« J’estime qu’en programmant le film, je ne cautionne pas tous les violeurs de France. » (Annie Thomas, directrice du cinéma Le Trianon à Romainville, AFP, le 20 novembre 2019).


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Je voulais exprimer mon avis sur le film "J’accuse" réalisé par Roman Polanski, présent le 4 novembre 2019 à Paris lors de la présentation du film qui est sorti en France le 13 novembre 2019, et voici que je me suis aperçu qu’il fallait d’abord justifier d’être allé le voir dans une salle de cinéma. Le contexte médiatique est tel que je me suis moi-même posé la question de la pertinence d’aller le voir. La société est vraiment en train de partir en sucette.

Ma question en titre est ambiguë, car elle signifierait : faut-il empêcher les autres de voir un film de Polanski ? Je reformule donc la question : faut-il s’empêcher soi-même d’aller voir des films de Polanski ? C’est donc plus sur le point de morale personnelle que sur des volontés, des velléités de maîtres censeurs de certains apprentis tyrans que je souhaite aborder cette réflexion. Rappelons d’ailleurs pour ceux qui l’auraient oublié que ce fut le Président Valéry Giscard d’Estaing, à peine arrivé à l’Élysée, qui empêcha toute possibilité à l’administration ou au pouvoir politique de censurer une œuvre culturelle. Il était temps et j’espère qu’on lui fera crédit de cette avancée, comme des autres de son septennat un peu oublié.

Je ne suis pas un proche de Roman Polanski, je n’ai aucune vocation à vouloir le défendre et je pense d’ailleurs qu’il est capable de se défendre tout seul. Néanmoins, nous nous trouvons en présence de "ligues", je dis "ligues" à dessein, qui veulent régenter ma propre vie culturelle. Au moins, grâce à elles, ceux qui n’étaient pas au courant de la sortie de ce film (j’en parlerai donc une prochaine fois), au moins, ils le sont aujourd’hui. Publicité, du reste gratuite, et ce n’est assurément pas de la manipulation (je pense que Roman Polanski s’en passerait volontiers), c’est simplement de la bêtise de ceux qui contestent à Roman Polanski le droit de tourner un film puis de le diffuser.

Dire que l’œuvre cinématographique de Roman Polanski est très particulière, est enfoncer une porte ouverte. N’ayant pas vu tous ses films, je serai bien incapable d’analyser son œuvre dans son ensemble. Si on me dit que c’est un écorché, je réponds qu’avec la vie qu’il a eue, pas la vie d’adulte, mais la vie d’enfant et d’adolescent, il aurait été difficile de ne pas être écorché. Camille Nevers expliquait d’ailleurs dans "Libération" le 12 novembre 2019 : « C’est bien de Roman Polanski que l’on parle, c’est-à-dire d’un cinéaste dont l’un des motifs essentiels et sujets cinématographiques est précisément la persécution. L’autre étant l’imposture. ».

Il est d’origine juive polonaise, mais il est né le 18 août 1933 à Paris (dans le douzième arrondissement). Il a donc 86 ans, et nul doute que "J’accuse" est probablement l’un de ses derniers films sinon le dernier. Il semblait y tenir depuis longtemps. Pourquoi ? Pour lutter contre l’antisémitisme. L’Affaire Dreyfus est le symbole même de ce qui nuit à la société actuelle : par son traitement surmédiatisé, la polémique avec ses fakes news, ses raccourcis de la pensée, ses rebondissements, allait donner un bon aperçu de ce que les chaînes d’information continue, les réseaux sociaux, l’expression de la pensée avec un nombre de lettres ridicule, etc. donnent aujourd’hui comme noyau du débat public. On pourra même se rassurer en comprenant qu’avant, c’est-à-dire, en 1898, ce n’était pas mieux que maintenant, cent vingt ans plus tard. C’était même pire car le niveau d’instruction et d’information était beaucoup plus faible et donc la manipulation plus aisée.

Écorché, par au moins deux épisodes terribles de sa vie. Si je les évoque, ce n’est ni pour l’excuser, ni pour m’y apitoyer, mais pour porter à la connaissance une vie dès le départ d’écorché vif.

Août 1933, c’était déjà l’Allemagne de Hitler. Trois ans plus tard, est survenu un événement complètement unique (à ma connaissance) : un exil à l’envers. La famille Polanski s’est déplacée dans le mauvaise sens : de Paris à Cracovie ! Résultat, à 6 ans, Roman Polanski a vécu le ghetto de Cracovie. S’il a échappé à la déportation, ce n’était pas le cas de ses parents et de sa demi-sœur. Sa mère enceinte est morte au camp d’Auschwitz (qui n’est pas très éloigné de Cracovie). Son père a survécu du camp de Mauthausen. De 8 à 12 ans, Roman Polanski a vécu dans la clandestinité, ce qui l’a sauvé des camps. Une anecdote placée dans sa page Wikipédia est que dans le ghetto, Polanski a découvert le cinéma (les films des frères Lumière), ce qui lui a donné sa vocation de cinéaste. Sur les murs du cinéma : "Seuls les porcs vont au cinéma". Graffitis prémonitoires ?

Un deuxième fait terrible : alors qu’il était déjà en pleine reconnaissance professionnelle, en son absence (car il était à Londres pour le tournage d’un film), sa femme et égérie Sharon Tate, enceinte de huit mois, fut sauvagement assassinée ainsi que des amis, dans la maison familiale de Los Angeles, le 9 août 1969, par le gourou assassin Charles Manson (mort récemment, il y a deux ans, le 19 novembre 2017). Dépression.

Ces tragédies personnelles ne justifient aucun acte répréhensible qui serait commis de sa part, mais l’homme est forcément torturé par ces tragédies, qui ne le serait pas ? Rencontrée en 1985, Emmanuelle Seigner a épousé Roman Polanski en 1989 et reste à ce jour sa femme, sa troisième femme pour l’état-civil, et elle est également une actrice importante de son dernier film.

Maintenant, venons-en aux scandales. Roman Polanski serait-il un prédateur sexuel ? Je n’en sais rien mais c’est courant dans ce milieu. Cela n’en réduit pas plus sa responsabilité le cas échéant. Le film "J’accuse" est en fait son premier film d’après la campagne MeToo. C’est là la nouveauté : les langues se délient, les bouches s’ouvrent. Les agressions sexuelles, le harcèlement, le viol, la violence physique, sont scandaleux, d’autant plus scandaleux que son auteur est en position dominatrice. Nous sommes dans une transition. Il est temps d’en finir avec l’omerta. Et avec les abus sexuels. Oui. Triple oui.

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Le scandale actuel arrive le 8 novembre 2019 dans "Le Parisien". À cinq jours de la sortie du film. Une femme actuellement sexagénaire, photographe et ancienne mannequin, a alors accusé publiquement Roman Polanski de l’avoir violée lorsqu’elle avait 18 ans, il y a quarante-quatre ans. Elle n’a pas déposé de plainte car les faits sont prescrits depuis longtemps. Le journal aurait fait une enquête qui fait état de témoignages de proches concordants. Roman Polanski a réfuté catégoriquement les faits. C’est parole contre parole. Je ne remets évidemment pas en doute la sincérité et forcément la souffrance de son accusatrice. Mais l’un des principes essentiels de la justice et de la démocratie, c’est la présomption d’innocence. Seul, un tiers, un tiers professionnel, instruit, impartial, à savoir le juge, peut condamner. Moi, simple lecteur des journaux, sur cette affaire, je m’en garderais bien.

Auparavant, mais pas en France (à ma connaissance), d’autres femmes ont accusé Roman Polanski, parfois sous anonymat, de faits d’agression ou de viol. Tous ces faits sont graves, et s’il était coupable de ces faits, Roman Polanski serait le prédateur sexuel qu’elles ont décrit. Je les crois sincères, mais le problème, c’est qu’aucun juge ne l’a condamné… à une exception. Une exception importante.

"L’affaire" date du 10 mars 1977, mais elle est revenue comme un mauvais remake en automne 2009, et à l’époque, les médias, réseaux sociaux, etc. en ont déjà abondamment parlé. On a parlé de viol, de drogue, de violence, et même de pédophilie puisque la victime était une adolescente de 13 ans. Roman Polanski a été condamné par la justice américaine et a fait de la prison pour cette affaire. Il a reconnu officiellement les relations sexuelles illégales sur mineure (il considérait qu’elle était consentante, mais, c’est un autre sujet, comment peut-on concevoir le consentement quand on est encore une gosse, a fortiori avec un adulte qui a une position dominante ?), afin de réfuter le viol, la drogue, la sodomie et d’autres chefs d’inculpation (en tout, il y en avait six, la justice américaine ne fait jamais dans la dentelle).

Il a été condamné à 90 jours de prison, il a été libéré au 43e jour pour conduite exemplaire. Ce fut parce que la justice américaine a rompu son engagement initial que Roman Polanski a préféré fuir les États-Unis le 31 janvier 1978, le juge laissant entendre qu’il pourrait l’enfermer pour une cinquantaine d’années pour les mêmes faits (déjà jugés). Le 27 septembre 2009, Roman Polanski a été arrêté à Zurich par les autorités helvétiques et les États-Unis ont demandé son extradition, finalement refusée par la Suisse le 12 juillet 2010 parce que la justice des États-Unis a refusé d’argumenter sur le sujet.

Entre-temps, Roman Polanski a dédommagé en civil la victime en question qui n’a plus du tout envie d’en parler encore et qui lui a même pardonné : « Ma mésaventure avec Polanski ne m’a pas traumatisée, ni mentalement, ni physiquement. (…) Si je devais choisir entre le viol et revivre ce qui s’est passé après, je choisirais le viol. (…) Je ne souffre pas du syndrome de Stockholm. Je lui ai pardonné pour moi, pas pour lui. Tout le monde veut me voir traumatisée, brisée, mais c’était il y a trente-six ans, maintenant, ça va, merci. Et tant pis si je ne suis pas la victime idéale, celle que veulent voir les médias ou le procureur. » (dans un livre autobiographique sorti en 2013). Lire à ce sujet l’article de la journaliste Emma Brockes du 18 septembre 2013 dans "The Guardian" : "Samantha Geimer on Roman Polanski : We email a little bit".

Précisons de manière générale que même si la victime ménage son bourreau, son agresseur, son violeur, cela n’exonère pas l’agresseur de sa responsabilité pénale et d’en assumer les conséquences (les lois sont édictées au nom de la société, pas au nom des victimes). Pour cette affaire précise, Roman Polanski a donc payé devant la justice américaine au printemps 1977.

Tout ce développement, encore, très simplifié, pour dire que Roman Polanski n’a reconnu que des relations sexuelles illégales (car sur mineure) et qu’il a été condamné et a purgé sa peine pour cela, et ce fut reconnu par la justice américaine. Pour tous les autres faits dont on l’accuse, aussi sincères soient ses accusatrices, et aussi traumatisées soient-elles, aucune justice ne l’a jamais condamné à ce jour, et il a toujours lui-même nié les faits reprochés. On ne peut condamner que si la culpabilité est prouvée. Principe ancien du droit, aussi important que la présomption d’innocence.

Mais soyons clairs, toutes les réflexions sur Roman Polanski sont développées dans les médias comme si toutes les accusations reposaient sur des faits exacts. Ce n’est pas établi, mais considérons cependant, en oubliant la présomption d’innocence, que ce soit quand même le cas. Faut-il pour autant ne pas aller voir un film de Polanski ?

Les médias et belles âmes proposent alors ce débat : faut-il ou pas séparer l’artiste de son art ? L’auteur de son œuvre ? Belle question à inscrire à l’épreuve de philosophie du baccalauréat.

Pour y répondre, on peut d’abord regarder à côté, chez les autres. Du côté "perversions sexuelles" (à la définition libre), on peut se poser ainsi d’autres questions : peut-on encore voir des films de Woody Allen ? Peut-on encore écouter des chansons de Michael Jackson ? Peut-on encore lire des romans (excellents) d’André Gide ? Je pense qu’on peut multiplier les questions. Si l’on élargit le champ de l’abominable, peut-on encore lire Céline ?

Ce qu’il y a de "terrible" pour un auteur, un artiste, surtout s’il est considéré comme abominable, c’est que son œuvre, surtout si elle est considérée comme géniale, peut le dépasser largement dans le temps. Ainsi, c’est sûr que les films de Polanski seront encore vus dans dix, vingt, cinquante ans. Comme ceux de Hitchcock. Certains diront alors, de ce futur lointain, que son auteur était un abominable, d’autres diront qu’on n’en sait rien, mais tout le monde continuera à voir ses films. Dans sa tombe, ou ailleurs, le réalisateur s’en moquera, il ne sera plus.

La seule raison de ne pas voir "J’accuse", ce serait qu’il fasse l’apologie des faits qu’on reproche à son réalisateur. Mais le sujet du film n’a rien à voir, c’est tout à fait différent. Il n’y a (presque) aucune ambiguïté à ce sujet. Et "J’accuse" pourrait même être considéré, dans l’avenir, comme le meilleur film de Polanski, ou le "deuxième meilleur" après "Le Pianiste". Ou le "troisième meilleur" après…

Ah, j’ai inséré "presque" aucune ambiguïté, parce que Roman Polanski voulait faire la promotion de son film en laissant apparaître (de manière assez audacieuse et même particulièrement odieuse) qu’il y aurait un parallèle entre le capitaine Dreyfus, injustement accusé, et le réalisateur Polanski, lui aussi accusé (donc injustement). Et tous les deux Juifs. Donc, heureusement, il a vite abandonné cette argumentation douteuse qui pourrait l’amener loin dans la puanteur. Il y a renoncé sagement. C’était mal venu, même en dehors des accusations actuelles, ne serait que parce que cela aurait été beaucoup trop nombriliste. L’intérêt de ce film, c’est que Polanski a traité d’un sujet qui le dépasse de très loin, qui dépasse sa propre personne. L’affaire a déjà plus de cent vingt ans, quarante de plus que lui.

Tragédie exterminatrice dans ses jeunes années, peine purgée pour la seule condamnation et présomption d’innocence pour les autres accusations, séparation de l’œuvre et de son auteur, film qui ne fait pas l’apologie du sexisme ou de la prédation sexuelle de quelque forme que ce soit, et voici mon cinquième point, qui constitue ma seule argumentation valable pour ne pas m’être empêché d’aller voir le dernier film de Polanski. Je regrette qu’il soit rarement évoqué alors que pour moi, au-delà de toutes les autres polémiques (et je conçois que les accusations contre Roman Polanski soient porteuses de scandales et de polémiques car dans tous les cas, il y a des accusatrices qui souffrent, les sincères et même les éventuelles non sincères), c’est le seul argument valable.

Ces "ligues" qui "valent" à peine mieux que les commandos intégristes qui s’en prenaient aux diffusions du film "La Dernière Tentation du Christ" de Martin Scorsese (sorti en France le 28 septembre 1988), j’écris "à peine" car à ma connaissance, il n’y a pas de violence au contraire du film de Scorsese dont la projection a été la cause de trois attentats en France, ces "ligues" pensent ou raisonnent comme si Roman Polanski était un écrivain, seul face à sa page blanche qu’il a remplie, ou même un peintre face à sa toile à peindre, ou encore un compositeur face à sa partition vierge à mettre en musique.

Mais s’il y a un art qui est un travail d’équipe, c’est bien le cinéma. Si le budget a été important pour "J’accuse" (22 millions d’euros, semble-t-il ), c’est parce que le projet a employé des centaines de personnes, des acteurs, mais aussi plein de techniciens, costumiers, décoristes, etc. On peut avoir la liste des collaborateurs dans la fameuse base Imdb (Internal Movie Database). J’ai eu la flemme de compter le nombre de personnes impliquée, mais c’est déjà une PME assez importante. Vouloir réduire le film "J’accuse" à un seul auteur, Roman Polanski, et le boycotter, alors que des centaines de personnes ont travaillé et même ont bien travaillé, pour ce film, ce serait comme refuser de payer les salaires d’une PME de plusieurs centaines de personnes qui ont fait un boulot excellent, parce que leur patron serait accusé de viol. Serait-ce juste ?

À ce jour, trois projections de "J’accuse" ont dû être annulées ou ont été fortement perturbées à Paris le 12 novembre 2019 (l’avant-première), à Rennes le 16 novembre 2019 et à Bordeaux le 19 novembre 2019, à la suite de manifestations organisées par des groupes féministes. Le 19 novembre 2019, le président de l’intercommunalité qui rassemble neuf communes de Seine-Saint-Denis autour de Montreuil (le socialiste Gérard Cosme) a voulu (a conseillé aux directeurs des six salles de cinéma concernées de) déprogrammer "J’accuse", avant, le lendemain, de revenir en arrière après la réaction des directeurs de salles.

Ceux-ci ont en effet réagi vivement, avec du réel bon sens, qui sera aussi le mot de la fin. Ainsi, Stéphane Goudet, le directeur du Méliès, à Montreuil, a inscrit sur sa page Facebook le 19 novembre 2019 : « Nous demandons dès à présent à nos élus la liste des cinéastes dont nous n’aurons plus le droit de programmer les films et la définition de leurs critères (…). Un comité de vérification de la moralité des artistes programmés est-il prévu, puisque la liberté individuelle des spectateurs n’est pas suffisante ? ». Comme je l’ai écrit au début, il faut remonter à 1974 (qurante-cinq ans !) pour retrouver la possibilité par le pouvoir politique de censurer une œuvre.

Par les temps qui courent, le bon sens est rarement partagé par les excités des réseaux sociaux. Alors, chapeau pour votre sagesse, les directeurs des salles de ce territoire ! Quant aux "gens", la question ne se pose pas : les salles ne désemplissent depuis une semaine (avec 501 228 entrées pour la première semaine d'exploitation, le meilleur démarrage de la carrière de Roman Polanski, selon CBO Box Office)…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (20 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
"J’accuse" de Roman Polanski.
Roman Polanski.
Adèle Haenel.
Michel Bouquet.
Daniel Prévost.
Coluche.
Sim.
Marie Dubois.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

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