« Notre façon de penser reste binaire, y compris chez les scientifiques. C’est cela qui explique que mon apport soit, non enraciné, mais dispersé. (…) Je suis comme un arbre dont le vent emporte les graines qui retombent parfois dans des déserts ou, quelquefois, germeront très loin d’ici. (…) Je me suis fait ma propre culture en travaillant sur des problèmes complexes donc transdisciplinaires. C’est vrai que pour un monde mandarinal, ou pour le spécialiste classique, je reste une sorte d’ovni, bien que tous les matériaux composant cet ovni viennent de notre culture et non de l’espace ! » (Edgar Morin, "Carnets de science" n°4 de mai 2018).


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Lundi 8 juillet 2019, le sociologue et philosophe Edgar Morin fête son …98e anniversaire. Il est né en effet le 8 juillet 1921 à Paris, et son premier acte politique, son premier engagement personnel a été d’envoyer des colis pour soutenir les républicains espagnols. Ce qui étonne chez cet homme d’une grande rigueur intellectuelle, c’est son dynamisme, celui de continuer encore et encore à débattre et à penser à cet âge si avancé. Il n’est pas le seul et c’est le privilège de la santé. Le théologien, prêtre, psychanalyste et philosophe Maurice Bellet, à presque 95 ans, ne s’est jamais reposé non plus sauf les quelques jours avant sa fin, et encore, il avait gardé toute sa lucidité.

Si j’ose associer ces deux noms qui sont des "penseurs" très différents, c’est parce que ni l’un ni l’autre ne sont des "penseurs" hors sol, hors réalité. Ils sont ou étaient (je ne sais pas quel temps employer, passé ou présent pour parler à la fois d’une personne heureusement vivante et d’une personne hélas disparue) plongés dans leur époque, baignés dans le grand océan de l’humanité mouvante et enrichissante.

Pour Maurice Bellet, cela se traduisait par de nombreuses rencontres, soit individuelles, soit en groupe, où il recevait peut-être plus qu’il ne donnait, où il recevait les témoignages, expériences, commentaires, réactions de ses lecteurs, et souvent, c’était le germe d’une nouvelle réflexion, ou d’une nouvelle perspective et cela pouvait donner naissance à un nouvel essai, du moins, cela pouvait aiguiser sa pensée ou sa vocation pédagogique.

Edgar Morin, lui aussi, se nourrit des échanges avec ses lecteurs et un public souvent fidèle qui n’hésite pas le suivre dans ses nombreuses conférences. Mais au contraire du très discret Maurice Bellet, peut-être par pudeur personnelle pour ce dernier, Edgar Morin, qui n’est probablement pas moins pudique, a une activité médiatique avec un écho très important, ce qui lui permet de toucher beaucoup de monde. Interviews dans la presse écrite, participation à des émissions de radio et télévision, conférences dans des universités, ou tout autre cadre intellectuel ou associatif, Edgar Morin ne se ménage pas, il est partout, a une énergie folle pour parler, écouter, penser.

Pour lui, la retraite à 60 ans est une simple imposture ! Enfin, je dis cela mais il y est peut-être favorable pour ceux qui n’ont pas eu sa chance, celle de travailler intellectuellement dans un environnement épanouissant et valorisant, en toute liberté et sans pénibilité au contraire de nombreux métiers très difficiles et souvent peu valorisés dans une société qui honore exagérément ceux qui "réussissent" (socialement).

J’apprécie Edgar Morin dans sa tentative de vouloir prendre en compte toutes les formes de connaissances, et c’était ambitieux pour un non scientifique (au sens "science dure" évidemment, car la sociologie est aussi une "science" comme une autre) d’essayer d’intégrer dans la réflexion par exemple la physique quantique déjà difficilement compréhensible par les scientifiques eux-mêmes tellement la nature est "étrange" (tout en restant implacablement logique).

Edgar Morin a toujours réfuté l’appellation de philosophe et aussi de sociologue : « On me considère souvent comme un sociologue, mais en réalité, je réfléchis et je travaille sur le caractère trinitaire de l’humain : individu, société, espèce. C’est de l’anthropologie, au sens ancien du terme : la mise en relation de toutes les connaissances sur l’humain, ce qui m’a conduit à la transdisciplinarité. Je l’ai compris en travaillant à mon premier livre important, publié en 1951, "L’Homme et la Mort". (…) Pour comprendre les attitudes des hommes face à la mort, il y a bien sûr l’étude des religions, mais aussi la biologie, l’histoire et même la préhistoire, l’étude des civilisations, la psychologie, la psychanalyse, pratiquement toutes les sciences humaines, sans oublier la littérature et la poésie, qui en parlent beaucoup. Du reste, tout grand ou important problème est invisible depuis une discipline close et nécessite une approche transdisciplinaire. (…) C’est pour moi le premier principe : rompre avec la recherche ou la thèse enfermant son objet. Le moindre sujet, même d’apparence minuscule, ne peut être connu que dans et par son contexte. (…) Ce que j’ai toujours cherché à percevoir et concevoir : la complexité dans son originel de tissu commun. J’ai toujours essayé de reconstituer ce tissu commun, parce que mon constat fondamental, c’est que toutes nos connaissances sont compartimentées, séparées les unes des autres, alors qu’elles devraient être liées. » ("Carnets de science" n°4 de mai 2018, entretien avec Francis Lecompte).

À l’occasion de son anniversaire, je propose modestement quelques réflexions ici éparses mais intéressantes d’Edgar Morin. L’auteur de "La Complexité humaine" (éd. Flammarion, 1994) et de "L’Intelligence de la complexité" (éd. L’Harmattan, 1999) a eu beaucoup d’engagements personnels et collectifs, mais a toujours su garder son indépendance d’esprit et préserver les nuances de la réflexion.


La rumeur d’Orléans

Parce que cela fait cinquante ans, je propose ici une interview de lui diffusée le 5 août 1969 sur l’ORTF, quelques semaines après le début de la diffusion de la rumeur d’Orléans. Il était dit que des jeunes filles disparaissaient dans le fond des boutiques de vêtements, notamment dans les cabines d’essayage.





Edgar Morin (qui avait alors 48 ans) profitait de ce fait-divers (devenu très connu car symptomatique des "bruits qui courent", ce qu’on nommerait aujourd’hui "fake news" avec la rapidité de l’Internet) pour rappeler un fond latent d’antisémitisme (les boutiques de vêtements étant souvent juives…).


En défense des Palestiniens

Révolté par la violence israélienne, l’origine juive d’Edgar Morin ne l’a pas empêché de fustiger le gouvernement israélien en général, dans une tribune publiée le 4 juin 2002 dans le journal "Le Monde" (cosignée par Danièle Sallenave et Sami Naïr), en expliquant : « On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui, et à l’exception d’une admirable minorité en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier. (…) Les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les Juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les Juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité. ».

Ces propos lui ont valu un procès en première instance (plaignants déboutés le 12 mai 2004 par le tribunal de grande instance de Nanterre) et en appel, où il fut condamné le 26 mai 2005 par la cour d’appel de Versailles pour "diffamation raciale", mais la condamnation a été cassée le 12 juillet 2006 par la Cour de cassation au nom de la liberté d’expression. Lors de la condamnation en appel, de nombreuses personnalités sont venues soutenir Edgar Morin, en particulier Jean-Claude Guillebaud, Emmanuel Le Roy Ladurie, Jean Baudrillard, Régis Debray, Pascal Boniface, Alain Robbe-Grillet, Laure Adler, Edwy Plenel, Alain Touraine, Michel Tubiana, Nathalie Kosciusko-Morizet, etc.

La raison de la condamnation de la cour d’appel de Versailles était celle-ci : « [Edgar Morin] imputait à l’ensemble des Juifs d’Israël le fait précis d’humilier les Palestiniens (…) en stigmatisant leur comportement à l’aune de leur histoire commune. » (26 mai 2005). Mais la Cour de cassation n’était pas de cet avis et a annulé cette condamnation pour la raison suivante : « Les propos poursuivis, isolés au sein d’un article critiquant la politique menée par le gouvernement d’Israël à l’égard des Palestiniens, n’imputent aucun fait précis de nature à porter atteinte à l’honneur ou à la considération de la communauté juive dans son ensemble en raison de son appartenance à une nation ou à une religion, mais sont l’expression d’une opinion qui relève du seul débat d’idées. » (12 juillet 2006).

Edgar Morin a expliqué par la suite, dans un entretien accordé le 17 juin 2005 à Silvia Cattori, journaliste indépendante suisse : « Cet article a été rédigé à l’un des moments les plus intenses et les plus violents. Nous étions en 2002, lors de l’offensive militaire de Sharon. (…) Il est évident que par ce texte, j’ai voulu établir un diagnostic et donner un signal d’alarme. Je l’ai donc pensé, mesuré dans sa complexité. Il y avait une question que je tenais à poser. Comment se faisait-il que deux millénaires de persécutions et d’humiliations n’avaient pas servi d’expérience pour ne pas humilier autrui ? (…) C’est ce paradoxe historique que j’interrogeais et que l’on m’a beaucoup reproché (…). Il est également précisé que ce n’est pas uniquement l’occupant israélien qui en arrive à des exactions pareilles, mais tout occupant sur un territoire où il n’est pas accepté. ».

Rappelant les destructions de ville par l’armée israélienne pour liquider les terroristes ("militants") du Hamas, Edgar Morin a évoqué l’image des Israéliens : « Toutes ces opérations militaires répressives, cela touche l’image de "soi" ; l’image de beaucoup de Juifs qui ne peuvent pas se reconnaître dans cette image. L’image dans laquelle ils se reconnaissent est : je suis le martyr d’Auschwitz, je suis le bel Israélien qui fertilise une terre. Voilà. Donc, quand cette image de "soi" est altérée d’une façon aussi dramatique, ils se mettent également à haïr tous ceux qui, par la critique d’Israël, détruisent l’image de "soi". Pourquoi pendant longtemps "ils" n’ont pas voulu appeler les Palestiniens les Palestiniens ? Parce que c’étaient des Arabes ! Même Golda Meir disait d’eux que c’étaient "des bêtes". Ils n’ont pas même voulu leur donner d’identité. » (17 juin 2005).

Le 16 juillet 2006, Edgar Morin disait à Nicolas Weill : « Quand on cherche à comprendre, on ne peut pas haïr (…). Qu’il existe des petits groupes fascistoïdes qui me menacent, rien de plus banal. Ce qui l’est moins, c’est qu’on se retrouve dans une situation où beaucoup de "braves gens" finissent par tomber dans l’illusion que je suis antijuif. ».


La complexité

Je reprends un autre extrait de l’entretien avec Francis Lecompte publié dans le numéro 4 des "Carnets de science" de mai 2018, déjà cité plus haut. Edgar Morin a considéré fondamentale la conscience de la complexité qui nous entoure.

Il a cité en exemple la culture européenne : « Une unité formée par l’antagonisme complémentaire de deux cultures concurrentes, l’une judéo-chrétienne et l’autre gréco-romaine. Ensemble, elles forment une unité complexe, la culture européenne, mais dans laquelle leur dualité reste intacte. ».

Il a complété plus généralement : « Le système n’est pas seulement la somme des parties, son organisation produit des qualités qui n’existent pas dans ses éléments. C’est le cas de l’organisation du vivant : elle est faite uniquement d’éléments moléculaires physico-chimiques, mais elle a des propriétés que n’ont pas séparément les molécules : l’autoreproduction, l’autoréparation, la cognition, la dépendance à l’égard de l’environnement, ne serait-ce que pour se nourrir afin d’assurer l’autonomie. Vous êtes donc amené à concevoir ensemble autonomie et dépendance. ». Cette dernière phrase est d’autant plus forte en signification qu’elle peut rappeler le drame de Vincent Lambert.

De plus, il a confié que les relectures de ses manuscrits par des scientifiques l’ont fait modifier une partie de ses réflexions, et qu’aujourd’hui, il évoluerait aussi sur ce qu’il a écrit il y a plusieurs décennies : « J’accorderais sans doute plus d’importance à la révolution conceptuelle entraînée par l’astrophysique. (…) Plus on avance dans la connaissance, plus on découvre une nouvelle ignorance. C’est ce qu’illustre magnifiquement l’essor des sciences modernes. ».

La pensée complexe est donc une approximation, mais le penser n’est pas du scepticisme : « Je n’ai pas écrit six volumes et 2 500 pages qui composent "La Méthode" pour aboutir au scepticisme ! (…) [Cette connaissance qui nous a conduits à une telle ignorance] a au contraire le mérite de nous avoir rapprochés du mystère de la réalité. (…) La connaissance complexe ne pourra jamais éliminer l’incertitude. Jamais nous n’aurons une connaissance exhaustive de tout ! ».


Ses appartenances politique et religieuse

Après avoir été proche du parti communiste qu’il a quitté dès 1950, Edgar Morin se définit de gauche, mais sa gauche-à-lui, la gauche que je qualifierais de complexe : « Je revendique l’union de différents héritages : l’héritage libertaire, qui est la reconnaissance de l’individu et de son épanouissement, celui du socialisme, qui veut améliorer la société, et celui du communisme qui prône la vie en communauté. Plus récemment, je me suis aussi approprié vigoureusement l’héritage écologique. » (mai 2018).

D’origine juive, Edgar Morin se qualifie d’incroyant radical : « Ma foi est une foi dans la fraternité, dans l’amour, tout en sachant que l’amour et la fraternité peuvent ne pas gagner. Ce qui a pour conséquences existentielles de vivre à la fois dans la mesure et la démesure, dans l’espoir et le désespoir, dans l’horreur et l’émerveillement. » (mai 2018).


La mondialisation

Edgar Morin considère qu’avec la mondialisation des échanges, la planète Terre devient un vaisseau qui est poussé par le triplet science, technologue et économie, mais sans qu’il n’y ait de pilote, sans direction, ce qui peut aboutir à s’écraser contre un mur (pollution globale et changement climatique, guerre nucléaire, financiarisation à outrance, etc.) ou au contraire, à amener l’humain vers l’humain augmenté (transhumanisme) avec néanmoins d’autres menaces.


L’école

Dans un article dans le journal "La Croix" du 14 mars 2019, il est rappelé qu’Edgar Morin « vit dans "l’urgence de transmettre" ». C’est en particulier le rôle de l’école.

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Dans un débat avec l’actuel Ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer animé par Héloïse Lhérété et Jean-François Dortier, publié en janvier 2018 dans la revue "Sciences Humaines" n°299, Edgar Morin a livré sa vision de l’école : « L’école doit concilier trois missions fondamentales : anthropologique, civique, nationale. Anthropologique, car non seulement la culture doit parachever l’humanisation de l’enfant, mais elle doit aussi aider chacun à développer le meilleur de lui-même, l’être humain étant capable du meilleur comme du pire, de s’abaisser ou de s’élever. Civique, car il s’agit de former des citoyens capables à la fois d’autonomie individuelle et d’intégration dans leur société. Nationale, car l’école doit contribuer à améliorer la qualité de vie et de pensée de la société française. Au fond, l’école doit permettre à chacun de vouloir réaliser ses aspirations, mais toujours au sein d’une communauté. C’est pourquoi je dirais qu’elle remplit pleinement son rôle lorsqu’elle parvient à enseigner conjointement l’idée de responsabilité personnelle et de solidarité à l’égard d’autrui. ».

Et il a ajouté : «  Il n’y a pas à choisir entre un savoir humaniste et un savoir-faire utilitariste, il faut concilier l’un et l’autre à tous les niveaux de la scolarité. (…) L’école ne doit pas seulement s’adapter aux besoins professionnels ou techniques d’une société ; elle doit également adapter les besoins d’une société à ceux de la culture. S’inscrire dans son époque est nécessaire (ne serait-ce que pour la contester), mais doit toujours être contrebalancé par l’accès à une culture multiséculaire et multimillénaire. ».

Faire avec les nouvelles technologies : « L’enseignant devient un directeur des connaissances qui guide les élèves dans l’océan confus et chaotique des connaissances accessibles sur Internet. Il donne de l’épaisseur au sujet grâce à son savoir plus large et compétent. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :

Beaucoup de citations proviennent de l’entretien d’Edgar Morin avec Francis Lecompte aux "Carnets de science" n°4 de mai 2018 : "Edgar Morin ou l’éloge de la pensée complexe", publié aussi sur le cite du CNRS le 4 septembre 2018.

Edgar Morin.
Boris Vian.
Anne Frank.
Michel Serres.
Léonard de Vinci.
Jacques Rouxel.
George Steiner.
Maurice Druon.
Maurice Bellet.
Eugène Ionesco.
Robert Merle.
"Soumission" de Michel Houellebecq.
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !
Alexandre Soljenitsyne.
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Noam Chomsky.
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Ivan Tourgueniev.
Guillaume Apolinaire.
René de Obaldia.
Raymond Aron.
Jean Paulhan.
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Paul Claudel.
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Georges Bernanos.
Jean-Jacques Rousseau.
Daniel Cordier.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190708-edgar-morin.html

https://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/edgar-morin-98-ans-la-complexite-216401

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/06/29/37466371.html