« Moi, général de division Philip Effiong, officier chargé de diriger le gouvernement de la République du Biafra, souhaite maintenant faire les déclarations suivantes. Nous affirmons que nous sommes des citoyens nigérians loyaux et reconnaissons l’autorité du gouvernement militaire fédéral du Nigeria. Nous acceptons la structure administrative et politique actuelle de la Fédération du Nigeria. Toute future modification constitutionnelle sera élaborée par les représentants du peuple du Nigeria. La République du Biafra cesse d’exister dès maintenant. » (Philip Effiong, 2e Président du Biafra, à Lagos le 15 janvier 1970).



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La période infernale a eu une fin. La guerre du Biafra s’est achevée il y a cinquante ans, le 15 janvier 1970. Commencée le 6 juillet 1967 par la sécession d’une partie du territoire, cette guerre a fini par l’échec de cette tentative d’indépendance, probablement manipulée par des puissances étrangères, en particulier la France, celle de De Gaulle.

Il faut imaginer cette guerre hors normes. On aurait presque pu dire que c’était une guerre entre le Royaume-Uni et la France. Ou presque. Les coalitions étaient on ne peut plus étonnantes à une époque de guerre froide pour le monde et de légende gaullienne pour la France.

Voyez en effet. Dans un camp, il y a les États-Unis avec le Royaume-Uni et l’Arabie Saoudite (là, c’était très classique), mais aussi …la Russie (enfin, la Russie soviétique, l’URSS), l’Égypte, la Syrie, l’Algérie. Dans l’autre camp, il y a la France, Israël, certains pays africains amis de la France comme la Côte d’Ivoire et le Gabon, l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar, l’Afrique du Sud, la Rhodésie, et même la Chine.

Il ne s’agissait pas d’une guerre mondiale mais d’une guerre civile au Nigeria. L’enjeu, l’indépendance du Biafra, notamment dans le delta du fleuve Niger. Le Nigeria était une colonie britannique (qui a pris son indépendance en 1960), ce qui explique le soutien massif du Royaume-Uni à l’intégrité de ce pays, et peut-être aussi la rivalité de la France dans ces zones africaines. Le Nigeria d’aujourd’hui est l’un des pays les plus peuplés d’Afrique et aussi parmi les plus musulmans, certaines sectes musulmanes, sous couvert de Daech, ont massacré récemment de nombreux habitants (Boko Haram), dans le nord du pays.

En fait, officiellement, la France était neutre et refusait d’aider l’un ou l’autre des deux camps, mais la diplomatie secrète africaine de Jacques Foccart privilégiait l’option d’un Biafra indépendant, afin de morceler l’ex-empire britannique en Afrique et réduire son influence. Et afin aussi de s’opposer au Nigeria qui cherchait à liguer tous les pays africains contre les essais nucléaires français au Sahara. La Côte d’Ivoire fut l’intermédiaire pour l’aide discrète mais réelle de la France au Biafra. Par ailleurs, les États-Unis, bien que soutien du Nigeria, ont refusé de lui fournir des armes, au contraire du Royaume-Uni qui l’a aidé en leur fournissant massivement des armes. De nombreux mercenaires se sont engagés pour défendre le Biafra.

À la fin des années 1960, le Nigeria comptait autour de 40 millions d’habitants, dont majoritairement des musulmans, mais probablement ceux qui avaient le moins d’influence dans la conduite du pays. Plusieurs coups d’État militaires et la fin du fédéralisme ont conduit Odumegwu Emeka Ojukwu, le gouverneur de la région de l’Est, où habitait une minorité chrétienne qui faisait plutôt partie de l’élite (et était privilégiée par les Britanniques à l’époque de la colonisation pour mieux diviser la population), à proclamer le 30 mai 1967 l’indépendance de la région devenue République du Biafra avec une armée de 100 000 hommes. L’enjeu n’était pas seulement ethnique car dans sa tentative de recentralisation, l’État nigérian voulait reprendre le contrôle des ressources pétrolières du Biafra.

Au début, les sécessionnistes ont eu des succès militaires et ont reconquis les deux tiers des réserves de pétrole, voire la totalité. Mais l’armée nigériane a fini, au fil des mois et des années, à reconquérir le contrôle des principales villes du Biafra jusqu’à la totalité du territoire au début de l’année 1970. Au prix de très lourds sacrifies… des populations des zones impactées.

La dernière offensive de l’armée nigériane a commencé le 23 décembre 1969. L’acte de capitulation fut signé le 12 janvier 1970 et les derniers combats ont eu lieu le 15 janvier 1970. Entre-temps, le Président du Biafra, Odumegwu Emeka Ojukwu a fui en Côte d’Ivoire (le 8 janvier 1970), mais fut rapidement gracié (en 1982), ce qui lui a permis de retourner au Nigeria et de s’installer près d’Enugu, qui fut la capitale du furtif État du Biafra. Il participa même à la vie politique du pays entre 1983 et 2011, notamment en se présentant à l’élection présidentielle en 2003, et s’est éteint à Londres le 27 novembre 2011 (à l’âge de 78 ans). Son Vice-Président Philip Effiong lui succéda pour quelques jours et annonça lui-même, à Lagos, au général nigérian Yakubu Gowon, Président du Nigeria depuis le 1er août 1966 (par le coup d’État militaire du 29 juillet 1966), la fin de la République du Biafra, une déclaration courageuse qui a sauvé de nombreux habitants du massacre annoncé par la dernière offensive des 120 000 hommes de l’armée nigériane.

Cette guerre du Biafra fut quand même particulièrement meurtrière : 150 000 personnes furent tuées directement (dont 100 000 civils), et indirectement, on compte 2 millions de civils qui ont été tués dans le Biafra par la famine engendrée par l’embargo des troupes nigérianes. Plusieurs millions de personnes furent déportées à cause de cette guerre. Le pire a été à partir du 24 mai 1968 et la chute de Port Harcourt qui a coupé l’accès du Biafra à l’océan Atlantique, ce qui a étouffé complètement la région séparatiste.

L’historien Steve Page, de l’Université de Fribourg, a expliqué le 30 juin 2017 que le blocus maritime et terrestre était l’arme principale de l’armée régulière mais il n’a jamais été affiché une finalité de génocide : « Dès le printemps 1968, la situation devient catastrophique pour la population biafraise, qui dépend du commerce extérieur pour l’apport en protéines, viande, lait, œufs… La famine devient toujours plus meurtrière. (…) On parle alors de "génocide par la famine", une notion clef de la propagande biafraise. En fait, si le blocus était un moyen de pression violent, rien ne laisse percevoir une volonté d’extermination de la population de cette région. » (laliberte.ch, propos recueillis par Pascal Fleury).

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Entre 1968 et 1970, au fur et à mesure des (lentes) avancées de l’armée nigériane (grâce à la supériorité des armes fournies par le Royaume-Uni et l’URSS), la population biafraise, soutenant la sécession car elle n’avait pas d’autre choix (craignant pour sa sécurité), se déplaça de camps en camps de réfugiés, entassée dans des lieux sans hygiène et souvent sans nourriture.

Comme on voit, le Biafra a été un mélange de nombreux enjeux : enjeu ethnique (une ethnie, plutôt privilégiée, qui craignait de perdre son pouvoir et qui s’est retranchée dans une région favorisée), enjeu économique (celui du contrôle des réserves de pétrole), et enjeu géopolitique (rivalité d’influence entre l’ancien colon français et l’ancien colon britannique en Afrique subsaharienne). Le gouvernement français trouvait de toute façon l’existence du Nigeria comme un danger pour l’influence française (et plus accessoirement catholique) en Afrique face à un géant où les élites étaient probritanniques (et protestantes).

Ceux qui ont payé, c’étaient les habitants de cette région et plus particulièrement les enfants. Les images ont choqué notamment en France "grâce aux" (ou "à cause des" ?) premières campagnes sollicitant l’aide humanitaire. Sur des affiches, en gros plan, des enfants, généralement nus, affamés, souvent présentant des ventres énormes de malnutrition. Fallait-il les montrer pour octroyer pitié et charité, au risque de retirer toute dignité humaine à ces enfants devenus des phénomènes de foire ?

Je n’ai pas de réponse, car si on ne choque pas, on n’émeut pas, et alors, on ne reçoit pas d’aide du grand public. Mais j’imagine un de ces enfants mis ainsi en vitrine médiatique, qui, rescapé, aurait pu vivre jusqu’à maintenant, quel pourrait être son sentiment s’il se voyait ainsi enfant, maintenant qu’il serait âgé d’au moins 55 voire 60 ans ?

C’était encore "trop tôt" pour qu’il y ait eu une mobilisation ordonnée des artistes, comme ce fut le cas avec la chanson "We Are The World" une quinzaine d’années plus tard, pour aider les populations victimes de la famine en Éthiopie (en 1984 et 1985), dont près d’un million de morts.

Ce qui fut observé pour le Biafra, ce fut la naissance d’une "opinion mondiale", sensible, sensibilisée par les médias des horreurs de la guerre. Cette campagne médiatique a été en effet un grand succès et l’aide des particuliers mais aussi et surtout des organisations humanitaires est arrivée massivement pour sauver de nombreux habitants du Biafra.

Au point que l’armée nigériane a même abattu des avions de la Croix-Rouge en les soupçonnant de fournir des armes aux séparatistes. L’une des conséquences a été notamment que les médecins engagés dans l’aide aux réfugiés biafrais ont créé le 21 décembre 1971 l’association humanitaire Médecins sans frontières (MSF) dont l’influence politique a été très grande tant en France que dans le monde. Il faut rappeler certains de ses médecins qui ont eu une grande part d’influence dans les débats politiques sur l’humanitaire en France, notamment Bernard Kouchner (présent au Biafra en 1968), Claude Malhuret, Xavier Emmanuelli, Rony Brauman, etc. Contesté dans sa volonté trop dépensière de médiatiser les horreurs du monde, Bernard Kouchner quitta d’ailleurs rapidement MSF pour créer Médecins du monde.

Que ce fût pour le Biafra, l’Éthiopie, les deux pays cités ici, ou même l’Ukraine entre les deux guerres, la Chine sous la Révolution culturelle, et dans hélas bien trop d’autres pays, la famine généralement est la conséquence mécanique de décisions de gouvernements sans considération pour les vies humaines, ou de guerres qui furent issues de décisions de même froideur.

À ceux qui pensent que "avant, c’était mieux", constatons qu’il n’existe plus, aujourd’hui, de famine d’une telle intensité de tragédie, soit parce que le monde a des organisations humanitaires efficaces et présentes sur tous les continents, soit qu’il y a un peu plus de sagesse (mais on peut en douter) chez les gouvernants, soit encore que les OGM et l’agriculture intensive ont permis de produire assez de nourriture même en cas de mauvaises saisons ou de circonstances géopolitiques effroyables.

De même, l’idéalisation de la période gaullienne, même si De Gaulle reste, pour moi comme pour de nombreux autres citoyens, une figure tutélaire de la République française, s’arrête à la vérité historique, et en particulier celle de la Françafrique. Le rôle de la France dans cette guerre du Biafra laisse à cette période pourtant historique un arrière-goût particulièrement amer et trouble, il ne faut pas l’oublier…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 janvier 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Biafra, synonyme d’enfants, de famine et de massacres.
Des images faites pour choquer (en 1968).
La guerre du Biafra.
Le génocide au Rwanda.
Les charniers de Timisoara.
Haïti, cauchemars et espoirs.
Erika (12 décembre 1999).
Le tsunami des Célèbes (28 septembre 2018).
Le tremblement de terre à Haïti (12 janvier 2010).
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.

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https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/biafra-synonyme-d-enfants-de-220680

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