« Nous attendons la naissance du huit milliardième habitant de la planète Terre. C’est l’occasion de célébrer notre diversité, de reconnaître notre humanité commune et de nous émerveiller des progrès en matière de santé qui ont permis d’allonger la durée de vie et de réduire considérablement les taux de mortalité maternelle et infantile. » (Antonio Guterres, le 11 juillet 2022).



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Selon les prévisions des Nations Unis dans un rapport de juillet 2022, la Terre connaîtra 8 milliards d'habitants le 15 novembre 2022. Cette estimation est basée sur des calculs qui se sont affinés au fil des années, prenant en compte le taux de fécondité et de mortalité de chaque pays du monde. Pour le Secrétaire Général de l'ONU Antonio Guterres, c'est l'occasion de revenir aux fondamentaux : « C’est un rappel de notre responsabilité partagée de prendre soin de notre planète, et un moment pour réfléchir aux domaines dans lesquels nous ne respectons pas encore nos engagements les uns envers les autres. ». En pleine COP27, cette phrase de l'été a un sens.

Cela fait plus d'une cinquantaine d'années que certains évoquent le péril démographique. C'est d'ailleurs l'un des désastres annoncés par des écologistes précurseurs, comme René Dumont. L'idée peut se comprendre à première vue : plus il y a d'êtres humains, plus il faut de quoi les nourrir, les chauffer, les vêtir... Et les ressources de la planète Terre sont finies. D'où, problème.

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Oui, mais... Cette idée très malthusienne d'une surpopulation humaine, elle reste très simpliste, simplissime, même. Pourquoi ? Parce que justement, la forte croissance démographique a commencé avec toutes les modernités, j'écris "modernités" au pluriel car il y en a eu beaucoup, il y en a même toujours eu, mais on peut considérer que les navigations, la découverte de l'Amérique, l'éveil de l'individu par les philosophes des Lumières, les progrès de la médecine, et enfin, et surtout, la (première) révolution industrielle ont contribué à cette envolée démographique.

Et c'est vrai que cette envolée est vertigineuse. En 1800, il y avait environ 1 milliard d'êtres humains sur Terre. En 1927, on est passé à 2 milliards. En 1950, 2,5 milliards. En 1960, 3 milliards. Et puis, ça s'est exponentialisé : 4 milliards en 1974, 5 milliards en 1987, 6 milliards en 1999, 7 milliards en 2011 et maintenant, 8 milliards en 2022. Ceux qui voudraient s'effrayer pourraient noter que dans les anciennes prévisions, ce seuil de 8 milliards d'humains devait être atteint seulement en 2024 voire 2025.

Cette petite vidéo du Muséum américain d'histoire naturelle montre cette évolution rapide. La première étape de progression de la population mondiale, ce fut le début de l'agriculture et de la sédentarité.






Mais faut-il avoir peur ? Peur que ça continue à progresser ? Peur d'être en surpopulation ? La progression à long terme n'est pas évidente : malgré la forte croissance, on constate que depuis plusieurs décennies un ralentissement de la croissance (la dérivée qui décroît). On peut aussi le constater avec le taux de croissance de la population mondiale d'une année à l'autre : ce taux aujourd'hui décroît, depuis 1975, et en près de cinquante ans, est passé de 2,1% à 1,0%.

Dès février 2020, le démographe Hervé Le Bras écrivait un éditorial en mettant les pieds dans le plat : « Contrairement à ce qu’indiquent les projections des Nations Unies, il y a de bonnes raisons de penser que la population mondiale cessera de croître vers 2065 avant de décliner. (…) L’explosion démographique toucherait-elle à sa fin ? ». A priori, le plateau aurait lieu un peu plus tard, vers 2080, selon les récentes données de l'ONU, mais pas de croissance linéaire comme imaginée auparavant.

Hervé Le Bras a constaté que les prédictions de l'ONU étaient bonnes dans leur globalité, mais pas en détails : « Les Nations Unies élaborant des projections démographiques de la même manière depuis 1963, on peut tester la qualité de ces dernières en les comparant aux effectifs observés depuis lors. Pour la population mondiale, le résultat est bon. Pour les populations de chaque pays, c’est une autre histoire. Par exemple, les Nations Unies, qui en 1994 prédisaient 163 millions d’Iraniens pour 2050, n’en prévoient plus maintenant que 103 millions après être descendues à 94 millions en 2014. Même jeu de yoyo pour la France, où la projection pour 2050 était de 60 millions d’habitants en 1994, puis de 73 millions en 2014 et de 68 millions en 2019. Jusqu’ici, la bonne prévision de la population mondiale résulte donc d’une compensation entre des prévisions inexactes pour de nombreux pays. Il est douteux que cet heureux résultat se maintienne, car les hypothèses sur la fécondité future de maints États paraissent irréalistes au vu des évolutions les plus récentes. ».

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C'est pourquoi il faut toujours rester très prudent dans ces prospectives : « La prospective à long terme en matière de population n’a aucune raison d’être plus sûre que celle qui a trait à l’économie ou à la politique. Illustrons ce point par la liste des pays africains et asiatiques où la fécondité est la plus élevée. En Afrique, on trouve, par ordre décroissant, le Niger, la Somalie, le Mali et la République démocratique du Congo, et en Asie, l’Afghanistan, l’Irak, le Yémen et la Palestine, soit la plupart des pays en proie à de graves troubles. Autrefois, on aurait attribué leurs guerres civiles à leur surpopulation, mais ces huit pays ne sont pas les plus densément peuplés, loin de là. Il faut renverser la causalité : ce sont les troubles civils qui entretiennent une fécondité élevée, en rendant difficile l’accès aux contraceptifs, en empêchant les filles d’être scolarisées comme le font Boko Haram et les talibans et, plus généralement, en accentuant le pouvoir des hommes. Les guerres civiles n’étant pas prévisibles, l’évolution de la fécondité en devient aussi incertaine. ».

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Le problème des projections sur plusieurs décennies, voire siècles, c'est qu'on linéarise : on n'imagine aucun événement pouvant modifier l'évolution actuelle, mais pourtant, la technologie avance, et toujours de manière exponentielle (juste un exemple parmi d'autres : depuis quarante ans, regardez la mémoire vive d'un ordinateur, ou le volume d'un octet de mémoire externe, et leur évolution). D'une certaine manière, même la pandémie de covid-19 (les experts démographiques de l'ONU ont estimé qu'en deux ans, 15 millions de personnes auraient péri à cause du covid-19 dans le monde, principalement des hommes et des personnes âgées, au lieu des 6,7 millions qui ont été déclarés aux autorités sanitaires), il y a eu beaucoup de morts, qui ont eu un impact sur la population mondiale, mais faible en comparaison aux grandes épidémies dans l'histoire du monde. L'arrivée du vaccin moins d'un an après la découverte du virus est un élément majeur de maintien de la croissance démographique. A contrario, les guerres peuvent amputer les pyramides des âges.

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Si on linéarise le taux de croissance annuelle de la population mondiale, alors on voit que ce taux devient nul dans le dernier quart du siècle puis est négatif, c'est-à-dire que la population mondiale sera sur un plateau puis décroîtra dans une cinquantaine d'années (avec un sommet autour de 10-11 milliards d'habitants vers 2080). Mais rien n'est sûr dans un sens ou dans un autre, ce qui nous fait une belle jambe.

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L'anthropologue et démographe Gilles Pison, professeur au Muséum national d'histoire naturelle et conseiller scientifique auprès de l'INED, a repris les données de l'ONU sur le taux de fécondité, dont dépendent principalement les projections pour l'avenir (l'autre facteur est le taux de mortalité). Ces taux sont en fait beaucoup plus bas que dans les prévisions anciennes et après une cloche, les courbes tendent à atteindre environ 1,85, soit en dessous du seuil de renouvellement (qui est 2,1). Et le chercheur d'insister : « Ces chiffres sont des prévisions et l’avenir n’est évidemment pas écrit. Il demeure que les projections démographiques sont relativement sûres lorsqu’il s’agit d’annoncer l’effectif de la population à court terme ; c’est-à-dire pour un démographe, les 10, 20 ou 30 prochaines années. » (10 juillet 2022).

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Interrogé par Guillaume Delacroix dans "Le Monde" du 11 juillet 2022, Gilles Pison a confirmé que le plateau serait atteint plus tôt que dans les précédentes projections : « [Il y a trois ans], l’ONU n’envisageait de stabilisation démographique qu’au cours du XXIIe siècle. ». Le taux de fécondité global, de 2,3 en 2022, pourrait tomber à 1,8 dès 2100.

Le contrôle des naissances est finalement très récent, un petit demi-siècle, et encore, pas dans tous les pays, dans les premiers pays, certains pays n'ont pas ce contrôle des naissances. Je vois que j'utilise la mauvaise expression : "contrôle des naissances", pour moi, cela signifie surtout que les individus aient des enfants quand ils le souhaitent, c'est-à-dire que la contraception leur permettent de ne plus faire, comme avant, des enfants non désirés. Et le désir d'enfants diminue avec la richesse d'une société, c'est un fait observé partout. L'ONU a précisé que 47 millions de femmes n'avaient pas accès à la contraception, ce qui engendrerait 7 millions de naissances non désirées pour les six prochains mois.

Et beaucoup plus récemment, oserais-je dire depuis une dizaine d'années, ou serait-il plus réaliste de dire ...dans la prochaine décennie, on commence à limiter aussi la consommation des ressources. Au début de la révolution industrielle, on ne limitait rien : on produisait, on polluait, on vendait, on innovait, et on consommait. Maintenant, d'abord pour des raisons économiques, ensuite pour des raisons écologiques, certains pays (pas tous) tentent d'avoir une croissance contrôlée de l'exploitation des ressources.

Rien que l'exemple de la Chine est intéressant. Première puissance démographique depuis longtemps, la politique de l'enfant unique a été un désastre, installant une très forte disparité entre les filles et les garçons. Les projections montrent que la population chinoise va décroître dans les prochaines années, 2023 verra probablement son dépassement par la population indienne. Les projections évoquent une baisse de la population (qui est de plus de 1,4 milliard) à moins du milliard (certaines projections baissent évoquent même en dessous de 700 millions). Pour enrayer cette tendance, le gouvernement chinois autorise désormais le troisième enfant !

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S'il y avait un responsable politique français qui était visionnaire en la matière, c'était bien Michel Debré qui, jusqu'à la fin de sa vie, a fait de la natalité son thème prioritaire numéro un. D'un point de vue national, c'est une évidence : un nation qui croît démographiquement croît nécessairement économiquement et géopolitiquement. De plus, lorsqu'on a basé tout le système de retraite sur le principe de répartition, c'est-à-dire que les pensions des retraités sont payés par les actifs au même moment, le taux entre actifs et retraités est un facteur essentiel de stabilité du système, au contraire de tout système par capitalisation. Notre modèle social nécessite une croissance démographique.

Dans les projections pour les prochaines années, l'ONU prévoit, outre le dépassement de la Chine par l'Inde, d'autres montées importantes : le Nigeria pourrait prendre la quatrième voire la troisième place, après les États-Unis, le Pakistan aussi continuera à croître et devancera l'Indonésie, la République démocratique du Congo et l'Éthiopie entreront dans le top 10, au détriment de la Russie, du Mexique, du Japon, etc.

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Plus généralement, les grandes tendances générales sont les suivantes : un ralentissement démographique de l'Asie de l'Est et du Sud-Est asiatique (Chine, Japon), parallèlement à une montée de l'Asie centrale et de l'Asie du Sud (Inde, Pakistan, Bangladesh) ; une forte montée de l'Afrique subsaharienne qui doublerait en une trentaine d'années (de 1,2 milliard en 2022 à 2,1 milliards d'habitants en 2050). L'Égypte, les Philippines et la Tanzanie seront en forte croissance. Selon les Secrétaire Général adjoint de l'ONU chargé des affaires économiques et sociales Liu Zhenmin : « La réalisation des objectifs de développement durable, en particulier ceux qui concernent la santé, l’éducation et l’égalité des sexes, contribuera à réduire les niveaux de fécondité et à ralentir la croissance démographique mondiale. ».

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Après, la question est : la planète peut-elle supporter une population infinie ? Bien sûr que non, mais la population mondiale ne sera jamais infinie. Elle peut être élevée, selon des critères d'époque (j'imagine qu'un milliard d'habitants lors de l'empire romain, c'était inimaginable !), mais elle n'est jamais infinie. Pas plus que les ressources de la Terre. Et j'y viens : tous ceux qui ont la trouille d'une trop forte population ont du mal à croire en l'avenir et au progrès. Déjà dans les années 1950 (2,5 milliards d'habitants), on nous prédisait les pires désastres à cause de la population : aujourd'hui, la population a triplé, et il y a moins de famines qu'à l'époque, et s'il y a des risques de famine en 2023, c'est de manière très circonstancielle à cause de la guerre en Ukraine. Et cela au même moment qu'il y a un fort exode rural partout dans le monde, c'est-à-dire un effondrement massif et généralisé du taux d'agriculteurs par habitant.

Pourquoi ? Parce qu'on a trouvé des techniques nouvelles pour produire de la nourriture. Je ne dis pas que c'est la panacée, au contraire, on s'aperçoit que l'agriculture intensive a ses limites, tout comme les OGM, et qu'il faut améliorer les techniques en prenant en compte de nouveaux critères complémentaires. Mais cela a évité des famines qu'on disait inéluctables. En clair, les trois fléaux démographiques habituels de l'histoire de l'humanité sont aussi en capacité d'être limités sinon totalement supprimés : les famines (grâce à la technologie, et elle n'en finit pas de progresser, je pense aux cellules souches pour produire de la viande par exemple, je ne sais pas si c'est une bonne piste mais c'est une piste), les épidémies (notre capacité de réaction est maintenant immédiate et efficace, c'est heureux mais parfois aléatoire, selon le virus), enfin les guerres, et depuis soixante-quinze ans, de nombreuses structures internationales ont été créées avec plus ou moins de bonheur pour réduire les risques de guerre sinon les éliminer définitivement (on doit comparer notre époque avec les siècles précédents).

Pour l'énergie, bien sûr que les énergies fossiles sont limitées, mais avec l'énergie nucléaire, les réserves de matériaux fissibles suffisent très largement sur Terre à tous les besoins présents et futurs pour de nombreuses générations. D'autres formes d'énergie pourraient aussi se développer, certaines peut-être totalement impensables encore aujourd'hui au même titre que parler d'énergie nucléaire à Napoléon Bonaparte, ce serait lui qui vous aurait envoyé à l'hôpital psychiatrique, pas l'inverse malgré son chapeau pointu et sa mégalomanie.

Quant à l'eau et à l'air, c'est essentiellement un problème d'énergie pour filtrer, purifier etc. En clair, la Terre n'a pas une infinité de ressources, mais l'être humain est encore bien loin d'avoir tout usé, et surtout, il a une infinité de ressources d'imagination, de créativité, d'innovation, de bonnes idées... et les préoccupations écologiques, sous la pression d'une peur probablement justifiée de bouleversements climatiques, vont dans le même sens de faire attention à ce qu'on a, de ne pas le gâcher et de l'optimiser.

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Le changement raisonné des comportements peut d'ailleurs s'adapter à une croissance démographique (par exemple, manger moins de viande, etc.). Ceux qui souhaite réduire la population ont des idées souvent inquiétantes, à l'instar du commandant Jacques-Yves Cousteau qui n'hésitait pas à dire crûment : « Une Terre et une humanité en équilibre, ce serait une population de cent à cinq cents millions de personnes, mais éduquées et capables d'auto-subsistance. Le vieillissement de la population n'est pas le problème. C'est une chose terrible à dire, mais pour stabiliser la population mondiale, nous devons perdre 350 000 personnes par jour. C'est une chose horrible à dire, mais ne rien dire l'est encore plus. ». Rien ne justifiait ce seuil dont le dépassement n'a pas entraîné les désastres annoncés.

Il faut se méfier des prophètes à propos de démographie. Ils véhiculent souvent, sans être très explicites, certaines idéologies. Ils se trompent toujours, parce que l'être humain s'adapte beaucoup mieux qu'on ne le dit. Et pour tout ce qui concerne l'humain, sujet extrêmement sensible, il faut surtout se garder d'énoncer des oracles définitifs. Les pages ne sont pas encore écrites.


Aussi sur le blog.


Sylvain Rakotoarison (10 novembre 2022)
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Pour aller plus loin :
8 milliards de Terriens, et moi, et moi, et moi...
Notre arbre généalogique.

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