« "Comment peux-tu dire que tu m’aimes si tu ne sais pas ce qui me fait souffrir ?". Les premières rencontres franco-allemandes organisées à partir de 1946 allaient dans ce sens. Oui, il fallait faire comprendre aux jeunes Allemands la dimension de l’horreur et aussi ce qu’avait été l’Occupation allemande en France. Mais à condition d’accepter d’apprendre puis de répercuter en France ce qu’avaient été les souffrances des citadins allemands sous les bombes alliées ou celles des Allemands de l’Est expulsés par millions de leur terre natale. » (Alfred Grosser, "Du bon usage de la mémoire", 1994).


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Il y a soixante-dix ans, le 15 septembre 1949, l’ancien maire de Cologne, Konrad Adenauer, est élu Chancelier de l’Allemagne fédérale. Il était déjà très vieux. Né le 5 janvier 1876 à Cologne, il avait en effet 73 ans en arrivant au pouvoir (il n’avait alors jamais été ministre). Il resta à la tête du gouvernement ouest-allemand jusqu’au 16 octobre 1963, poussé vers la sortie par ses alliés politiques turbulents, parce qu’il avait alors… 87 ans ! Il quitta ce monde quelques années plus tard, le 19 avril 1967, à l’âge de 91 ans, le temps de rédiger ses mémoires.

Pour l’instant, seuls Bismarck (avant lui) et Helmut Kohl (après lui) ont dépassé le record de longévité de Konrad Adenauer qui avait dépassé la durée de… son prédécesseur direct, Adolf Hitler. Évidemment, je n’ai évoqué que l’Allemagne fédérale qui est historiquement la seule à "descendre" de l’Allemagne de 1871. Pour preuve, la Réunification du 3 octobre 1990 où la République fédérale d’Allemagne (RFA) absorba, comme des Länder, l’autre Allemagne, l’Allemagne de l’Est, l’Allemagne communiste dont le pouvoir des Présidents du Conseil des Ministres était toujours long, puisque antidémocratique : Otto Grotewohl du 12 octobre 1949 au 21 septembre 1964 et surtout, Willy Stoph du 21 septembre 1964 au 3 octobre 1973 et du 29 octobre 1976 au 13 novembre 1989. Angela Merkel, elle, dépassera la longévité de Konrad Adenauer si elle reste Chancelière au moins jusqu’au 23 décembre 2019, dans trois mois…

Konrad Adenauer a fait partie de ces illustres personnalités qui ont gouverné après la Seconde Guerre mondiale, à mettre sur le même plan que Dwight Eisenhower aux États-Unis, Charles De Gaulle en France et évidemment Winston Churchill au Royaume-Uni.

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À la différence des trois précédents hommes d’État, Konrad Adenauer a dirigé un pays exsangue, vaincu, complètement détruit, culpabilisé par le nazisme et surtout, divisé administrativement en quatre zones (russe, américaine, britannique et française). La zone russe est finalement restée ainsi jusqu’en 1990 ainsi, tandis que les trois autres zones, administrées par les Alliés entre 1945 et 1949 (celle où était Adenauer était britannique), ont abouti à la Constitution (encore en cours) de la République fédérale d’Allemagne, adoptée le 8 mai 1949 et promulguée le 23 mai 1949 (en fait, appelée plus modestement "Loi fondamentale", tant la situation était considérée comme transitoire).

L’organe chargé de rédiger cette Constitution fut le Conseil parlementaire, composé de 65 délégués régionaux émanant des onze ministres-présidents des Länder des trois zones occupées, qui siégea à Bonn du 1er septembre 1948 au 14 août 1949, date des premières élections législatives (fédérales). Le premier jour où il a siégé, cet organe s’est choisi pour président Konrad Adenauer, représentant de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Parmi les autres membres, on peut citer le libéral démocrate Theodor Heuss (1884-1963), représentant du Wurtemberg-Bade (région qui fut incluse en 1952 dans la grande région Bade-Wurtemberg), et futur Président de la République du 13 septembre 1949 au 12 septembre 1959.

Avocat catholique issu d’une famille bourgeoise et père de sept enfants, Konrad Adenauer commença sa carrière politique en 1906 comme conseiller municipal de Cologne, étiqueté Zentrum. Il fut élu maire (bourgmestre) de Cologne du 13 octobre 1917 au 13 mars 1933, date à laquelle le gouvernement nazi (qui venait juste d’être formé) l’a révoqué car il présentait des positions antinazies (il fut même temporairement emprisonné en 1934 et plusieurs mois en 1944). Il fut désigné maire de Cologne par l’administration alliée du 4 mai 1945 au 6 octobre 1945.

Pendant l’entre-deux-guerres, dans ses positions politiques, il montrait une volonté pacifiste et une opposition au nazisme et, juste après la défaite de 1918, il militait pour plus d’autonomie de la Rhénanie à l’intérieur de la Prusse. Il fut également le Président du Conseil d’État de la Prusse entre 1920 et 1933. Pendant les crises économiques et sociales, il fut un maire très dynamique et créatif en matière d’urbanisme. En 1949, ce fut donc un élu local important qui fut reconnu.

Le 14 août 1949, les premières élections législatives ont apporté la victoire au nouveau parti, la CDU (Union des démocrates-chrétiens), de centre droit, créée et dirigée par Konrad Adenauer (jusqu’au 23 mars 1966), avec 139 sièges sur 402 au Bundestag et 31,0% des voix (et 78,5% de participation), battant les sociaux-démocrates du SPD qui n’ont eu que 131 sièges et 29,2% des voix. La CDU a formé une coalition avec les libéraux démocrates du FDP (52 sièges) et le Parti allemand, le DP (17 sièges), national-conservateur, pour contrôler 208 sièges sur 402.

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Le 15 septembre 1949, Konrad Adenauer fut ainsi investi le premier Chancelier allemand d’après-guerre avec 202 voix sur 402. Une majorité d’une voix. Il forma en tout cinq gouvernements. Il fut réélu trois fois encore. Il gagna largement les élections législatives du 6 septembre 1953 (243 sièges sur 509, 45,2% des voix avec 86,0% de participation). Il gagna encore plus largement les élections législatives du 15 septembre 1957 (270 sièges sur 519, 50,2% des voix avec 87,8% de participation !). Enfin, il gagna ses dernières élections législatives le 17 septembre 1961, malgré quelques pertes (242 sièges sur 521, 45,3% avec 87,7% de participation). À ces dernières élections, son rival social-démocrate était le maire de Berlin-Ouest, Willy Brandt (1913-1992), futur Chancelier du 21 octobre 1969 au 7 mai 1974.

Il n’était pas très étonnant que les sociaux-démocrates aient perdu les premières élections d’après-guerre, pour une raison assez simple : c’était le SPD qui était au pouvoir pratiquement tout le temps de la République de Weimar et ils se sont montrés impuissants à juguler les crises économiques et financières, ainsi qu’à éviter la montée du nazisme dans l’électorat. À cette explication historique s’ajoute aussi une explication plus politique.

En 1949, l’Allemagne est divisée, l’une "occidentale" et l’autre "communiste". Cette division paraissait durable et l’épisode de la construction du mur de Berlin fut sans doute le sommet de la guerre froide. Le Rideau de fer passait au milieu de la capitale historique et culturelle de l’Allemagne. Or, à cause de la guerre froide, Konrad Adenauer adopta une politique résolument atlantiste, se tournant vers l’Ouest, tant vers la France (amitié franco-allemande) que vers l’Europe des Six (construction de l’Europe) ainsi que vers les États-Unis (et l’OTAN). À ceux qui s’étonnent que l’Allemagne de l’Ouest ait commencé avec des relations privilégiées avec les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, on doit leur rappeler que l’Allemagne de l’Ouest était l’ensemble des trois zones administrées par ces Alliés.

En ce sens, cette politique qui visait à intégrer solidement l’Allemagne fédérale dans le camp des démocraties libérales, l’éloignait mécaniquement de sa petite sœur communiste, l’Allemagne de l’Est. Konrad Adenauer était d’ailleurs peu enclin à vouloir se rapprocher de cette Allemagne de l’Est qui lui rappelait la Prusse à la fois luthérienne et bismarckienne. Le SPD, au contraire, proposait de s’éloigner de l’Ouest pour donner plus de chances à une réunification future entre les deux Allemagne, ce fut la fameuse Ostpolitik du Chancelier WIlly Brandt, appliquée au début des années 1970.

Les citoyens ouest-allemands avaient majoritairement choisi, eux, à la sortie de la guerre, de se retrouver dans le camp démocratique et occidental. Du moins pendant les deux premières décennies de la RFA (BDR).

Dans ses choix, au-delà de sa politique économique qui a permis le redressement extraordinaire de la nation allemande, Konrad Adenauer a voulu passer d’une Europe allemande (c’était la volonté des nazis) à une Allemagne européenne (l’Allemagne souhaitant une union libre et sincère avec ses voisins). C’est l’Allemagne moderne qui existe toujours aujourd’hui sous le leadership d’Angela Merkel.

Konrad Adenauer a été considéré comme l’un des Pères de l’Europe (au même titre que Jean Monnet) car il a approuvé sans réticence la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 à Paris (le Ministre français des Affaires étrangères a proposé une alliance industrielle qui rendrait impossible, dans la pratique, la guerre entre les pays de cette alliance). Ce fut la création de la CECA. Il reçut le texte du discours de Robert Schuman la veille, le 8 mai 1950, le même jour où Konrad Adenauer publia un mémorandum pour l’adhésion de son pays au Conseil de l’Europe. Le 10 mai 1960, Adenauer affirma : « Le plan de Robert Schuman appartient aux rares initiatives qui, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont donné à l’histoire européenne un visage nouveau, et qui nous laissent à tous l’espoir, que dis-je, la certitude d’un avenir meilleur. ».

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Mais probablement qu’au-delà de sa politique d’intégration européenne, Konrad Adenauer a montré le plus de sens historique et de responsabilité en faisant la réconciliation du peuple allemand avec le peuple français. Tout le monde savait d’ailleurs, en Europe, qu’il n’y aurait jamais de construction européenne sans réconciliation franco-allemande. En ce sens, son homologue français, très fasciné par la puissance allemande avant-guerre, De Gaulle fut, lui aussi, l’un des Pères de l’Europe (à double titre, puisqu’il a également appliqué le Traité de Rome lorsqu’il est arrivé au pouvoir, il aurait pu le laisser sans suite et sans application). En effet, lors de la signature du Traité de l’Élysée, le 22 janvier 1963, De Gaulle se tourna vers Robert Schuman en lui disant : « C’est vous qui avez commencé. Et nous avons poursuivi votre œuvre. ». De Gaulle anti-européen ? Un contresens de l’histoire !

Réconcilier deux nations qui étaient durablement des ennemis. Mon arrière-grand-mère lorraine me racontait à quel point les "Boches" étaient mauvais depuis la guerre de 70 (de 1870 !). Elle était née quatorze années après cette guerre, mais elle nageait, enfant et adolescente, dans cette haine de l’Allemand. Les deux guerres mondiales suivantes n’ont fait que renforcer ce sentiment. Alfred Grosser a bien montré, lui, le Français et Allemand à la fois, que ce sentiment de haine était réciproque et tant que les Français ne comprenaient pas les souffrances et humiliations qu’avaient endurées les Allemands, notamment avec le Traité de Versailles, la paix ne serait jamais durable.

Après des premières rencontres informelles, la formalisation de cette politique fut la signature, par De Gaulle et Adenauer, du Traité de l’Élysée, traité d’amitié et de coopération franco-allemandes, le 22 janvier 1963 à Paris. Il fut confirmé et renforcé par le Traité d’Aix-la-Chapelle signé le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (Aachen), signé par Emmanuel Macron et Angela Merkel.

Ce fut quelques mois plus tard, le 11 octobre 1963, que, épuisé par quatorze années de pouvoir, Konrad Adenauer fut contraint de démissionner, au milieu de la législature, sous la pression du FDP dont les sièges étaient indispensables à la majorité au Bundestag. Le nom de son successeur ne faisait aucun doute malgré la réticence de Konrad Adenauer lui-même. Son Ministre de l’Économie du 20 septembre 1949 au 11 octobre 1963, Ludwig Erhard (1897-1977), l’acteur majeur du redressement allemand (le père du miracle économique), par ailleurs Vice-Chancelier du 29 octobre 1957 au 11 octobre 1963, fut élu Chancelier le 16 octobre 1963 par 279 voix contre 220 (il gagna les élections suivantes du 19 septembre 1965 mais, perdant le soutien du FDP en cours de législature, a dû démissionner le 1er décembre 1966).

Par sa clairvoyance et sa grande lucidité géopolitique (« Un Chancelier doit être à la fois un bon Allemand et un bon Européen. »), Konrad Adenauer restera un géant politique dans l’histoire de l’Allemagne, au même titre que Bismarck et Helmut Kohl. Quant à Angela Merkel, l’histoire ne dit pas encore si elle se rangera à leur niveau dans la conscience des Allemands et dans leur livre d’histoire…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (14 septembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Konrad Adenauer.
L’Allemagne en pleine fièvre extrémiste ?

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