« Monsieur Andry Nirina Rajoelina est proclamé Président de la République. Il prendra ses fonctions à partir de la prestation de serment en audience solennelle de la Haute Cour Constitutionnelle. Conformément à l’article 48 de la Constitution, la passation officielle du pouvoir se fera entre le Président sortant et le Président nouvellement élu en présence du Chef de l’État par intérim. » (Article 32 de l’arrêt n°01-HCC/AR du 8 janvier 2019 portant proclamation des résultats officiels du second tour de l’élection présidentielle du 19 décembre 2018).


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Dès les premiers résultats provisoires communiqués le 20 décembre 2018 par la Commission électorale nationale indépendante (CENI) chargée de dépouiller le second tour de l’élection présidentielle malgache du 19 décembre 2018, portant sur seulement 5,48% des bureaux de votes, la tendance était connue. Elle a été semi-officialisée lors de la publication, le 27 décembre 2018, par la CENI des résultats provisoires et enfin formellement confirmée ce mardi 8 janvier 2019 à 15 heures (heure malgache) par la Haute Cour Constitutionnelle (HCC) chargée de proclamer les résultats : Andry Rajoelina a été élu Président de la République de Madagascar.

Les résultats définitifs proclamés le 8 janvier 2019 par la HCC sont quasiment identiques aux résultats provisoires annoncés le 27 décembre 2018 par la CENI, à quelques votes près (tous les résultats détaillés, géographiquement, ainsi que les réponses aux contestations sont lisibles ici). De toute façon, l’écart est tel qu’il devient peu sincère de contester la conclusion proclamée de l’élection.

Andry Rajoelina a obtenu 2 586 938 voix, soit 55,66% des suffrages, battant largement son concurrent Marc Ravalomanana qui n’a recueilli que 2 060 847 voix, soit 44,34%. Ce "combat de coqs" n’a cependant intéressé que 48,09% des 9 913 599 électeurs inscrits qui se sont déplacés pour participer au scrutin, ce qui est faible (moins de la moitié du corps électoral), et 119 557 ont laissé un bulletin blanc ou nul dans l’urne. Le taux de participation du premier tour le 7 novembre 2018 était déjà assez faible (54,23%, soit 7,5 points de moins que l’élection précédente).

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Les plus de 520 000 voix de différence entre les deux candidats paraissent trop nombreux pour que des irrégularités plus ou moins oubliées dans le décret final puissent inverser le résultat. Avant le scrutin, les deux candidats avaient d’ailleurs protesté sur la manière d’établir la liste électorale du second tour mettant en doute plusieurs centaines de milliers d’inscriptions.

Certes, cette élection malgache ne s’est pas déroulée dans les meilleures conditions de démocratie, comparées à nos standards européens. Néanmoins, elle est probablement la plus démocratique de toute l’histoire du pays, notamment dans le processus de dépouillement, transparent et ouvert, qui a été finalement assez rapide (plus rapide que les délais prévus par la loi électorale). Et certainement plus "démocratique" que l’élection présidentielle en République Démocratique du Congo qui s’est déroulée le 30 décembre 2018 avec l’interdiction des médias étrangers.

À titre personnel, je regrette ce résultat car c’est probablement le triomphe de la démagogie. Il aurait évidemment fallu un combat basé sur les idées, sur les options politiques, sur les projets concrets pour redresser (enfin) l’économie de Madagascar, l’un des pays les plus pauvres du monde alors qu’il est aussi l’un des plus riches en ressources naturelles et aussi humaines. Trois fois, depuis le 27 décembre 2018, les partisans du candidat battu, Marc Ravalomanana, ont manifesté sur la place du 13-mai, malgré l’interdiction du gouvernement actuel (a priori neutre). Des manifestations interdites, on en connaît aussi en France.

L’idéal aurait été de tourner réellement la page du passé pour avoir un pouvoir qui ne soit ni "immobile" ni "corrompu" et qui ne pense qu’à l’intérêt du pays et de son peuple au lieu de celui de son seul clan.

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Marc Ravalomanana (69 ans), Président de la République de Madagascar du 22 février 2002 au 17 mars 2009, avait commencé à reconstruire le pays, notamment en remettant en état les principales routes de la grande île qui sont des axes essentiels dans le développement économique mais aussi social. Il a été chassé du pouvoir par un putsch mené par Andry Rajoelina (44 ans) qui fut autoproclamé Président de la Haute Autorité de  transition de Madagascar du 17 mars 2009 au 25 janvier 2014.

En se faisant élire Président (pour la première fois), Andry Rajoelina semble répéter l’exploit du vieil amiral Didier Ratsiraka (82 ans), dictateur crypto-communiste du 15 juin 1975 au 27 mars 1993, arrivé au pouvoir par une révolution de palais (et perpétué par des élections fantoches, le 21 décembre 1975, le 7 novembre 1982 et le 12 mars 1989), et réapparu démocratiquement quelques années plus tard, élu démocratiquement le 29 novembre 1996, devenu Président de la République du 9 février 1997 au 5 juillet 2002. Il avait refusé de quitter le pouvoir en 2002, refusant d’admettre sa défaite dès le premier tour à l’élection présidentielle du 16 décembre 2001, face à Marc Ravalomanana.

De décembre 2001 à juillet 2002, ce fut carrément la "guerre civile" entre les partisans de Didier Ratsiraka (côtiers, Tamatave) et les partisans de Marc Ravalomanana (hauts plateaux, Tananarive). Le pays fut paralysé pendant plus de six mois. De janvier 2009 à janvier 2014, il fut de nouveau paralysé économiquement à cause du putsch et de la "transition" interminable d’Andry Rajoelina, alors qu’il commençait timidement à se reconstruire.

L’absence d’électricité partout, l’absence d’eau courante, la persistance de maladies terribles pourtant faciles et peu coûteuses à soigner et éradiquer (la peste, la lèpre), font que l’enjeu de cette élection présidentielle est essentiel : contrairement aux précédentes, il faut que cette élection débouche enfin sur des actions concrètes, aidés par la communauté internationale, en faveur du peuple malgache et pas la perpétuation des luttes entre clans.

Le risque, aujourd’hui, ce serait si les partisans de Marc Ravalomanana refusaient de reconnaître leur défaite et refusaient de reconnaître la légitimité d’Andry Rajoelina. Or, l’important est plus dans cette reconnaissance par l’opposition de son échec électoral que dans l’identité effective du gagnant. Tant qu’il n’y a pas ce partage de légitimation, le pays ne pourra jamais progresser. C’est donc aujourd’hui urgent que Marc Ravalomanana reconnaisse sa défaite. C’est le prix de la maturité démocratique.

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Les deux candidats ont eu le combat qu’ils attendaient depuis plus de neuf ans. Au cours de la campagne des deux tours, il y a eu plusieurs débats qui les ont opposés, dont celui du 10 décembre 2018, quelques jours avant le scrutin du second tour. Marc Ravalomanana était probablement le plus réaliste et le plus basé sur la situation réelle de Madagascar, Andry Rajoelina, au contraire, n’a pas hésité à faire dans le populisme pour consolider son avance du premier tour (il a même publié un livre sorti le 9 octobre 2018 au titre particulièrement passe-partout : "Par amour de la patrie", éd. Michel Lafon). Les deux n’ont même pas convaincu la moitié du corps électoral qu’il fallait les départager.

L’investiture d’Andry Rajoelina devrait intervenir avant le 25 janvier 2019. La date du 19 janvier 2019 semble être la plus probable. Le Président sortant Hery Rajaonarimampianina lui cédera alors les clefs du pouvoir devant le Président par intérim Rivo Rakotova. Quant aux élections législatives prévues dans la foulée, programmées pour le 20 mars 2019 afin de renouveler les 151 députés, elles risquent de subir la démobilisation d’une grande partie de l’électorat déçu par la tournure de l’élection présidentielle. À Andry Rajoelina de réussir enfin là où tous ses prédécesseurs ont échoué, à savoir redonner un véritable avenir collectif à Madagascar en insufflant l’esprit de réconciliation et de concorde. Il est permis d‘en douter.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (08 janvier 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Résultats définitifs officiels du second tour de l’élection présidentielle malgache du 19 décembre 2018 (communiqué de la HCC).
Madagascar : Andry Rajoelina, élu peu contestable.
Résultats définitifs officiels du premier tour de l’élection présidentielle malgache du 7 novembre 2018 (communiqués par la HCC).
Madagascar : retour vers le futur, en 2013 avant HR.
L’élection présidentielle malgache du 7 novembre 2018.
La liste officielle des 36 candidats à l’élection présidentielle malgache du 7 novembre 2018 (publiée le 22 août 2018).
Albert Zafy.
Le massacre de 1947.
Le pire n’est jamais sûr (28 janvier 2014).
Le gouvernement de Roger Kolo (18 avril 2014).
Discours d'investiture de Hery Rajaonarimampianina du 25 janvier 2014 (texte intégral).
Vidéo du discours d'investiture de Hery Rajaonarimampianina.
L'angoisse de la page blanche.
Résultats de la CENIT (3 janvier 2014).
Nuages noirs sur le processus électoral.
Le second tour de la présidentielle.
Duel Robinson vs Rajaonarimampianina.
Les résultats officiels du 1er tour de la présidentielle malgache (à télécharger).
Victoire du processus électoral malgache.
Jour J de la démocratie malgache : présentation des candidats.
L’élection présidentielle du 24 juillet 2013 aura-t-elle lieu ?
La feuille de route adoptée.
Un putsch en bonne et due forme.
Le prix du sang.
Et si cela s’était passé en France ?
La nouvelle Constitution malgache.
Le gouvernement malgache pour appliquer la feuille de route.
Liste de mai 2013 des candidats à l’élection présidentielle.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190108-rajoelina.html

https://www.agoravox.fr/actualites/international/article/madagascar-andry-rajoelina-elu-peu-211467

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