« En vous présentant la musique originale, naïve et gaie de ce ravissant chef-d'œuvre, nous savons ce que nous faisons : nous vous offrons l'illustration sonore d'un film qui durera autant que les bandes immortelles de Chaplin (…). Et Tati est bien plus qu'un Chaplin français ; c'est un créateur original, un poète de la pellicule, un artiste aussi simple qu'il est bourré de talent. Tati c'est Tati : Il ne ressemble à personne et il faudrait se donner bien du mal pour lui ressembler. » (Boris Vian présentant le film "Mon Oncle" en mai 1958).



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Le réalisateur et acteur Jacques Tati est mort à Paris il y a quarante ans le 4 novembre 1982, à l'âge de 75 ans (il est né le 9 octobre 1907). D'origines russe par son grand-père paternel (son patronyme était Tatischeff) et italienne et néerlandaise par sa mère, Jacques Tati a été un cinéaste plein d'humour léger qui a peu tourné, seulement six longs-métrages, mais des chefs-d'œuvre ! Son sosie et doublure, Jacques Cottin, costumier de métier, qui est apparu furtivement dans un film de François Truffaut et mort il y a vingt ans, est né, quant à lui, il y a juste un siècle le 2 novembre 1922.

Je serais tenté de dire que la France de Jacques Tati est celle des années 1950... mais non, elle est plus large, beaucoup plus générale que cela, je pense qu'on peut dire que la France de Jacques Tati est celle des Trente Glorieuses, celle de l'après-guerre, des années de reconstruction, des années de restabilisation de l'économie et de la société (en fait, il y a eu beaucoup de crises économiques dans les années 1950 et la fin des années 1960 a connu une révolte étudiante qui secoue encore notre société actuelle), c'est surtout la France d'avant les crises, d'avant les chocs pétroliers, d'avant le chômage, d'avant la globalisation, d'avant la peur de l'avenir. C'était la France prospère, celle qu'on pourrait regretter en oubliant qu'il n'y avait pas encore, ou presque, toutes les avancées du confort quotidien (réfrigérateur, lave-linge, télévision, ordinateur, smartphone, Internet, etc.) et tous les progrès de la médecine, comme un nostalgique qui perpétue jusque dans l'idéologie politique (souvent d'extrême droite) cette idée fausse qu'avant, c'était mieux, pour juste comprendre qu'avant, j'étais plus jeune, j'étais plus beau.

Pour le cinéma, c'est peut-être le cas. N'avez-vous pas remarqué qu'il y a une différence notable entre les films à partir des années 1990 et ceux d'avant, années 1980, et avant, années 1970, 1960, 1950, etc. ? C'est le rythme. Dans les années 1950, dans les années 1960, dans les années 1970, on avait le temps. Le réalisateur prenait le temps. Le personnage silencieux allait prendre son verre de whisky et revenait avant de sortir la phrase cruciale. Maintenant, c'est de la musique folle (j'ai du mal à aller dans une salle de cinéma, le son est vraiment réglé pour les sourds-dingues), un rythme fou, on n'a pas le temps de réfléchir, on doit à tout prix piger tout de suite, sinon, on perd le fil définitivement (heureusement, les histoires sont souvent simplissimes !).

Et je ne parle pas de la rapidité de l'information où le spectateur zélé de BFMTV ou de LCI connaît mieux l'actualité, plus rapidement, plus complètement, que le ministre retenu à une interminable inauguration qu'un événement quelconque. Cette course effrénée de l'existence, elle se ressent aussi dans la vie professionnelle, avec des objectifs et des agendas impossibles à tenir (mais qu'on tiendra car on le vaut bien et qu'il y a la concurrence), aussi dans la santé (avec l'accroissement des burn-out), etc.

Eh bien, le cinéma de Jacques Tati, maintenant, il repose. Il repose sans plus dans la phrase, et il repose sur le calme, la fraîcheur, la vie vraie, celle champêtre, celle de l'authenticité. Celle de la vie simple, sans ambition, comme de modestes chroniques sociales qui hument l'époque (qu'on regrette donc, même si, finalement, on ne l'a jamais connue car il faudrait avoir été adolescent à la sortie de la guerre pour la connaître vraiment, cette période, cela limite le nombre de personnes !). Jacques Tati est comme un peintre de la fin du XIXe siècle, un impressionniste qui laisse s'impressionner sur la pellicule l'air du temps. Il est un témoin précieux de ce qui ne se fait plus.

Jacques Tati a repris l'idée de Charlie Chaplin à l'époque du cinéma muet, il a créé son personnage très typique (un peu trop typique au point de risquer d'exaspérer même ses plus fervents adorateurs), le fameux Monsieur Hulot, comme Chaplin avait son Charlot. Et il a fait des films comme réalisateur, scénariste et acteur principal. Une sorte de tout ou rien. En fait, il y a eu beaucoup de rien car hélas, le nombre de films se compte quasiment sur les doigts d'une seule main. Il revendiquait une inspiration de Chaplin, et aussi de Buster Keaton. En revanche, il ne voulait pas jouer à l'humoriste, il voulait s'intégrer dans une peinture plus vaste, s'effacer derrière l'histoire. Après Jacques Tati, je n'ai guère trouvé que Rowan Atkinson comme exemple d'avoir voulu continuer le genre, celui d'une chronique sociale qui peut s'autosuffire, sans vraiment de parole, sans vraiment de scénario, avec son personnage de Mister Bean.

Wikipédia, aidé d'un document pédagogique sur l'art burlesque, va même plus loin : « Monsieur Hulot s'inscrit ainsi dans la lignée des burlesques du cinéma muet, tels que le firent certains acteurs et scénaristes comme Max Linder, Charlie Chaplin, Harold Lloyd, Buster Keaton, etc. ».

C'est d'ailleurs assez fédérateur, assez universaliste, l'absence de parole, ou les paroles inutiles pour comprendre le film, cela permet aussi d'exporter le film dans les pays ne parlant pas votre langue. Chez Jacques Tati, la bande-son était essentielle. Bien sûr, la petite musique très caractéristique de ses films. Mais pas seulement : quand Monsieur Hulot a son patron au téléphone, on l'entend vitupérer mais sans en comprendre exactement le sens, il n'y a pas besoin, c'est l'engueulade l'essentiel. On retrouve cette caractéristique chez Charlot ou Bean. Hulot était aux Trente Glorieuses (en France) ce que Charlot a été à l'entre-deux-guerres aux États-Unis et ce que Bean allait être dans les années 1990 en Grande-Bretagne.

Le personnage de Monsieur Hulot également est très caricatural. Probablement un rêveur, un distrait, un contemplatif (à opposer au productif, voir Marthe et Marie), mais aussi un très observateur, un tendre, un perspicace, un bricoleur, un ingénieux, un poète... La silhouette suffit à le reconnaître, la pipe, le chapeau, l'imperméable, le parapluie et la démarche bien personnelle. La seule ombre d'une pipe, ou la présence d'un chapeau sur un port-manteau, suffisent à signifier la présence de Monsieur Hulot. La pipe a d'ailleurs fait polémique en avril 2009 à cause d'une affiche de la Cinémathèque française car elle contrevenait à la loi contre le tabac : il ne fallait plus exposer de pipe (et Magritte alors ? Et Lucky Luke?). Au fait, quel était donc le prénom de Monsieur Hulot ?

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Dans chacun de ses films, Jacques Tati brossait une critique des comportements sociaux, mais avec une très forte tendresse, une bienveillance qu'on pourrait retrouver chez Pierre Desproges voire Coluche. Il n'y avait aucune méchanceté, aucune volonté de pourfendre des individus ou groupes d'individus, juste signaler les petits (et gros) défauts d'une société, de plus en plus de consommation, et de sa communauté humaine. C'était le cas aussi de Charlie Chaplin (avec plus de violence dans les personnages) et de Rowan Atkinson. Par exemple, dans "Trafic", il montrait dans un embouteillage que tous les automobilistes se grattaient le nez. Je me suis amusé à regarder dans un embouteillage parisien, et c'était vrai (bien que beaucoup plus tardif !).

Cette description, cette société qu'il a dépeinte, permettant de presque mythifier les Trente Glorieuses, Jacques Tati n'a pas été le seul à la faire. Sempé aussi l'a fait à sa manière, avec ses nombreux dessins, présentant une France qui passait du rural à l'urbain, des champs et du travail à la ferme à la vie parisienne infernale, celle du métro boulot dodo. C'était aussi la France de l'enfance de cette génération du baby boom, celle qui a été doublement gâtée, par le plein emploi et par la retraite dans les meilleures conditions.

Chaque film, chaque thème, présentait ainsi un (beau) tableau de la société française de la part de Jacques Tati.

Ainsi, dans "Jour de fête" (sorti le 11 mai 1949), c'était bien une France rurale que voulait dépeindre Jacques Tati en filmant le village berrichon de Sainte-Sévère-sur-Indre en pleine fête, avec le postier en personnage principal (joué par Jacques Tati qui n'était pas encore Monsieur Hulot). Toute la mécanique de Tati s'est mise en place : description minutieuse, anecdotique, importance du mouvement, paroles sans importance, impression globale de foule, de fête, comme dans les grands dessins où de nombreux personnages sont exposés, faisant différentes choses.

"Les Vacances de Monsieur Hulot" (sorti le 25 février 1953), c'était bien le thème des vacances à la plage, grâce aux congés payés, qui prévalait pour ce premier long-métrage avec Monsieur Hulot. Une description des vacanciers et un cadre qu'allait rappeler une soixantaine d'années plus tard le film de Laurent Tirard "Les Vacances du Petit Nicolas" (sorti le 9 juillet 2014), ce qui n'était pas étonnant puisque "Le Petit Nicolas" vient de Sempé et Goscinny, les deux histoires se déroulant à la même époque en Bretagne (en principe pour le Petit Nicolas, tournée sur l'île de Noirmoutier). Pour Monsieur Hulot, cela se passait sur une plage de Saint-Nazaire, celle de Saint-Marc-sur-Mer, avec la mention désormais de "Plage de Monsieur Hulot" (j'ai eu l'agréable fortune d'avoir un déjeuner professionnel au restaurant des lieux, tout dédié à Jacques Tati, au bord de l'océan).

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Enfin est arrivé "Mon Oncle" (sorti le 10 mai 1958), peu avant le retour au pouvoir de De Gaulle, que je considère (avec beaucoup de monde) comme le plus grand chef-d'œuvre de Jacques Tati, critique gentille de la société de la fin des années 1950 marquée par la construction à tout-va, par le progrès matériel, et par le modernisme, voire le futurisme. C'était aussi l'époque (avec les années 1960) des meubles au design supposé moderne (et authentiquement horrible !) qu'on retrouve aussi chez Franquin dans Gaston Lagaffe, des films de science-fiction avec vêtements et décors futuristes, etc. L'histoire est assez anecdotique puisque c'est Monsieur Hulot qui va visiter sa sœur mariée à un riche directeur d'usine (fabriquant des tuyaux en plastique), son futur employeur, qui montre son niveau de vie en étant fier de sa maison possédant tous les gadgets inutiles de la modernité technologique, comme une fontaine d'eau qui fonctionne automatiquement (ou devrait fonctionner), des appareils électroménagers modernes, etc. Monsieur Hulot évidemment va multiplier les pannes, les absurdités, de tout ce matériel qui fait perdre plus de temps qu'il n'en fait gagner, mais qui est une preuve apparente et indiscutable de réussite sociale.

Il faut attendre plus de dix ans, après le tournage entre-temps de "Playtime" (sorti le 16 décembre 1967 et qui a engendré la faillite de la société de production de Jacques Tati), pour voir sur les écrans un autre grand chef-d'œuvre "Trafic" (sorti le 16 avril 1971), sur le thème devenu sociologiquement très important de l'automobile, en pleine période des années Pompidou, celle où la société des voitures prenait le dessus sur celle des piétons, celle des 18 000 morts sur la route chaque année, avec la construction du périphérique parisien et des principales autoroutes en France. Pollution, tics des chauffeurs, moyens de frimer, etc., toute cette société mécanisée est décrite avec bonheur par Jacques Tati, toujours sous un œil sympathique, montrant également un part de modernisme avec des voitures équipées de barbecue, etc. Et ce constat qui l'a encouragé à tourner ce film : « Avant de faire le film, j'étais resté un dimanche matin pendant deux heures sur un petit pont de l'autoroute de l'ouest. J'ai vu partir tous ces Parisiens qui allaient à la campagne. Et pendant ces deux heures, je n'ai pas vu un seul conducteur sourire. Pour un dimanche matin, dans le fond, c'est tout de même assez grave ! ».

La Renault 4L camionnette, que Monsieur Hulot était chargé d'acheminer jusqu'à un salon de l'automobile, a été conçue pour le camping, avec beaucoup de gadgets pratiques pour les vacanciers. C'était une voiture assez visionnaire de ce qui se passe encore à notre époque actuelle, d'aménagement de camping-car ou de VAN pour le bien-être des familles en vacances (il y a plein de documentaires sur le sujet pendant les vacances d'été à la télévision).

La carrière cinématographique de Jacques Tati s'est terminée sur Monsieur Loyal avec son dernier long-métrage "Parade" (sorti le 18 décembre 1974), présentant les numéros d'un cirque et ses propres sketchs de mime.

Dans son Dictionnaire d'histoire culturelle (éd. Bordas), Michel Fragonard notait à propos du cinéma comique français basé avant tout sur le sens de la réplique (voir Michel Audiard) : « Le contre-exemple de cette tradition française est l'incompréhension qu'ont rencontrée les tentatives originales pour retrouver l'esprit du cinéma burlesque fondé sur la pantomime et l'économie de la parole : de ce point de vue, Jacques Tati (…) est sans doute le créateur le plus inventif du cinéma comique français, tandis que l'ambition de Pierre Étaix d'être le Buster Keaton du cinéma français n'a pas été couronnée de succès. ».

Pour l'anecdote, Pierre Étaix, de formation graphiste et dessinateur, a rencontré Jacques Tati en 1954 et a réalisé l'affiche pour "Mon Oncle" ainsi que celle des "Vacances de Monsieur Hulot" lorsque celui-ci est ressorti au cinéma. En outre, il était intégré dans le spectacle de Tati "Jour de fête à l'Olympia" en 1961 (où Jacques Tati proposait une soirée très diversifiée, cela sur demande de Bruno Coquatrix pour remplacer Édith Piaf souffrante).

Ce qui est étonnant, effectivement, c'est que le cinéma de Jacques Tati n'a jamais été commercialement un succès (au contraire, il s'est ruiné à faire ses films), et même si ses films font l'objet d'une grande admiration, voire dévotion, auprès de nombreux cinéphiles encore aujourd'hui (plusieurs cinémas sont baptisés de son nom, en particulier à Orsay, Saint-Nazaire et Saint-Germain-en-Laye où il a été enterré), malgré son César en 1977 pour l'ensemble de son œuvre, Jacques Tati a toujours été assez "confidentiel". Entre la réputation toujours très élogieuse et la réalité brut, celle qui compte le nombre de places vendues ou le nombre de DVD vendus, il peut y avoir un monde. Jacques Tati, en tout cas, restera dans la mémoire collective comme le représentant et le chroniqueur d'un pays dont on pourrait avoir subitement la nostalgie...


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Sylvain Rakotoarison (30 octobre 2022)
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