« J’ai été quelqu’un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gaie à notre façon, pour se venger d’être triste, et rire quand même. Les gens aimaient ça de moi. Mais je change. Ce n’est pas de l’amertume, je ne suis pas amère. C’est comme si je n’étais déjà plus là. J’écoute la radio, les informations, je sais ce qui se passe et j’en ai peur souvent. Je n’y ai plus ma place. C’est peut-être l’acceptation de la disparition ou un problème de désir. Je ralentis. » (4 février 2015).



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Lors de la cérémonie d’hommage national à Simone Veil, aux Invalides, le 5 juillet 2017, quelques jours après sa disparition, se tenait, tout petite, tout recroquevillée, une femme à la chevelure très reconnaissable, frisée rousse, Marceline Loridan-Ivens. Elle s’était installée comme faisant partie de la famille, au premier rang, comme une sœur. Elle l’était. Elles l’étaient, sœurs, par la tragédie qu’elles ont partagée toutes les deux. Car toutes les deux ont vécu, adolescentes, le camp d’extermination des nazis. Elles ont vu la folie des hommes, la folie du XXe siècle. Elles ont vécu de l’intérieur l’Holocauste, la Solution finale. Cette entreprise industrielle de la mort : les chambres à gaz, à Birkenau, pouvait tuer jusqu’à 12 000 personnes par jour. Quatre fours crématoires. Un procédé bien rodé, avec une manière bien particulière d’installer les corps dans le four, pour optimiser et renforcer l’efficacité du four qui pouvait brûler jusqu’à 3 000 cadavres par jour.

Marceline Loridan-Ivens vient de mourir ce mardi 18 septembre 2018 à l’âge de 90 ans. Elle est enterrée le 21 septembre 2018 à Paris. Personnage médiatique depuis de nombreuses années, elle pouvait choquer quand elle parlait car elle ne se contraignait pas à embellir une réalité terrible (lire notamment sa déclaration contre l’antisionisme, voir ci-dessous). Née le 19 mars 1928, elle était sensiblement de la même génération que Simone Veil (huit mois de différence). Cette proximité était inscrite à jamais dans leur histoire commune : la déportation.

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Marceline Loridan-Ivens, de parents juifs polonais ayant émigré en France à la fin de la Première Guerre mondiale, fut résistante, mais arrêtée par la Gestapo à Bollène dans le Vaucluse, où elle vivait, elle fut conduite au camp d’extermination à Auschwitz-Birkenau le 13 avril 1944 avec son père, lui aussi résistant. Dans le même convoi, il y avait Simone Veil, avec sa mère et une de ses sœurs, la future psychanalyse Anne-Lise Stern (1921-2013) et aussi trente-quatre des quarante-quatre enfants d’Izieu raflés le 6 avril 1944 par Klaus Barbie et qui ont tout de suite été gazés à leur arrivée au camp. Marceline Loridan-Ivens, elle, a échappé au gazage immédiat car, grâce à un bienvenu conseil, elle a déclaré qu’elle avait 18 ans (Simone Veil aussi a suivi ce conseil salutaire). Son père, il l’avait avertie lorsqu’ils étaient retenus au camp de Drancy : « Toi, tu reviendras peut-être parce que tu es jeune. Moi, je ne reviendrai pas. ».

Marceline Loridan-Ivens rejetait en fait l’appellation "Auschwitz-Birkenau" parce que c’étaient deux camps éloignés de trois kilomètres. Pour elle, ces trois kilomètres, c’était comme si c’était des milliers de kilomètres. À 15 ans, elle ne savait pas que les deux camps étaient aussi rapprochés. Son père était dans le camp d’Auschwitz tandis qu’elle était à Birkenau : « Le temps efface ce qui nous séparait, il déforme tout. Auschwitz était adossé à une petite ville, Birkenau était dans la campagne. Il fallait sortir par la grande porte avec son commando de travail, pour apercevoir l’autre camp. Les hommes d’Auschwitz regardaient vers nous en se disant : c’est là qu’ont disparu nos femmes, nos sœurs, nos filles, là que nous finirons dans les chambres à gaz. Et moi, je regardais vers toi en me demandant (…) : est-il parti au gaz ? Est-il encore vivant ? Il y avait entre nous des champs, des blocs, des miradors, des barbelés, des crématoires, et par-dessus tout, l’insoutenable incertitude de ce que devenait l’autre. » (4 février 2015).

Par un extraordinaire concours de circonstances, elle a pu le croiser un jour, son père. Ils se sont embrassés, les nazis l’ont frappée, elle a perdu connaissance et son père a eu le temps de lui laisser un oignon et une tomate. Et elle, elle a pu lui crier le numéro du bloc où elle se trouvait. Quelques mois plus tard, un électricien chargé de la maintenance de plusieurs camps (les barbelés étaient électrifiés) est venu la voir pour lui donner un message de son père. Elle n’a pas pu lui répondre car elle n’avait pas de papier ni de crayon, mais a donné un Louis d’or qu’elle avait et elle espérait que le technicien retransmettrait au moins la moitié de sa valeur à son père. En revanche, elle ne s’est jamais rappelé la teneur du mot paternel.

Comme d’autres (notamment Simone Veil), à cause de l’arrivée des troupes alliées, elle fut transférée en octobre 1944 au camp de Bergen-Belsen, qui avait le grand avantage de ne pas posséder de chambres à gaz, puis au camp de Theresienstadt où elle fut libérée le 10 mai 1945 par l’Armée rouge.

Après un passage à l’hôtel Lutetia, à Paris Sèvres-Babylone, elle a pris le train pour retourner dans sa famille à Bollène, après avoir prévenu au téléphone sa mère qui n’était pas sur le quai de la gare à l’attendre. Ce fut son oncle Charles (qui était rentré de Birkenau deux mois auparavant, par Odessa) qui l’a attendue et qui lui confia : « Ne leur dis rien, ils ne comprennent rien. ». Elle a compris très vite que cette la vérité, personne ne voulait l’entendre. Ce n’est que plus tard qu’elle n’a commencé à témoigner.

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Marceline Loridan-Ivens a fait partie des "témoins" dans le film documentaire réalisé par Edgar Morin et Jean Rouch "Chronique d’un été", sorti le 20 octobre 1961. Elle témoignait au même titre qu’un étudiant de 20 ans, Régis Debray et que beaucoup d’autres anonymes, sur le sens de la vie, sur le bonheur, sur l’amour, etc.

Après un premier mariage, Marceline Loridan-Ivens a rencontré et épousé en 1963 le réalisateur de documentaires néerlandais Joris Ivens (1898-1989) avec qui elle a collaboré dans de nombreux films documentaires, en particulier sur le Vietnam et la Chine de Mao, fortement emprunts d’idéologie communiste et diffusés principalement dans les pays communistes (parfois interdits en France). Un peu auparavant, Marceline Loridan-Ivens avait coréalisé un documentaire sur l’Algérie (elle était favorable au FLN et le soutenait activement). Né il y a presque 120 ans, le 18 novembre 1898, Joris Ivens est mort, lui aussi, comme plus tard son épouse, à l’âge 90 ans, le 28 juin 1989.

Pendant les vingt dernières années de sa vie, Marceline Loridan-Ivens s’est investie avec vitalité dans la transmission de son témoignage sur les camps d’extermination, en multipliant les conférences et les visites d’établissements scolaires, et aussi dans des émissions de télévision, et quelques films et livres sur le sujet, en particulier, son film "La Petite Prairie aux bouleaux" (traduction de Brzezinka germanisé en Birkenau) sorti le 14 février 2003 (avec Anouk Aimée qui a reçu pour l’occasion l’Ours d’or d’honneur aux Berlinales 2003), et son livre "Et tu n’es pas revenu" (éd. Grasset) sorti le 4 février 2015 (coécrit avec Judith Perrignon).

Le "tu" de "Et tu n’es pas revenu", c’était le père de Marceline Loridan-Ivens : « J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. » (4 février 2015).

"Shloïme", c’était la signature de son père sur le petit mot transmis à son bloc, c’était étrange qu’il n’avait pas mis "papa", mais il avait commencé ainsi : "ma chère petite fille". Elle a oublié le reste du mot. Elle considérait qu’il aurait mieux valu que ce fût elle qui mourut et pas lui, car lui était père de famille nombreuse, et elle, seulement un enfant parmi d’autres de la famille qui ne s’en est jamais remise de la déportation et de l’assassinat du père (un frère s’est suicidé à cause de cela bien plus tard, une sœur aussi).

Marceline Loridan-Ivens a des mots très crûs pour décrire sa réalité. Lorsqu’elle est arrivée à Birkenau, on leur a fait prendre des douches, mais on leur avait tout pris, même le savon. Lorsque, les déportées rassemblées, une des femmes SS (qu’elle aurait voulu encore tuer elle-même, encore peu avant sa mort ; en fait, la SS a été tuée à la libération du camp) leur demanda si certaines savaient coudre, ou faire de la musique, etc., une adolescente se désigna en disant qu’elle était "rat d’opéra" et qu’elle savait danser. On lui ordonna alors de danser, et elle dansa nue, sans musique, au point que certains se mirent à chanter une musique de Haydn pour l’aider dans sa démonstration.

Marceline Loridan-Ivens a raconté aussi l’histoire d’une déportée belge, Malah, qui a réussi à s’évader avec un Polonais (devenu son amant) dans une traction-avant de SS, mais elle fut arrêtée trois semaines plus tard à la frontière tchèque, dénoncée par des paysans polonais, et l’amant polonais s’est rendu pour qu’elle ne crût pas qu’elle avait été arrêtée à cause de lui. Lui fut pendu tout de suite et elle, après un séjour dans une sorte d’oubliette infernale, fut également pendue en été 1944, devant les autres déportées pour montrer qu’il ne fallait pas tenter de s’évader, mais Malah, en frappant un de ses gardiens, avant d’être exécutée, a réussi à faire un discours en français en disant aux autres déportées que la guerre était bientôt finie, que les nazis perdaient sur tous les fronts, et qu’il fallait tenir le coup pour raconter plus tard ce qu’il s’est passé, « l’élimination d’un peuple dans des usines »

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Deux autres ouvrages sont intéressants pour compléter le témoignage de la vie de Marceline Loridan-Ivens, "Ma vie balagan" (éd. Robert Laffont) sorti le 9 octobre 2008 (coécrit avec Élisabeth Inandiak) et "L’Amour après" (éd. Grasset), sorti le 17 janvier 2018 (coécrit avec Judith Perrignon).

France 5 a rediffusé le 19 septembre 2018 l’émission "La Grande Librairie" spéciale consacrée à Marceline Loridan-Ivens du 5 février 2015 où elle a raconté sa terrible déportation au présentateur de l’émission, François Busnel.

Elle n’avait pas sa langue dans sa poche et était capable de dire des choses qui ne plaisaient pas. Athée mais victime dans sa chair de l’antisémitisme, Marceline Loridan-Ivens a déclaré à la fin de cette émission du 5 février 2015 : « Il faut dire la vérité. Je pense que ce qu’il s’est passé pendant la guerre, personne le sait ici. Personne ne sait que le grand mufti de Jérusalem, c’était le grand copain d’Hitler. Personne ne sait que les pays arabes… qu’est-ce qu’ils disaient à l’époque ? Allah est au ciel pour nous et sur terre, on a Hitler. C’est la vérité. Que Arafat, c’est le petit-fils de ce grand mufti de Jérusalem, et qu’il a été formé par lui parce que ce grand mufti de Jérusalem, il a existé jusqu’en 1974. Et de plus, les Soviétiques ont manipulé. Avant, les Juifs, c’étaient des cosmopolites, on ne sait pas qu’est-ce que c’est, mais par la suite, ils ont construit ce concept d’antisionisme… des sionistes, ce sont des nationalistes excessifs, ils veulent se venger de ce qu’ils ont souffert pendant la guerre. Mais la vérité, c’est quoi ? La vérité, c’est que toute l’Europe a participé à la destruction des Juifs pendant la guerre. (…) Et aujourd’hui, on est tellement content de pouvoir accuser Israël, comme on l’accuse, alors qu’en face, on a des gens qui ont un double langage, qui sont d’un antisémitisme total. ».





Plus récemment, Marceline Loridan-Ivens fut de nouveau invitée par François Busnel le 18 janvier 2018 pour parler de l’amour après les camps, à la sortie de son dernier livre.





Honneur à cette petite étoile qui a réussi à ne pas s’éteindre pendant ces années atroces et qui est parvenue à rester éclairée jusqu’à ces derniers jours, en transmettant son témoignage si poignant. Ne jamais oublier ! Que cela ne recommence pas ! Tel était son objectif. Son obsession. Pour beaucoup, elle reste toujours d’actualité…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (19 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Marceline Loridan-Ivens.
Simone Veil.
Denise Vernay.
Joris Ivens.
La rafle du Vel’ d’Hiv’.
La Shoah.
Élie Wiesel.
Germaine Tillion.
Irena Sendlerowa.
Élisabeth Eidenbenz.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Maurice Druon.
Edmond Michelet.
Jean Moulin.
Daniel Cordier.
Françoise Dolto.
Marie Curie.
Marie Trintignant.
Ingrid Betancourt.
Lucette Destouches.
Barbara Hannigan.

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