« L’homme n’est que poussière, d’où l’importance du plumeau. » (Alexandre Vialatte).


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L’humoriste Pierre Desproges est né il y a 80 ans le 9 mai 1939. Hélas, cela fait plus de trente et un ans qu’il est mort et il manque, il manque parce que parfois, les temps sont durs et seul l’humour peut aider, un humour redoutable, caustique, mais aussi un humour tendre. Car aujourd’hui, les transgressifs, les provocateurs, sont souvent dans l’humour haineux, dans l’humour ironique, dans l’humour de ricanement. Desproges pouvait attaquer tout le monde, on savait qu’il n’en pensait pas un mot parce qu’il avait un cœur gros comme "ça". Il y avait les textes, il y avait le ton, mais ces deux talents ne suffisaient pas, il fallait aussi l’intention, c’était l’esprit général.

L’an dernier, la radio France Inter n’a pas voulu rater la "célébration" (le vilain mot !) du comique à l’occasion des trente ans de sa disparition. Plus exactement, la soirée du 18 avril 2018, entre 20 heures et 22 heures, France Inter a consacré une émission spéciale d’hommage à Pierre Desproges dans le mythique Studio 104 rempli à craquer.

L’émission, animée par Antoine de Caunes, peut être encore réécoutée en podcast (ici par exemple). Avant le début de l’émission, le public pouvait voir ou revoir, avec une certaine émotion, un entretien de Pierre Desproges interrogé par Jérôme Garcin (à l’époque tout jeune). L’émission a alterné séquences d’entretiens, sketchs et séquences musicales, notamment des textes de Pierre Desproges écrits dans les années 1960 et mis en chansons.

Ont notamment participé à l’émission Thomas de Pourquery, Babx, Edward Perraud, Clara Luciani (un grand talent), Raphaële Lannadère, Arthur Teboul, Frédéric Fromet, aussi Jérôme Garcin (le producteur de l’émission littéraire "Le Masque et la Plume" sur France Inter), Pablo Mira (le fondateur du Gorafi), et à la fin de l’émission, la fille de l’humoriste, Perrine Desproges est venue également parler au micro d’Antoine de Caunes.

Il y avait aussi Christine Gonzalez, journaliste suisse, qui est excellente dans son art, celui de réaliser des interviews posthumes avec des célébrités, en reprenant des morceaux de vrais enregistrements trouvés dans les archives et collés pour faire des réponses à ses questions. Le résultat pour Pierre Desproges est très impressionnant, elle l’a fait revivre pendant quelques minutes. Impressionnant tant sur la forme (on ne repère aucune coupure, aucune soudure) que sur le fond, évidemment.

De son côté, Jérôme Garcin est venu expliquer que c’était une grande performance de venir devant un public très sobrement, juste à lire des textes avec un style très sophistiqué, avec des subjonctifs, des mots compliqués, et de réussir à faire rire. Il a témoigné aussi de l’obsession de Pierre Desproges pour la mort (qu’il a connue avant ses 49 ans). Son livre de chevet était un dictionnaire de la mort, et il adorait cette phrase de Vialatte : « L’homme n’est que poussière, d’où l’importance du plumeau. ».

À propos d’Alexandre Vialatte, j’ajoute aussi cette belle réflexion sur l’homme : « L’humanité est une bibliothèque dont presque tous les livres sont lus. L’humanité est aux archives. Que reste-t-il à parcourir qui en vaille la peine en attendant le prochain facteur ? On se reproche d’avoir rangé beaucoup d’ouvrages sans les avoir entièrement coupés. Peut-être la plus belle page était-elle dans le passage qu’on a sauté. » ("Les Champignons du Détroit de Behring").

J’ai découvert à cette occasion la talentueuse Laura Laune, une Belge de 32 ans qui a remporté en 2017 la saison 12 de l’émission télévisée "La France a un incroyable talent". Elle a proposé une chanson sketch très décapante, très incisive, à la manière de Pierre Desproges pour les vacheries débitées. J’ai adoré cette humoriste que j’ai trouvée excellente, provocatrice, avec son côté ingénu de balancer de l’humour très costaud, très corrosif, et même très contestable, comme chanter : « On peut critiquer la Shoah, oui, mais il faut quand même dire qu’à cette époque, les trains roulaient tous ! ». Il faut rappeler le contexte : en avril 2018, il y avait beaucoup de grèves de la SNCF (deux ou trois jours par semaine) à cause de la réforme de la SNCF. On peut rester terrifié par la Shoah, respecter évidemment les millions de victimes et adorer cette humoriste (c'est mon cas et j'espère ne pas être le seul).

J’ai gardé pour la fin le meilleur, même si c’était plutôt au milieu de l’émission. France Inter a tenté de faire revivre la mythique émission de Claude Villiers, "Le Tribunal des flagrants délires" qui n’a pas duré très longtemps, seulement deux à trois années, entre novembre 1980 et février 1983, où l’idée était de "juger" une célébrité invitée pour l’occasion.

Claude Villers était le juge et président du tribunal, Pierre Desproges le procureur général et Luis Rego l’avocat de l’invité. Évidemment, ces deux derniers ne cessaient d’égratigner l’invité qui devait alors afficher un solide sens de l’autodérision (ce qui fut le cas notamment de Jean-Marie Le Pen le 28 septembre 1982). Absents de l’émission parce que fatigués, Claude Villiers et Luis Rego ont cependant fait une apparition avec chacun un message vidéo très émouvant (Claude Villiers était méconnaissable et Luis Rego avait gardé son hilarité).

Pour l’occasion, c’était la "bande" des "humoristes maison" (qui sévit sur France Inter) qui s’est chargée du tribunal : la charmante potache Charline Vanhoenacker a présidé le tribunal du haut de son autorité, Guillaume Meurice a fait le procureur général aux mille jeux de mots, et Alex Vizorek s’est chargé de faire l’avocat de la défense sinon du diable avec la percussion qu’on lui connaît. Mais pour quel prévenu ? Évidemment, pour juger Pierre Desproges, ou plutôt, le talent de Pierre Desproges.

Comme le prévenu était absent des lieux, l’émission a proposé une série de témoignages (à charge ou décharge). Les témoins furent notamment le lanceur de tartes à la crème Noël Godin (un peu trop long), la chanteuse Nicole Croisille et l’acteur Hippolyte Girardot.

Alors qu’en général, la sentence tombait toujours par un verdict de mort, la juge Charline a conclu très solennellement le procès de manière heureusement plus positive : « La Cour, après n’avoir écouté qu’elle-même et délibéré, déclare, Talent de Pierre Desproges, que vous êtes condamné à être pris à témoin contre votre gré dans des débats stériles tels que l’antisémitisme hallal, la rétention de liberté d’expression et la recette des nouilles au pistou. Vous êtes condamné à exister éternellement dans ce monde que vous avez tant critiqué mais qui vous aime et qui révère tout autant. Bref, Talent de Pierre Desproges, vous êtes condamné à l’immortalité. La séance est levée. ».

Cette émission ponctuelle avec ce nouveau tribunal, qui a très bien fonctionné en avril 2018, devrait avoir une suite avec d’autres invités, de la vie politique ou du milieu artistique. Elle aurait dû démarrer à la fin de l’année 2018, mais la crise des gilets jaunes a perturbé le calendrier. Un homme politique qui fut très important et qui a beaucoup d’humour a préféré renoncer à sa participation alors que des casseurs ont saccagé l’Arc-de-Triomphe de Paris et qu’un terrroriste a tué une dizaine de personnes à Strasbourg. La période n'est pas à la rigolade. J’espère que ce ne sera que partie remise…

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Et puisque nous en sommes à cette émission, je termine par de courts extraits de quelques réquisitoires de Pierre Desproges dans l’émission d’origine, tous issus du livre de recueil des réquisitoires du Tribunal des flagrants délires, sorti le 5 avril 2018 aux éditions du Seuil. Comme on le lit, on remarque que les réquisitoires de Pierre Desproges portent parfois très peu sur le prévenu et plus sur les choses qu’il avait envie de dire…


1. Prévenu Jacques Séguéla, le 25 octobre 1982 : « Jamais je ne me permettrais, sans preuves, d’insulter un prévenu, même et surtout quand il s’agit comme aujourd’hui d’un handicapé publico-maniaque de type Napoléon de gouttière minable et incurable, confit dans sa suffisance et bloqué dans sa mégalomanie comme un marron dans le cul d’une dinde. Oui, je sais, la comparaison est ordurière et je prierai le syndicat des dindes ainsi que le Denise Fabre fan-club de bien vouloir m’en excuser. (…) Je ne saurais (…) trop vous recommander d’exiger l’interdiction de cette émission du Tribunal des flagrants délires, ne serait-ce que pour la formidable publicité que ne manqueront pas de vous faire à cet égard mes nombreux amis journalistes qui se sont déplacés aujourd’hui tout exprès pour venir admirer ici le plus génial publiciste de France, l’homme qui a su mieux que personne rehausser le vinaigre algéro-italien au rang de saint-émilion, la merde en boîte au niveau du cassoulet toulousain, et le revenant de la Quatrième au rang d’homme providentiel. ». Le dernier cité, il s’agit bien sûr de François Mitterrand.


2. Prévenu Jean-François Kahn, le 10 décembre 1982 : « J’ai rêvé de Bernadette Lafont. C’est pourquoi aujourd’hui, j’ai du mal à me concentrer sur Jean-François Kahn. Il m’est extrêmement pénible d’évoquer Bernadette Lafont, même petite fille, sans me sentir confusément coupable de tentative de détournement de mineure. (…) À mon avis, Jean-François Kahn est l’un des plus grands journalistes humanistes chauves de ce siècle à la con où tout va de mal en pis depuis que Grace Kelly et Leonid Brejnev ne sont plus là pour nous guider vers les chemins du bonheur terrestre grâce à la haute tenue morale de leur politique expansionniste ou d’opérette. (…) Elle, la princesse, doucement couchée sur un lit de satin blanc, m’apparut désespérément belle, élégante et racée, figée dans sa beauté au bois dormant. Brejnev, en revanche, outrageusement cerné de feuillages épars et d’une débauche florale inouïe sur son lit de mort écarlate, m’émut beaucoup moins. (…) Avoir été longtemps l’homme le plus effroyablement puissant et redouté du monde, et finir ainsi (…), couché dans sa boîte, comme un thon à l’huile au milieu d’une salade niçoise. (…) On peut toujours se consoler en se disant que de toute façon, compte tenu de l’exorbitance coutumière de ses cachets, on n’aurait jamais vu Romy Schneider dans un film de Jacques Tati. ».


3. Prévenu Daniel Toscan du Plantier, le 10 janvier 1983 : « Je pensais que le Toscan du Plantier était le virus de la verrue plantaire, c’est vous dire à quel point j’aurai du mal à aborder le sujet du jour. Je préfère répondre à mon courrier (…). Les enfants ne sont pas tout à fait des gens comme nous (…). Personnellement, je subis en permanence sous mon toit une paire d’enfants de sexe féminin que j’ai fini par obtenir grâce au concours d’une jeune femme aussi passionnée que moi pour les travaux pratiques consécutifs à l’observation des papillons. Un manque total d’objectivité et une dissolution navrante de l’esprit critique caractérisent généralement le discours laudatif des parents quand ils s’esbaudissent sur les mille grâces et les talents exquis de leur progéniture. (…) Dieu merci, nous autres, parents, armés de cette époustouflante sagesse tranquille qu’on appelle la Raison, sommes là pour guider d’un bras ferme nos chers petits sur le droit chemin de la vérité existentielle d’où leur âme fluette de petit sous-homme se forgera sans trêve jusqu’à devenir l’âme d’airain de l’homme mûr et responsable, capable de travailler huit heures par jour à l’usine ou au bureau, de jouer au tiercé et de déclencher périodiquement les indispensables guerres mondiales dont les déchaînements remarquables de bruits et de fureur constituent à l’évidence la seule vraie différence entre l’homme et la bête. ».


4. Prévenue Inès de la Fressange, le 18 janvier 1983 : « Loin de moi l’idée de vous prendre ici, dans ce box trop exigu pour les cent quatre-vingt-un centimètres de splendeurs nacrées qui composent, en tout bien tout honneur, votre principale source de revenus. (…) Quand on a vos yeux, madame, quand on a votre bouche, votre grain de peau, la légèreté diaphane de votre démarche et la longueur émouvante de vos cuisses, c’est une banalité de dire qu’on peut facilement traverser l’existence à l’abri des cabas trop lourds gorgés de poireaux, à l’écart de l’uniforme de contractuelle et bien loin de la banquette en Skaï du coin au fond de la salle de bal (…). Pourtant (…), la différence est mince entre une beauté et un boudin. Quelques centimètres de plus ou de moins, en long ou en large, quelques millimètres de plus ou de moins entre les deux yeux, quelques rondeurs ou aspérités en plus ou en moins par-ci par-là autour des hanches ou dans le corsage. Des détails. (…) Lors du dîner inaugural, j’étais assis entre Miss France 1923 et Miss France 1982. "Le monde est un éternel recommencement", pensais-je avec un sens suraigu du lieu commun, tandis que, comme pour me donner raison, la première me bavait dessus tandis que je bavais sur la seconde. ».


5. Prévenue Sylvie Joly, le 25 janvier 1983 : « (…) Où ses doigts tremblants d’une impossible étreinte se referment en vain dans l’attente affolée d’un éclair de plaisir, virgule, ah, enfin une virgule !, il était temps, j’allais mourir noyé sous le flot insipide et glauque de ma monotonie verbale ! (…) Écoutez le conseil du scribouillard déliro-flagrantique : Ne mettez jamais moins de trois virgules au mètre carré de verbiage. Sans l’appui de la virgule, on peut mourir étouffé dans les sables mouvants d’une prose perfide et désertique que n’éclaire plus que le soleil blanc de l’inspiration péotico-trouducale des vieux procureurs fourbus corrodés dans l’effluve éthylique d’un désespoir exsangue où se meurt la colère que brandit leur point-virgule… ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (07 mai 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Soirée spéciale Pierre Desproges sur France Inter le 18 avril 2018 (podcast).
Pierre Desproges, condamné à l’immortalité.
Pierre Desproges, tendrement incorretc.
Thierry Le Luron.
Pierre Dac.
Coluche.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190509-pierre-desproges.html

https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/pierre-desproges-condamne-a-l-214903

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/05/07/37317056.html