« La peinture est une poésie muette, et la poésie est une peinture aveugle. ».


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Je crois que c’était en 2006. Un soir doux de juillet, toutes les rues de Paris étaient désertes. C’était la finale de la coupe du monde. Tout le monde était devant son téléviseur. La France était présente. Par chance, c’était nocturne au Louvre. J’en ai profité pour y aller et admirer celle que je n’avais jamais vraiment pu admirer sereinement lors de mes précédentes visites au Louvre : La Joconde. Cette nuit-là, je l’avais eue presque pour moi tout seul. Enfin, je l’ai partagée avec dix ou quinze autres personnes, principalement des touristes chinois et japonais, il me semble, qui ne se préoccupaient guère de football. J’étais presque déçu, elle était enfermée dans sa cage de verre, toute petite, je voyais surtout des reflets, et la distance d’observation n’était pas très commode pour le myope que je suis.

La Joconde, réalisée entre 1503 et 1506, c’est probablement la plus belle œuvre d’art du monde de tous les temps. Je dis "probablement" car cette idée est sans doute partagée par un grand nombre de personnes au monde, mais je le dis avec une certaine réticence puisque d’autres œuvres m’ont beaucoup plus émerveillé et ému. C’est peut-être une sorte de lassitude du classique et du célèbre. Trop gâté ? Il n’y a plus l’étonnement ni la transgression, et pourtant, cette Joconde est bien mystérieuse, avec ses allures androgynes.

J’ai commencé par la Joconde parce qu’elle est forcément associée à son auteur, Léonard de Vinci, qui est mort il y a exactement cinq cents ans. Il y a cinq siècles, un demi-millénaire ! À Ambroise, en Touraine, dans son château, le 2 mai 1519 à l’âge de 67 ans après plusieurs mois de maladie, sans héritier puisqu’il a toujours été célibataire (il est né le 15 avril 1452 à Vinci, en Toscane).

Il n’est pas ici voulu d’évoquer sa très dense et riche existence. J’ai le souffle coupé à imaginer l’énumération de ses activités : scientifique et artiste ? Génie paraît probablement le seul véritable mot qui puisse englober l’ensemble. Le même mot qui signifie ingénieur, d’ailleurs. À la limite, on peut ajouter : génie universel de la Renaissance.

Faisons un peu d’uchronie. J’imagine Monsieur Léonard de Vinci vivant à notre époque. Il aurait pu déposer des centaines de brevets (il a réalisé des inventions qui ont tout de même été utilisées dans certaines "manufactures" de son époque, notamment en optique, génie civil et hydrodynamique). Il aurait trouvé des nombreux sponsors, comme il en avait déjà trouvé à l’époque : Laurent de Médicis, François Ier, etc. En 2018, cela aurait été Bernard Arnault ou François Pinault pour les commandes de ses œuvres d’art. Peut-être Serge Dassault pour ses conceptions aéronautiques. Peut-être Sanofi pour ses réflexions anatomiques ? Il aurait eu des supports de presse, forcément, un mensuel ou un hebdomadaire pour présenter toutes ses idées. "Vinci Magazine" peut-être. Au moins, une multinationale française n’aurait pas volé son nom, quitte à avoir exploité nos autoroutes et nos aéroports !

En effet, Léonard de Vinci a fait des centaines de métiers en même temps. Il a été d’un côté architecte, ingénieur, mathématicien, physicien, astronome, mécanicien, opticien, biologiste, anatomiste, botaniste, etc., de l’autre côté peintre, dessinateur, sculpteur, musicien, compositeur, écrivain, poète, etc. À cela s’ajoutent le philosophe, le professeur, le diplomate, le viticulteur, etc. Léonard de Vinci a cultivé une "connivence intime" avec Machiavel (1469-1527) par échanges de correspondance. De Florence, Milan, Rome, Bologne et Venise à la France pour les dernières années de sa vie, Léonard de Vinci est un polyvalent global impressionnant. Il est le meilleur représentant de ce qu’on pourrait appeler un "savant". Il fut l’auteur de cinquante mille documents de diverses formes (carnets manuscrits, croquis, dessins, etc.), dont les deux tiers furent malheureusement détruits ou perdus.

Restons, après la Joconde, avec le peintre pour revoir La Cène, fresque murale "phare" de près de neuf mètres de longueur, réalisée entre 1495 et 1498 pour le réfectoire du couvent dominicain de l’église Santa Maria delle Grazie à Milan (commandée probablement par le duc de Milan, Ludovic Sforza). Scène de l’Évangile, le dernier repas avant la Passion du Christ, ce dernier dit aux apôtres : « En vérité, je vous le dis, l’un de vous me livrera. » et Léonard de Vinci a peint les douze apôtres réfutant cette idée de trahison.

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Judas (le traître) est représenté comme les autres apôtres, de face (ou plutôt de profil), mais pas de dos comme c’était généralement la tradition. Les Dominicains souhaitaient rappeler le libre-arbitre qui permet à chaque humain de choisir entre le bien et le mal. Citée par Wikipédia (malheureusement, je n’ai pas retrouvé la citation exacte), dans ses lettres d’Italie à Jean Posternak (publiées chez Gallimard), la philosophe Simone Weil, qui a fait le tour d’Italie en touriste insouciante en 1937 et 1938 (elle fut impressionnée par la propagande fasciste), avait pensé découvrir le secret de la composition de La Cène, peinture réalisée sur plusieurs plans : « Le point placé exactement dans la chevelure du Christ, et vers lequel convergent toutes les droites qui dessinent le plafond, implique une composition dans l’espace à trois dimensions, les lignes qui, de part et d’autre, lient les mains es apôtres [implique au contraire une composition dans l’espace à deux dimensions]. ».

Ces deux peintures, La Joconde et La Cène, sont probablement les plus universellement connues dans le monde. Génie de la peinture, Léonard de Vinci fut seulement égalé, à la Renaissance, par ceux qu’on pourrait considérer comme des rivaux, Michel-Ange (1475-1564), ce qui était le cas, et Raphaël (1483-1520), même si ces deux derniers sont d’une génération plus tardive (Raphaël n’a toutefois survécu qu’une année après Léonard de Vinci).

Si le peintre est très connu, le génial "inventeur" (on dirait de nos jours l’ingénieur innovant) l’est également. Léonard de Vinci a conçu de très nombreuses machines, les plus sophistiquées les unes que les autres. La plupart n’ont jamais été réalisées, mais il faut se remettre dans le contexte : fin du XVe siècle et début du XVIe siècle ! Avant même la Bataille de Marignan, pour la plupart ! C’est cela qui est impressionnant chez lui. La grande vision technologique, la grande anticipation du progrès du monde.

Ainsi, Léonard de Vinci aurait inventé le char d’assaut, le sous-marin, le scaphandre, l’hélicoptère, l’avion, l’automobile, le parachute (en forme pyramidale), etc. J’ai mis la phrase au conditionnel par prudence car parfois, c’étaient des améliorations d’inventions déjà existantes et en plus, Léonard de Vinci ayant marqué les esprits pendant ces cinq derniers siècles, on lui a parfois prêté des inventions qu’il n’a pas faites (on ne prête qu’aux riches).

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Au-delà de la performance technologique, il faut vraiment insister sur le génie conceptuel : imaginer par exemple le principe du parachute, cela signifie presque avoir déjà imaginé le principe de l’avion, c’est donc très fort. Souvent, l’invention telle que décrite par Léonard de Vinci ne suffirait pas à faire ce qui était promis à cause d’une difficulté technologique fatale non étudiée (le parachute pyramidal n’aurait jamais fonctionné).

Prenons l’hélicoptère par exemple. Entre 1487 et 1490, il a dessiné dans ses carnets un croquis représentant un aéronef à hélice pour un vol vertical. L’idée était de tourner l’hélice et la pression de l’air devait faire soulever la partie portée par l’hélice, comme on utilisait la vis d’Archimède pour remonter de l’eau : « Si cette vis peut forcer l’eau à se déplacer au contraire de son sens naturel, c’est-à-dire du bas vers le haut, il est probable qu’une vis adaptée puisse se déplacer de la même manière dans cet autre fluide qu’est l’air qui nous environne. ». À la condition d’imaginer aussi le principe de Newton qui a été énoncé …seulement en 1687 (dans "Philosophiae naturalis principia mathematica") et que Léonard de Vinci a proposé avec ses mots ainsi : « La force avec laquelle une chose va contre l’air est égale à celle de l’air contre la chose. ».

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Évidemment, ce n’était que théorie. L’hélice qu’avait imaginée Léonard de Vinci (de diamètre 10 mètres) était bien trop grande pour pouvoir la tourner assez rapidement avec les moyens mécaniques de l’époque : il aurait fallu aussi inventer le moteur (la force motrice était d’ailleurs le joker habituel des inventions de Léonard de Vinci). Mais cette idée, qui est l’idée générale de l’hélice dans l’air, est, en elle-même, géniale. De plus, la vis était insuffisante, il fallait une "queue" pour éviter un tournoiement en toupie.

Je termine ce tour très très modeste de Léonard de Vinci par deux croquis très connus.

Le premier est L’Homme de Vitruve, qui daterait de 1490 et qui est une reprise d’un document (un traité d’architecture) rédigé par l’ingénieur romain Vitruve à l’époque de l’empereur Auguste (en 15 avant J.-C.) : « Pour qu’un bâtiment soit beau, il doit posséder une symétrie et des proportions parfaites comme celles qu’on trouve dans la nature. ». Cela donne la clef du rapport entre architecture et anatomie.

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Ce dessin, stocké à Venise, à la Gallerie dell’Accademia (seule une copie est visible du grand public), représente les proportions considérées comme idéales de l’être humain, dont le corps serait circonscrit dans un cercle avec le nombril pour centre et dans un carré avec le sexe pour centre (milieu des diagonales). Ce dessin ultra-connu aurait dû avoir son siècle de gloire interplanétaire au XXe siècle si c’était lui qu’on avait choisi d'envoyer dans l’Espace pour décrire aux extraterrestres qui nous étions. Il est en effet le symbole de l’humanisme triomphant de la Renaissance, qui donna plus tard le Siècle des Lumières.

Enfin, c’est le dernier document proposé ici, celui de l’embryon humain dans l’utérus de sa mère (plutôt le fœtus, en réalité). Léonard de Vinci était très savant aussi en physiologie, médecine et anatomie. Il a fait de nombreux croquis du corps humain mais aussi du corps d’animaux (chevaux, vaches, singes, ours, grenouilles, oiseaux, etc.), leurs muscles, leurs organes, etc. Pour apprendre à peindre, on apprend forcément l’anatomie, la disposition des muscles, tendons, etc. Il faut imaginer Léonard de Vinci empruntant quelques cadavres de criminels, les disséquant en toute discrétion et hors de toute hygiène, pour connaître la réalité du corps humain. Un peu plus tard, sa notoriété lui a même permis de diriger des autopsies dans des hôpitaux à Milan et à Rome.

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Léonard de Vinci a eu des observations de génie, comme celle de constater qu’il y avait quatre cavités dans le cœur, mais il ne savait pas qu’il existait tout un circuit sanguin (l’appareil cardio-vasculaire). Il a fait beaucoup d’études anatomiques comparatives entre humain et animaux (qu’il disséquait aussi). Cependant, il n’a pas terminé le traité d’anatomie qu’il voulait faire, pour devenir une référence encyclopédique (même si le concept même d’encyclopédie est né seulement cent cinquante à deux cents ans plus tard).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
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Léonard de Vinci.
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L’année Pierre Soulages au Louvre.
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Dernières heures parisiennes pour Egon Schiele.
Pierre Soulages, l'artiste mélanthrope, a 99 ans.
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Le British Museum et le monde des humains.
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