« Toute l'expérience a été un cauchemar total, la façon dont ils nous ont traités, ce que nous avons dû faire pour survivre. Nous étions moins que des animaux. » (Robert Clary sur sa vie dans les camps).



_yartiClaryRobert04

L'acteur et le chanteur français Robert Clary est mort à Los Angeles le 16 novembre 2022 à l'âge de 96 ans (il est né le 1er mars 1926 à Paris sous le nom de Robert Max Widerman). D'origine juive polonaise, sa famille s'était installée à Paris quelques années avant la naissance de l'acteur, en 1923.

Le plus jeune de la fratrie de quatorze enfants, Robert Clary a été découvert par une dénicheuse de talents dès l'âge de 12 ans, ce qui lui a permis de chanter à la radio. Mais pendant qu'il découvrait sa vocation, quatre plus tard, il allait vivre une tragédie familiale et mondiale, la Shoah. Dans l'immeuble de l'Île de la Cité, dans le quatrième arrondissement de Paris (immeuble neuf construit à sa naissance) où il avait vécu les seize premières années de sa vie, heureuses et insouciantes, une plaque rappelle la mémoire de cent douze habitants, dont quarante enfants, qui ont été déportés et assassinés dans les camps d'extermination nazis.

Douze membres de sa famille ont été déportés à Auschwitz entre juin et septembre 1942. Une fois arrivés au camp, ses deux parents ont été directement amenés et assassinés dans une chambre à gaz. Raflé comme les autres par la police française, Robert Clary aussi faisait partie du convoi du 25 septembre 1942 avec ses parents au départ de Drancy pour Auschwitz (il avait alors 16 ans). Mais il n'est pas allé jusqu'au bout, car il a été réquisitionné pour des travaux forcés au camp de Blechhammer (une annexe d'Auschwitz). En plus de ses travaux habituels, il devait chanter devant des soldats allemands pour les divertir. Il a été tatoué à l'avant-bras gauche de son numéro de matricule. La chanson a été son alliée, c'était probablement son talent qui lui a permis de survivre.

En janvier 1945, il fut évacué par les nazis comme tous les autres déportés dans des conditions effroyables pour fuir les Alliés venus libérer Auschwitz. Il a séjourné au camp de Gross-Rosen avant d'atteindre Buchenwald : « Nous n'étions même pas des êtres humains. Arrivés à Buchenwald, les SS nous ont poussés dans une salle de douche pour y passer la nuit. J'avais entendu les rumeurs sur les pommeaux de douche factices qui étaient des jets de gaz. J'ai pensé : "Ça y est". Mais non, c'était juste un endroit pour dormir. Les huit premiers jours là-bas, les Allemands nous ont gardés sans une miette à manger. Nous nous accrochions à la vie par nos tripes pures, dormant les uns sur les autres, nous réveillant chaque matin pour trouver un nouveau cadavre à côté de toi. ».

Les Alliés sont arrivés et ont libéré le camp de Buchenwald le 11 avril 1945. Cette période l'a toujours hanté : « Parfois, je rêve de ces jours. Je me réveille en sueur, terrifié par la peur d'être envoyé dans un camp de concentration, mais je ne garde pas rancune parce que c'est une grande perte de temps. Oui, il y a quelque chose de sombre dans l'âme humaine. Pour la plupart, les êtres humains ne sont pas très gentils. C'est pourquoi, lorsque vous trouvez ceux qui le sont, vous les chérissez. ». De retour à Paris, il a appris que trois de ses frères et sœurs n'ont pas été déportés et ont survécu à la guerre.

Après la guerre, il a chanté avec un orchestre dans un dancing à Paris et a été remarqué par le musicien Harry Bluestone qui lui a permis d'enregistrer en 1948 son premier disque aux États-Unis, un disque qui a eu du succès. Ainsi, il est parti aux États-Unis en octobre 1949 et a fait toute sa carrière artistique loin de la France dont il n'avait plus beaucoup d'attaches à la fin de la vie : « À l’époque, je ne parlais pas un mot d’anglais et j’ai appris l’intégralité des chansons en phonétique ! Pour moi qui adorais l’Amérique, c’était l’occasion rêvée de partir. D’autant que rien ne me retenait vraiment en France : mes parents avaient tous les deux été tués dans la Shoah, et mes frères et sœurs survivants étaient tous mariés… (…) Partir, c’était l’occasion de mettre ce lourd passé derrière moi et me concentrer sur ma carrière artistique. ».

Robert Clary était de petite taille, il ne dépassait pas 1 mètre 55, mais il était très à l'aise devant un micro à chanter et aussi à parler, à faire rire, il pouvait faire des sketchs. Sa carrière a évolué au milieu des années 1950 dans l'enregistrement de séries américaines, de sitcoms (c'était nouveau à l'époque, sur NBC et sur CBS notamment). Il jouait aussi dans des comédies musicales à Broadway et était très apprécié du public, construisant ainsi une belle renommée.

Grâce à l'Internet, on peut écouter deux échantillons de ses prestations, le premier de 1952 avec la chanteuse Eartha Kitt et le second de 1960 en compagnie d'Inga Swenson, Virginia de Luce et Susanne Cansino.








Ce fut une vingtaine d'années après son arrestation et sa déportation que Robert Clary semblait recroiser sa funeste histoire, mais dans une fiction, une longue fiction. En 1963, alors qu'il était au creux de la vague, sa carrière patinant, on lui proposa de jouer le rôle d'un caporal français dans la future série télévisée à renommée internationale "Hogan's Heroes" (sous le nom en français de "Papa Schultz" ou encore "Stalag 13").

La série, qui s'est déclinée en cent vingt-huit épisodes de 25 minutes pendant six saisons, diffusés la première fois sur la chaîne CBS du 17 septembre 1965 au 4 avril 1971 (il a fallu attendre 1987 pour sa version française diffusée sur Canal Plus puis en 1991 sur la chaîne M6), met en scène des prisonniers alliés (américains, britanniques, français) dans un camp de prisonniers en Allemagne sous commandement allemand. Les prisonniers alliés peuvent en fait s'échapper du camp (car les gardes allemands sont particulièrement stupides) mais reviennent chaque fois dans leur cellule car c'est leur QG pour monter des coups contre les Allemands ou aider des soldats alliés.

Parmi les acteurs de ce sitcom comique d'un humour pas forcément très raffiné, Robert Clary n'a pas été le seul acteur à avoir été pourchassé par les nazis. John Banner (le sergent Hans Schultz), Werner Klemperer (le colonel Wilhelm Klink) et Leon Askin (le général Burkhalter) ont aussi été, d'une manière ou d'une autre, victimes des nazis (acteurs avec lesquels Robert Clary a continué à entretenir des relations amicales bien après la fin du tournage de la série) : « Les gens me demandent souvent : comment faites-vous pour jouer un rôle comique dans cette série, alors que vous êtes vous-même un survivant des camps de concentration ? Je leur explique que même si les conditions de vie dans un stalag étaient terribles, cela n’avait rien à voir avec l’expérience concentrationnaire. (…) Quant à ce qu’il m’est arrivé pendant la guerre, il me fallait de toute façon tourner la page, pardonner pour pouvoir avancer. ».

_yartiClaryRobert03

Pendant le tournage de cette série, rien n'était improvisé. Certes, le lundi, aux séances de répétition, quand le producteur ou le réalisateur étaient présents, à la lecture du scénario et des dialogues, les acteurs pouvaient faire quelques corrections, mettre leur grain de sel, mais pendant les jours de tournage, rien ne devait changer par rapport au texte. Dans la série, le caporal de l'armée de l'air française qu'il jouait portait le matricule n°19176546.

Comme dit plus haut, il justifiait sa participation comique à cette série parce qu'il y avait une grande différence entre les camps de concentration et les stalags, en précisant : «  Le Stalag 13 n'est pas un camp de concentration ; c'est un camp de prisonniers de guerre, et il y a un monde de différence. Vous n'avez jamais entendu parler d'un prisonnier de guerre gazé ou pendu. Quand dans le spectacle à l'antenne, on m'a demandé si j'avais des scrupules à faire une série comique sur les nazis et les camps de concentration, j'ai dû expliquer qu'il s'agissait de prisonniers de guerre dans un stalag, pas dans un camp de concentration, et bien que je n'aie pas voulu diminuer ce que les soldats ont enduré pendant leurs internements, c'était comme la nuit et le jour de ce que les gens ont enduré dans les camps de concentration. ».

Dans son film "La vie est belle" (sorti le 31 décembre 1997), l'acteur et réalisateur Roberto Benigni (qui vient de fêter ses 70 ans) a, lui, fait sa comédie la moitié du film dans le cadre d'un camp d'extermination, avec plus ou moins de succès. Mais c'était trente ans plus tard, la parole des déportés s'était libérée entre-temps.

Robert Clary a fait de nombreux cauchemars pendant des décennies sur ce qu'il avait vécu dans les camps et ce ne fut qu'au bout d'une trentaine d'années qu'il a pu raconter ses souvenirs, témoigner de l'horreur, aller dans les écoles, faire le tour des États-Unis et du Canada pour faire de nombreuses conférences sur le sujet, bref, transmettre la mémoire : « Pendant 36 ans, j'ai gardé ces souvenirs de la guerre enfermés en moi. Mais ceux qui tentent de nier l'Holocauste, mes souffrances et les souffrances de millions d'autres m'ont forcé à parler. ». Il a aussi participé à de nombreuses émissions de télévision, à un documentaire en 1985 sur PBS consacré à son témoignage, et a publié en 2001 une autobiographie au titre très évocateur : "De l'Holocauste à Papa Schultz".

Pendant toute sa carrière, Robert Clary a côtoyé des stars du cinéma, comme Carl Reiner (1922-2020) et Mel Brooks (né le 26 juin 1926), aussi Kirk Douglas avec qui il a joué dans un film de guerre ("Remembrance of Love", diffusé le 6 décembre 1982 sur NBC), ou encore Eddie Cantor dont il est devenu le gendre en 1965 à titre posthume pour trente-deux ans (Eddie Cantor est mort en 1964 et sa fille Natalie en 1997).

_yartiClaryRobert01

Membre du parti démocrate, Robert Clary a été désolé de voir Donald Trump triompher en novembre 2016 et voir aussi Marine Le Pen accéder au second tour de l'élection présidentielle en 2017 (et en 2022) en France. Il fustigeait les candidats populistes qui n'avaient rien compris des leçons du passé : « Après ce qu’il s’est passé pendant la guerre en Europe, cela me dégoûte. (…) Le monde entier semble encore avoir du mal à tirer les leçons de ses erreurs passées. ».

Français, il se plaisait en Californie. Robert Clary n'a jamais pensé revenir vivre en France depuis son départ en 1949. Il disait en 2017 : « C’est normal que je me sente plus Américain que Français. Ça fait soixante-dix ans que je vis ici ! Et l’Amérique m’a tellement apporté. ». Il est mort aux États-Unis, dans ce qui ressemblait à un ranch à Beverly Hills.

Robert Clary avait-il un secret pour vivre aussi vieux ? Peut-être pas, si ce n'est que malgré les horreurs absolues qu'il a pu vivre, il ne s'est pas victimisé et au contraire, il a même su en rire. Le sens de l'humour comme meilleur vaccin pour la vie...


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (20 novembre 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La Shoah.
Kirk Douglas.
Emmanuel Macron à Pithiviers.
Robert Clary.
Quai d'Orsay.
Thierry Lhermitte.
Dupont Lajoie.
Emmanuelle Bercot.
Jacques Tati.
Sandrine Bonnaire.
Shailene Woodley.
Gérard Jugnot.
Alain Delon.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

_yartiClaryRobert02




https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20221116-robert-clary.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/robert-clary-matricule-a-5714-245004

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/11/24/39721954.html