« La réalité est presque toujours un démenti constant infligé à nos craintes comme à nos espoirs. » (Paul Javor, 1978).


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Il y a deux mois, le vendredi 1er juin 2018, réuni à Lyon, le Front national a finalisé son changement d’appellation. Il s’appelle désormais le "Rassemblement national", terme qui a été pourtant déjà utilisé par divers mouvements d’ultra-droite ultraminoritaires durant les années 1990 et qui fut même utilisé par le FN lui-même pour la campagne des élections législatives du 16 mars 1986 (à l’époque, il avait conquis 35 circonscriptions).

La décision a été approuvée par 80,8% des militants avec une participation de 53% au cours d’une consultation sur Internet entre le 9 et 31 mai 2018, ce qui correspond à une acceptation plutôt molle et peu enthousiaste. L’idée d’un changement de nom a été lancée au 16e congrès du FN à Lille le 11 mars 2018, avec un manque manifeste de motivation de la part des militants plutôt habitués à parler de leur "front", langage guerrier qui correspondait bien à leur militantisme (le mot même "militant" est proche du mot "militaire").

À ce congrès, Marine Le Pen a été réélue très démocratiquement présidente du FN avec …100% des voix ! et les nouveaux statuts, entérinant la suppression du poste de président d’honneur à vie pour son père, approuvés à 79%. Les dix membres du conseil national les mieux élus furent, dans l’ordre décroissant : Louis Aliot (le compagnon de la présidente !), Steeve Briois, Nicolas Bay, David Rachline (politiquement très efficace dans le Var), Bruno Gollnisch, Julien Sanchez, Stéphane Ravier, Wallerand de Saint-Just, Sébastien Chenu et Marie-Christine Arnautu.

Il faut dire que ce changement d’appellation, c’est historique. Le premier président et fondateur du FN, Jean-Marie Le Pen, a violemment protesté contre cette perte d’identité dès le 1er juin 2018.

Le Front national, créé le 5 octobre 1972 par des militants d’Ordre nouveau, avait demandé à Jean-Marie Le Pen, le plus respectable des représentants possibles de l’extrême droite, d’en prendre la présidence pour participer aux élections législatives de mars 1973 sous une devanture légale. Habile politicien, Jean-Marie Le Pen en avait fait rapidement "son" parti et même, sa "PME", devenue très prospère au milieu des années 1980 grâce à une aide tacite du Président François Mitterrand, ravi de voir dans ce parti le moyen inespéré d’empêcher le centre droit de retrouver une majorité absolue à l’Assemblée Nationale (ce qui a failli se faire avec le scrutin proportionnel en 1986).


La marinisation du FN

Lorsque Jean-Marie Le Pen a laissé la maison à sa dernière fille, le 16 janvier 2011 au congrès de Tours, désignée présidente par 67,6% des voix avec une participation de 76,4%, contre Bruno Gollnisch, le parti comptait 22 000 adhérents (aujourd’hui, il compterait 51 500 membres) et avait eu quelques heures de gloire (comme sa présence au second tour de l’élection présidentielle de 2002). Mais il était en situation de reflux avec un leader trop âgé et fatigué pour battre campagne (l’audience électorale fut ramenée seulement 10,4% des voix à l’élection présidentielle du 22 avril 2007).

La combativité de Marine Le Pen a permis d’élever le Front national vers un nouveau seuil, bien plus élevé que celui de son père, pour une raison simple : contrairement à son père, traumatisé lui-même par sa présence au second tour de 2002, la fille veut gouverner, et donc, veut prendre le pouvoir ! Pour cela, elle s’est attaché à lisser les aspérités les plus criantes de son parti, n’hésitant pas à pourchasser tous les auteurs de déclarations publiques (et il y en a de plus en plus à cause des réseaux sociaux) qui laisseraient entendre que le FN serait associé à des réflexions antisémites ou même racistes.

C’est ce qu’on appelle très improprement la "dédiabolisation" du Front national, terme que je récuse car il signifierait qu’il a été injustement "diabolisé" alors qu’il n’a reçu les critiques que de ce qu’il exprimait réellement, donc justifiée. Cette évolution du politiquement correct au sein du FN s’est déroulée également dans un sens programmatique assez surprenant. Rompant avec le libéralisme paternel (qui professait la suppression de l’impôt sur le revenu), la fille s’est embarquée dans les allées incertaines de l’ultra-gauche, consolidant ainsi son électorat populaire et ouvrier (nombreux dans le Nord) et délaissant les thèmes anti-immigration très profitable à l’ultra-droite (bien implantée dans le Sud).

Cette gauchisation du FN, réalisée essentiellement par l’énarque Florian Philippot, souverainiste originairement proche des positions de Jean-Pierre Chevènement, a eu, en quelques années, une efficacité électorale redoutable. Dès sa première tentative présidentielle, Marine Le Pen a atteint le niveau de son père au bout de quarante-cinq ans de vie politique, avec le score de 17,9% des voix, soit 6,4 millions de suffrages, à l’élection présidentielle du 22 avril 2012.

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Puis, elle a réussi à hisser son parti à des niveaux jamais atteints, à toutes les élections intermédiaires, y compris à des élections au scrutin peu favorable : 2 sièges de député aux élections législatives des 10 et 17 juin 2012 (Marion Maréchal, élue à 22 ans, la plus jeune de l’histoire, et Gilbert Collard), 13 mairies de communes de plus de 10 000 habitants aux élections municipales des 23 et 30 mars 2014 (Orange et Hénin-Beaumont, dès le premier tour, ainsi que Bollène, Fréjus, Béziers, Beaucaire, Hayange, Cogolin, Le Luc, Le Pontet, Villers-Cotterêts, Mantes-la-Ville ainsi que le 7e secteur de Marseille), 24 sièges de député européen (sur 74) avec le score historique de 24,9% des voix aux élections européennes du 25 mai 2014, 2 sièges de sénateur aux élections sénatoriales du 28 septembre 2014 (Stéphane Ravier à Marseille et Didier Rachline, élu à 26 ans, le plus jeune de l’histoire, dans le Var), 62 sièges de conseiller départemental avec 25,2% des voix aux élections cantonales des 22 et 29 mars 2015, et enfin 358 sièges de conseillers régionaux avec 27,7% des voix (le sommet des scores nationaux du FN) aux élections des 6 et 13 décembre 2015, avec deux régions (Haut-de-France et Provence-Alpes-Côte d’Azur) qui étaient sur le point d’être gagnées.

Comme souvent avec des gouvernements de gauche, l’extrême droite s’est électoralement renforcée. Notamment en atteignant une audience nationale exceptionnelle (jusqu’à 27,7% !), en faisant même élire 2 sénateurs (la pire des élections pour le FN, montrant que ce parti était capable de convaincre des élus locaux apolitiques), et sur le point de présider deux régions importantes de la France.

Plus précisément, au cours du quinquennat de François Hollande, le FN a réalisé beaucoup de bons résultats aux différentes élections législatives partielles, présent souvent au second tour (face à un candidat UMP/LR), et surtout, même s’il n’a remporté à cette occasion aucune nouvelle circonscription, le FN a montré qu’il pouvait convaincre entre les deux tours, passant souvent de 25% à 45% des voix.

Ce comportement électoral nouveau aux élections partielles comme les résultats à des élections au scrutin majoritaire défavorable ont prouvé que le Front national avait désormais une capacité majoritaire potentielle, ce qui change complètement son rôle initial de parti minoritaire contestataire.

Les échéances de 2017 ont montré également une nouvelle progression, historique, du Front national : Marine Le Pen a atteint 21,3% des voix (soit 7,7 millions de suffrages) au premier tour de l’élection présidentielle du 23 avril 2017, soit près de 470 000 voix de plus que François Fllon, ce qui lui a permis d’être présente au second tour où elle a obtenu le score historique de 33,9% des voix, avec plus de 10,6 millions d’électeurs au second tour du 7 mai 2017, bien plus que son père quinze ans auparavant, le 5 mai 2002.

Marine Le Pen a démontré que son parti pouvait arriver électoralement au pouvoir. En dépassant ce que certain ont appelé le "plafond de verre" d’environ 20% faussement attribué par les observateurs, et en dépassant les 30% en 2017, après avoir atteint les 25% en 2014, le FN peut raisonnablement recueillir un tiers de l’électorat. Aucun parti n’a jamais eu de "plafond de verre", surtout dans ces temps incertains où les électeurs, désorientés, peuvent faire confiance massivement à un parti contestataire.

Et pourtant, cette belle performance, qui s’est aussi traduite par l’élection de quatre fois plus de députés FN qu’en 2012, aux élections législatives des 11 et 18 juin 2017 (à savoir : Marine Le Pen elle-même, Emmanuelle Ménard, Louis Aliot, Gilbert Collard, Bruno Bilde, Ludovic Pajot, José Évrard et Sébastien Chenu) a été considérée comme une contre-performance pour les observateurs, pour deux raisons.

La première raison, c’est qu’en réunissant un tiers de l’électorat, ce qui est déjà énorme, c’est aussi très largement insuffisant pour espérer rassembler une majorité absolue d’électeurs à l’élection présidentielle. Et surtout, la seconde raison, c’est la performance désastreuse de Marine Le Pen lors de son débat télévisé, le 3 mai 2017, face à Emmanuel Macron, au cours duquel elle a montré un esprit très infantile (de cour de récréation), une absence de préparation et de travail intellectuel, une incompétence globale des affaires nationales (en ne connaissant même pas les activités de plusieurs grandes entreprises dont elle parlait). Par une telle légèreté politique, elle a convaincu jusqu’à ses propres fidèles qu’elle ne voulait en fait pas gouverner et dans tous les cas, qu’elle n’en était pas capable.


L’idée contreproductive du changement de nom

Au-delà des contestations juridiques sur la propriété intellectuelle de la nouvelle dénomination, qui montrent l’amateurisme de la direction du FN (deux partis déjà existants se nommaient "Rassemblement national" et avaient déposé leur marque, mais l’une des marques aurait été vendue au FN le 22 février 2018, le juge départagera les protagonistes en septembre 2018), le choix, d’une part, d’un changement d’appellation, et d’autre part, de cette appellation particulière, le "Rassemblement national", ne relève pas d’une intelligence politique très fine.

Changer d’appellation quand le parti est au plus haut de son niveau électoral, c’est comme se tirer une balle dans le pied. En effet, dans l’esprit de son électorat, le marque "Front national" était encore un bon label pour voter, et pouvait à la fois conserver les anciens électeurs nostalgiques d’un FN positionné très à droite, et conquérir des électeurs positionnés plutôt dans l’ultra-gauche, sur le même terrain que Jean-Luc Mélenchon. Après quarante-cinq ans d’existence, le FN est devenu un parti majeur de la vie politique, commençant pourtant avec seulement 0,7% lors de l’élection présidentielle du 5 mai 1974. Il a réussi à percer même aux sénatoriales, aux cantonales et aux municipales, ce qui est historiquement sans précédent.

Changer le nom d’une formation politique qui compte à ce jour (encartés) 6 députés, 1 sénateur, 16 députés européens, 307 conseillers régionaux, 58 conseillers départementaux, 27 maires et 1 533 conseillers municipaux, c’est faire preuve de beaucoup d’inconséquence sur le plan de la communication politique.

Changer de nom, c’est prendre le risque de déstabiliser un électorat déjà très interrogatif sur les capacités de Marine Le Pen à garder le leadership de cette formation politique, d’autant plus que cette dernière a déjà annoncé qu’elle ne voulait pas prendre de risque politique avant 2022 et qu’elle ne mènerait donc pas la liste FN aux élections européennes de mai 2019 (dans moins d’un an). Le mot "front" est même très ancré dans l’esprit de ses adhérents (et même de ses opposants avec des mouvements comme "Ras-le-front").


Rassembler dans la solitude

Mais non seulement changer de nom ne va pas dans le sens de l’intérêt du FN lui-même, mais le choix de vouloir être un "rassemblement" semble avoir une vocation comique ! C’est vrai que certains partis politiques veulent s’appeler ce qu’ils ne sont pas, mais là, au contraire, il montre trop grossièrement l’absence de rassemblement pour que cela puisse avoir du sens politique. Cette nouvelle appellation ne trompe donc personne.

Car depuis 2017, Marine Le Pen est complètement isolée politiquement et ne s’entoure que de son seul clan.

Après avoir exclu le 20 août 2015 son propre père, Jean-Marie Le Pen (à cause d’un nouveau dérapage le 4 avril 2015 dans "Rivarol"), Marine Le Pen ne rassemble pas mais au contraire, éloigne.

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Ainsi, sa nièce Marion Maréchal, très populaire non seulement au sein du FN mais également de certains sympathisants de la droite parlementaire, et donc, clef essentielle dans une perspective d’amener le FN à gouverner, a décidé de quitter le FN le 9 mai 2017 pour éviter toute division avec sa tante.

Ainsi, son conseiller indispensable, Florian Philippot, lui non plus, ne croit plus à l’avenir politique de Marine Le Pen et a quitté le FN le 20 septembre 2017 pour créer son propre parti (politiquement inexistant) "Les Patriotes".

Ainsi, son ancien allié du second tour de l’élection présidentielle, Nicolas Dupont-Aignan, a rejeté le 3 juin 2018 l’alliance que lui avait proposée sans illusions, le 31 mai 2018, la présidente du FN aux élections européennes. Cette fin de non-recevoir, très peu courtoise, que Marine Le Pen connaissait dès le début mai 2018, montre à quel point le tandem entre les deux responsables au sommet de l’État (Élysée et Matignon) aurait été une catastrophe nationale.


Impasse politique

En n’ayant plus ni son aile gauche (Florian Philippot, véritable inspirateur du développement du FN) ni son aile droite (Marion Maréchal, partie vers des contrées différentes), en n’étant pas capable de réunir ni les souverainistes de Debout la France, ni Les Républicains de Laurent Wauquiez, Marine Le Pen, en perte de crédibilité, est aujourd’hui dans une impasse politique.

Cela ne l’empêchera pas de remonter le cas échéant (en politique, on n’est jamais mort que physiquement), et la perspective des élections européennes de 2019 peut lui apporter un grand bol d’air pour rebondir, mais si elle ne prouve pas qu’elle est capable de rassembler d’autres formations que la sienne autour d’un programme politique cohérent, Marine Le Pen n’aura aucune crédibilité dans ses capacités à faire de son parti un véritable parti de gouvernement. Et c’est probablement tant mieux pour la France !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (31 juillet 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
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Les nationautes de la Marine.
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Le monde des bisounours.
Tout est possible en 2017…
Mathématiques militantes.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180601-rassemblement-national.html

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