peintre Pierre Soulages, à l'âge de presque 103 ans, au CHU de Nîmes le mercredi 26 octobre 2022. Aimer l'œuvre de Pierre Soulages, le considérer (à l'instar de nombreuses personnes françaises ou étrangères) comme un immense peintre ne retire rien aux autres peintres, même plus "classiques", c'est seulement avoir conscience qu'il a été un maillon essentiel dans la perpétuelle recherche artistique, une étape majeure dans l'histoire de l'art.

Un hommage national aura lieu le mercredi 2 novembre 2022 au Louvre, qui avait accueilli ses toiles à l'occasion de son centenaire juste avant la crise du covid-19, et sera présidé par le Président de la République Emmanuel Macron qui l'appréciait particulièrement, plus que tous ses prédécesseurs depuis De Gaulle. Emmanuel Macron et son épouse Brigitte étaient venus le visiter dans son atelier à Paris et ils s'y étaient longuement attardés.

L'avant-veille, Pierre Soulages venait de fêter le 80e anniversaire de son mariage avec Colette Llaurens, née le 14 mars 1921 (101 ans), ils s'étaient mariés le 24 octobre 1942 à Sète, à minuit. Les deux tourtereaux étaient tous les deux habillés de noir (c'étaient les noces de chêne ; j'ai connu, dans la famille, 78 ans de mariage, mais hélas, par la nécessité des choses, pas au-delà). Quand il est arrivé aux Beaux-arts de Montpellier (où il se destinait à devenir simplement professeur de dessin), il a découvert une charmante étudiante toute petite et toute fluette, en prise avec de « grands imbéciles » (selon les termes du peintre) « qui lui disaient que Picasso était de la peinture métèque ». Il est intervenu pour leur dire ce qu'il ressentait de cette peinture, et c'était la même sensibilité que pour celle qui est alors devenue son indispensable femme. Les discussions pouvaient être très intellectuelles et les deux étaient placés sur le même pied d'égalité, ce qui était assez rare dans les années 1940, surtout à partir de 1948 où Soulages a acquis une forte notoriété à New York grâce aux collectionneurs amateurs.

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Étrange aussi d'être mort dans la période de la Toussaint alors qu'il considérait, comme dans la majorité des peuples du monde, que c'était le blanc, la couleur du deuil. Et encore une fois, ne cessant de le répéter au fil des interviews et des reportages, il n'était pas le peintre du noir mais de l'outrenoir, c'est-à-dire, en fait, de la lumière, celle qui reflète sur ses toiles, ce qui fait qu'en fonction des heures de la journée, l'œuvre peut évoluer.

À l'annonce de la mort de Pierre Soulages, la chaîne Arte a programmé en seconde partie de soirée, le 26 octobre 2022, l'excellent documentaire de 52 minutes de Stéphane Berthomieux déjà diffusé en 2017 (donc, bien avant son centenaire). Dans ce documentaire, on peut y voir toute la trajectoire de Soulages. L'idée d'être peintre ne lui était pas venue d'office. Il voulait se consacrer à l'art dès le plus jeune, c'était sûr, mais il s'imaginait plutôt en professeur de dessin. C'était pourquoi, de retour en 1941, il a postulé pour l'École des Beaux-arts de Montpellier. Quand il a vu le classicisme qu'on y enseignait, il s'est dit : c'est tout ce dont je ne veux pas... mais il a suivi quand même les cours pour se former et s'est peu à peu mis à la peinture lui-même, surtout à partir de 1945. Soulages a sympathisé avec quelques intellectuels, comme le philosophe Vladimir Jankélévitch qu'il a rencontré en 1944 à Toulouse.

Dans ce documentaire, on y découvre aussi le musicien électronique Jean-Michel Jarre qui confiait qu'il a été séduit par les peintures de Soulages dès l'âge de 13 ans, et qu'elles ont contribué à sa vocation d'artiste. Il voyait une vraie correspondance entre la peinture de Soulages et la musique électroacoustique, à tel point qu'il serait plus adapté d'en parler comme d'une "peinture concrète" au lieu d'une peinture abstraite généralement associée. En effet, le noir paradoxalement fait éclater la lumière au même titre que les sons de la musique électroacoustique pourraient paraître froids et paradoxalement peuvent faire ressentir de fortes émotions. D'ailleurs, cette année (2022), Jean-Michel Jarre vient de finaliser l'enregistrement de son dernier album "Oxymore" à la Maison de la Radio, un hommage à Pierre Henry et à Pierre Schaeffer, avec notamment des sons que Pierre Henry lui avait légués à sa disparition.

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Un peu comme Amélie Nothomb lorsqu'elle commence à écrire un nouveau roman, Soulages ne savait jamais où il allait quand il commençait une nouvelle toile. Il recherchait quelque chose, le point de vue, la luminosité, l'élément qu'il a finalement fini par trouver une nuit de 1979 quand, après avoir raté un tableau, il a eu l'idée que le noir monochrome était sa vocation : en fonction des états de surface, la peinture reflète plus ou moins la lumière et c'était là une réelle avancée personnelle dans ses recherches. On l'a ainsi un peu catalogué comme le peintre du noir comme Yves Klein était le peintre du bleu, mais pour lui, c'était avec la lumière qu'il peignait.

Et pour cela, pour tous ses tableaux, toutes ses recherches, Soulages s'est focalisé dans le choix essentiel des matériaux, le support de ses toiles (très grandes généralement, c'est pour cela qu'il peignait sur le sol, horizontalement, là où la gravité n'agit pas), et surtout, la matière de la peinture elle-même, en particulier le brou de noix (qu'utilisaient aussi Claude Le Lorrain et Rembrandt) : « C’est pour ses qualités picturales que le brou de noix est employé : relations entre la fluidité et la viscosité, la transparence et l’opacité, et aussi pour la qualité des contours de la forme peinte : nette, grumeleuse, floue. ». Complétant les explications du peintre, le Musée Soulages de Rodez ajoute dans sa notice : « En diluant le brou de noix, l’artiste peut adopter des teintes plus ou moins sombres. Il travaille ensuite avec des brosses de tailles diverses qu’il passe et repasse sur le papier, superposant les couches de brou de noix. Le résultat de ces superpositions donne l’image de poutres qui se croisent et s’assemblent. Le romancier Michel Ragon les compare même aux poutrelles métalliques de la Tour Eiffel. ». En effet, le choix du matériel pour peintre (type de pinceau etc.) était aussi important, qui peut faire des rubans lisses ou au contraire, avec des aspérités. Et c'est encore le cas du verre que le grand peintre a utilisé pour les vitraux de l'abbatiale de Conques, il a mis de nombreuses années de recherche et développement pour définir la composition chimique du verre et atteindre la teinte adéquate. Jusque-là, Soulages avait toujours refusé de réaliser des vitraux, mais il ne pouvait refuser la demande pour Conques, là où il s'est véritablement éveillé par l'art. Les courbes des vitraux se sont mises en harmonie avec l'architecture générale de l'abbatiale.

Ce qui frappe, c'est une personnalité très accueillante et bienveillante. C'est quelqu'un qui mettait très à l'aise, et doté d'un grand humour. Un exemple cité par le physicien David Quéré (professeur à Polytechnique et spécialiste de la superhydrophobie) : il voulait rencontrer Soulages dans son atelier de Paris pour lui présenter un groupe d'une quinzaine d'agriculteurs du Languedoc-Roussillon venus le visiter. Il les a reçus pendant trois heures un dimanche, et la première heure, il n'a rien dit, il les a juste écoutés raconter sur quels types de cultures ils travaillaient et ses questions précises montraient une forte expertise du milieu agricole (le nom de certains cépages très rares, etc.). Jamais les agriculteurs ne se sont demandé comment il avait eu cette connaissance, ils le prenaient pour un des leurs.

Le père Jean-Luc Barrié, le recteur de la cathédrale de Rodez, évoquait aussi le perfectionnisme du peintre Soulages qui s'illustrait par ...son imperfectionnisme ! En effet, il montrait que le maître avait laissé sur certaines toiles des taches qu'il aurait pu enlever sans trop de difficulté, mais il les avait laissées car seul Dieu est parfait et qu'il ne prétendait pas à la perfection de ses œuvres, très loin de là. Ce même prêtre écrivait sur le site de sa paroisse, le lendemain de la mort de Soulages, reprenant ses mots de 2014 : « Dans ces tableaux, la lumière jaillit du noir de manière mystérieuse, surprenante, inattendue. Elle naît du noir à tout instant, toujours nouvelle suivant le regard que l’on porte sur le tableau et d’où le regard se porte. Comme la Lumière du Monde a surgi du noir absolu du tombeau, une Lumière qui ne cesse jamais de jaillir et qui est indéfinissable, inclassable, insaisissable et toujours nouvelle. Une Lumière que l’on ne finit jamais de découvrir. Pierre Soulages peint la lumière en travaillant le noir comme Dieu a créé la lumière à partir du néant et nous a donné la Lumière absolue qui est l’Espérance pour l’humanité, Jésus ressuscité, à partir de l’obscurité totale du tombeau. Je ne sais si Mr Soulages a pensé à cela en peignant… Il ne s’agit pas pour moi de "récupérer" son œuvre au service de ma foi, mais bien de ce qu’elle a fait naître en mon cœur. ». Elle est bien là, l'œuvre de l'artiste, susciter des émotions chez les spectateurs, sans qu'elles n'aient été le but initial de l'auteur. Un artiste ne maîtrise plus son œuvre, qui lui échappe, jusque dans sa cotation parfois délirante.

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La partie la plus émouvante du documentaire est sans doute le moment où Pierre Soulages était en train de visionner la vidéo d'une classe d'enfants venue visiter le Musée Soulages à Rodez. À la fin, l'accompagnateur a expliqué aux enfants qu'il allait rencontrer dans l'après-midi celui qui avait peint ces toiles, et il leur a demandé quel message il pouvait transmettre de leur part. Alors, les enfants ont répondu spontanément : "Qu'il continue !" ou encore : "Qu'il n'arrête pas sa carrière !". Puis, ils se sont tournés vers la caméra qui les filmait et ont envoyé à Soulages des baisers amicaux. C'est très émouvant d'imaginer qu'il a su créer cet engouement avec ses œuvres à des personnes qui pourraient être ses arrière-petits-enfants, l'art est intemporel et ne correspond pas à une génération donnée. Quand tu es capable d'engendrer une telle passion avec tes œuvres auprès de personnes qui ne sont pas clouées par la politesse et le politiquement correct, c'est que tu es vraiment un artiste, mission accomplie !

La seconde vidéo que je propose est une courte interview de la journaliste Élisabeth Quin dans le magazine "28 minutes" sur Arte en 2019, à l'occasion de son centenaire.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (29 octobre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


(La plupart des illustrations sont tirées du documentaire de Stéphane Berthomieux en 2017).


Pour aller plus loin :
Site officiel de Pierre Soulages.
Pierre Soulages par lui-même, interrogé par Jacques Bouzerand (1989).

Soulages consacré au Louvre.
Entrenoir.
Il broie du noir depuis 75 ans.
Traverse la lumière.
Pierre Soulages.
La fresque d’Avignon.
Sempé.
Dmitri Vrubel.
Margaret Keane.
Maurits Cornelis Escher.
Christian Boltanski.
Frédéric Bazille.
Chu Teh-Chun.
Rembrandt dans la modernité du Christ.
Jean-Michel Folon.
Alphonse Mucha.
Le peintre Raphaël.
Léonard de Vinci.
Zao Wou-Ki.
Auguste Renoir.
Reiser.











https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221029-pierre-soulages.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/pierre-soulages-l-artiste-des-244581

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/10/29/39688579.html