« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. La nature, mutilée, surexploitée, ne parvient plus à se reconstituer et nous refusons de l’admettre. L’humanité souffre. Elle souffre de mal-développement, au nord comme au sud, et nous sommes indifférents. La Terre et l’humanité sont en péril et nous en sommes tous responsables. Il est temps, je crois, d’ouvrir les yeux. Sur tous les continents, les signaux d’alerte s’allument. (…) Nous ne pourrons pas dire que nous ne savons pas ! Prenons garde que le XXIe siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d’un crime de l’humanité contre la vie. Notre responsabilité collective est engagée. » (Jacques Chirac, le 2 septembre 2002, au Sommet mondial du développement durable de Johannesburg).


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Je ne raisonne pas comme elle, je n’ai pas cette peur qu’elle exprime à travers les médias et je me souviens aussi des discours alarmistes des années 1970 qui décrivaient une planète anéantie dans un horizon d’à peine une trentaine d’années. Mais…

Mais j’ai beaucoup d’admiration pour la jeune activiste suédoise Greta Thunberg. Je ne partage pas beaucoup de ses réflexions, mais je la trouve fascinante, passionnante, passionnée, courageuse, talentueuse, intelligente, et surtout, je la trouve sincère, et dans ce monde politique et économique, la sincérité est probablement une denrée très rare. C’est un air frais qui change des propos convenus. Elle fait d’ailleurs réagir, tant mieux. Elle tourmente, le débat mondial a besoin d’agitateur.

L’écologie est depuis le début des années 1980 un nouveau paramètre des politiques publiques, à côté du social et de l’économie. Certains courants politiques en ont pris conscience plus tôt que d’autres mais dans chaque courant, il y a eu des précurseurs. Et si, aujourd’hui, on n’a rien à dire sur l’écologie, si, aujourd’hui, on n’a pas un chapitre Écologie dans son programme électoral, alors on n’a rien compris. Même le RN a fait compagne sur le commerce local lors des dernières élections européennes.

Je n’ai pas peur comme je n’ai même pas peur du risque de destruction de la planète en cas de guerre thermonucléaire. Serais-je trop optimiste ? Non, je suis surtout très humble, je veux remettre mes prétentions humaines à leur juste place face à l’immensité énergétique d’une planète comme la Terre. Il ne faut pas exagérer : l’homme peut casser ou redresser la barre, mais de manière très faible. La nature n’a pas attendu l’humanité pour les glaciations, pour les grandes disparitions d’espèces, etc.

Faut-il pour autant continuer à polluer comme avant ? Bien sûr que non. D’une part, parce que la pollution détruit la qualité de vie d’aujourd’hui, et plus encore de demain. D’autre part, parce que, qu’elle soit d’origine anthropique ou pas (débat qui se glisse entre la science et l’idéologie), la réalité d’aujourd’hui est bel et bien d’une transformation climatique relativement importante (probablement pas la première et pas la dernière dans l’histoire de la Terre), et que l’être humain, par sa puissance technologique, a tout son intérêt à ne pas en rajouter voire à stopper dans le cas où cela viendrait de lui.

À ma connaissance depuis au moins un demi-siècle, il n’y a pas eu en France deux périodes de canicule dans le même été. La température record enregistrée le 28 juin 2019 fut de 46,0°C en France. Ces bouleversements sont réels. Ils sont obligatoirement le résultat de très nombreux facteurs (dont l’activité humaine).

Je n’ai pas peur, parce que je sais que les prévisions alarmistes ne sont jamais réalisées, car elles sont motivées par l’émotion au lieu du calcul. Et parallèlement, des absences de prévisions ont engendré le pire. Tiens, par exemple, un tsunami sur une centrale nucléaire. Il me semble (mais je peux me tromper) qu’il n’y a eu aucune œuvre de fiction, ni film, ni roman, qui a proposé l’idée de Fukushima avant l’heure. En d’autres termes, les malheurs arrivent rarement là où on les a prévus…

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Mais je comprends l’utilisation de l’argument de la peur. Pourquoi ? Parce qu’il est le plus efficace. C’est d’ailleurs les peuples les plus peureux qui ont su le mieux résister aux malheurs du monde. La peur fait agir. La peur fait protéger, sécuriser, réfléchir. La peur fait débattre, ce que ce très modeste article se propose de faire dans l’océan des contributions concernant ce sujet.

D’ailleurs, prenons un autre exemple : la sécurité routière. Tout le monde est capable de raisonner doctement : x milliers de morts sur la route chaque année dans notre pays, c’est trop. Cela touche des dizaines de milliers de familles, des vies décimées, sans compter les blessés à vie, dépendance et handicap sur le dos. Il est très raisonnable de penser que rouler moins vite permet moins de morts (l’expérience est à cet égard sans appel). Pourtant, malgré ces arguments raisonnables, les excès de vitesse étaient presque de tradition nationale jusqu’à deux mesures particulièrement coercitives : le permis à points (même les "riches" ne peuvent plus se payer un excès) et, bien sûr, les radars automatiques (pour en finir avec l’impunité généralisées des contredanses). Résultat : la peur du gendarme a été beaucoup plus efficace qu’un exposé studieux, très documenté et argumenté.

Je ne crois pas que Greta Thunberg a réfléchi à cela lorsqu’elle veut faire peur le monde entier. Je crois surtout qu’elle a sincèrement peur, qu’elle est paniquée à l’idée qu’elle verrait de son vivant les dégradations de l’environnement, qu’elle est sincèrement convaincue que la planète tire sa dernière cigarette, et qu’il faut agir. Ses propos sont donc d’autant plus convaincants qu’ils sont sincères.

Je répète que si la Terre va très mal, c’est une autre forme de prétention humaine de croire que les êtres humains seraient capables de changer le cours de son destin. Ce qui me fait dire cela est simplement les énergies en jeu. Dans toute affaire qui implique les lois de la nature, il faut toujours raisonner en termes d’énergie.

Lorsqu’elle est exprimée dans un cadre politique, la peur est généralement manipulatrice : la peur de l’étranger, la peur de l’insécurité, la peur du chômage, la peur du déclassement, la peur de se retrouver SDF, la peur du changement et de la fin de ses "acquis sociaux". La peur peut se transformer facilement en nostalgie ("avant, c’était mieux"), mais c’est une nostalgie trompeuse : "avant" n’a jamais été mieux, il suffit de prendre tous les paramètres et de les comparer, mais c’est un autre sujet. C’est une idéalisation d’un passé qui n’a jamais existé où tout serait bien allé.

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Pourtant, la peur exprimée par Greta Thunberg n’est pas une peur démagogique, elle n’a pas pour but de se faire élire, elle a pour but de faire agir, de faire réagir. Exactement l’intérêt de la peur. Malheureusement, comme pour le deuil, tout le monde ne réagit pas de la même manière face à la peur : les hérissons, par exemple, restent paralysés et ne bougent plus. Ils sont donc écrasés sur nos routes.

Greta Thunberg a surtout peur, et cette peur l’emporte sur toutes ses appréhensions. Est-elle manipulée ? La belle affaire. N’avez-vous donc jamais été un adolescent un jour ? Je me souviens bien, en ce qui me concerne, mais les âges varient forcément d’un être à un autre, mais je ne crois pas être plus précoce qu’un autre, mes camarades de classe se sont "éveillés" à peu près au même âge que moi.

Oui je me souviens qu’à 13 ans, j’étais déjà très intéressé par la vie politique et sociale (et je n’étais pas le seul, je débattais en cour de récréation avec d’autres interlocuteurs tout aussi passionnés), mais j’admets que j’étais encore sous influence de mes parents et de leurs options politiques, que je connaissais sans pour autant avoir eu l’occasion de beaucoup débattre avec eux (je m’en rends compte maintenant).

Mais dès l’âge de 14 ans, le niveau d’influence parentale est tombé à zéro. Je ne dis évidemment pas que la pensée personnelle était finie et achevée (elle ne l’est jamais, même à 98 ans), mais elle se construisait par moi, avec moi et bien sûr, avec l’apport des autres, mais de tous les points de vue dont je gardais ce qui m’intéressait. Si jamais il y avait tentative d’influence, la réaction aurait été très "chaude", mais ça dépend du caractère de chacun !

D’ailleurs, il semblerait que c’est justement le contraire avec Greta Thunberg. Elle est devenue végane et elle a réussi à convaincre ses parents, sa famille, de réduire la consommation de viande et même de ne plus prendre l’avion (alors que ses parents sont des artistes, sa mère est chanteuse lyrique et son père acteur de cinéma). C’est même parce qu’elle a compris qu’elle a cette capacité à convaincre qu’elle a voulu s’engager publiquement. Croire qu’elle est conditionnée par sa famille me paraît plutôt naïf.

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Moi aussi j’avais une vision planétaire du monde quand j’étais adolescent, et même une vision cosmique. C’est d’ailleurs facile de la dater : c’était quand j’ai étudié mon cher Voltaire, quand j’avais 15 ans. J’ai adoré "Micromégas". J’appréciais l’idée de changer de perspective, de venir de Sirius et de regarder avec un microscope les Terriens.

Pendant toute ma scolarité, je marchais environ une demi-heure aller et autant retour pour aller étudier, et je longeais sur un ou deux kilomètres une voie rapide urbaine (récente à l’époque) qui dénaturait particulièrement le paysage de la ville, bruyante, polluante. Au fil de mes trajets, j’en étais donc à imaginer l’interdiction totale de l’automobile, sans bien sûr m’imaginer adulte avec différentes obligations géographiques. Il y a dans l’adolescence cette notion totalitaire de l’idéal : imposer aux autres ce qui n’était qu’un ressenti. L’anormal, c’est de ne pas évoluer, mais il faut aussi savoir évoluer sans se résigner : on passe sa vie à trouver le très difficile équilibre entre réalisme et idéalisme.

À 13 ans, j’avais appris aussi la Voie lactée, l’immensité des distances astronomiques, l’idée que le monde ne serait pas immuable, que dans quatre milliards d’années, le Soleil disparaîtrait et emporterait la Terre dans un brasier infernal. Je me disais alors : il faudrait préparer dès maintenant à émigrer, à partir de la Terre, à se choisir une planète d’adoption hors de la Voie lactée… mais pour cela, il faudrait unifier toutes les énergies terrestres et en finir avec les guerres intestines (d’ailleurs, la plupart des fictions avec une invasion extraterrestre expriment la nécessité d’une union terrienne, genre gouvernement mondial). Deux années plus tard, la connaissance de la physique quantique m’a fait découvrir l’extrêmement petit et ce fut bien plus tard, avec la série de films "Men in Black", que j’ai retrouvé partagé ce sentiment que plusieurs mondes pouvaient coexister à des échelles différentes (ce que du reste, un enfant peut comprendre lorsqu’il observe une fourmilière).

Avoir peur que le monde s’efface dans quatre milliards d’années, qui est une donnée certaine. J’ai ressenti cette peur. Mais la maturité m’a aidé à réduire ma peur, et plutôt, à la relativiser. Quand on sait ce qu’il reste, aujourd’hui, de la civilisation égyptienne, il y a à peine 3 000 ou 4 000 ans, pourquoi croire que tout restera même sans implosion solaire ? C’était du pur idéalisme. La réalité, c’est que tout s’efface bien plus rapidement. Durer cent ans, c’est déjà beaucoup. En France, il n’y a plus beaucoup de lieux qui ressemblent au même d’il y a un siècle. À part peut-être les villages ravagés par la guerre.

Croire que Greta Thunberg est manipulée et n’est qu’un fruit marketing pour imposer une sorte de totalitarisme écologique, c’est une erreur monumentale. Bien sûr, elle vit dans un milieu familial probablement qui a fait naître sa peur d’origine, mais elle n’est pas la seule à avoir ce conditionnement, tandis qu’elle est à peu près la seule à avoir su dépasser sa timidité, ses réserves, ses peurs sociales pour parler en public, pour parler au public, pour parler aux grands de ce monde, pour devenir une personnalité publique à l’échelle mondiale.

Je la trouve fascinante parce que volontaire. Elle veut crier à la face du monde sa peur. Elle a raison de l’exprimer. Ceux qui la critiquent semblent plus jaloux qu’autre chose.

Elle est née le 3 janvier 2003 à Stockholm. Elle a donc 16 ans, elle n’avait même pas 2 ans lorsqu’il y a eu le séisme de magnitude 9,0 (échelle de Richter) suivi d’un tsunami en Indonésie, le 26 décembre 2004, entraînant la mort de 250 000 personnes. Elle n’était pas encore née quand le Président Jacques Chirac a prononcé son fameux discours de Johannesburg sur la maison qui brûlait (mais elle était déjà conçue).

François Clemenceau, dans "Le Journal du dimanche" du 2 mars 2019 (ainsi que sur Europe 1), décrit ainsi ses "antécédents" : « L’un de ses ancêtres n’est autre que le grand scientifique suédois et Prix Nobel de Chimie, Svante Arrhénius, qui a découvert l’effet de serre et les gaz du même nom. (…) Mais elle a aussi comme deuxième prénom, Tintin, dont elle a le physique et l’angélisme. ». Aude Massiot, dans "Libération" du 14 juillet 2019, précise également : « La maturité de ses discours a laissé beaucoup de sceptiques l’accuser d’être manipulée par ses parents, des ONG, des partis politiques, des lobbys occultes…. Pourtant, il semble bien que ces émouvantes harangues soient le fruit de l’intellect de l’adolescente qui, face à nous, plisse les yeux, pause, argumente en réponse à nos questions, sans ce ton des rengaines apprises par cœur. Rare, la force des convictions de Greta Thunberg semble contagieuse. ».

Elle fait partie des aiguillons de l’opinion publique mais aussi des pouvoirs publics. Son écho médiatique est très important pour diverses raisons. Elle a prononcé des discours dans des enceintes internationales auxquelles bien des personnalités politiques chevronnées rêveraient de pouvoir être invitées.

Ainsi, Greta Thunberg a parlé le 25 janvier 2018 à Davos à l’occasion du Forum économique mondiale, en y exprimant sa colère que les invités soient venus en jet privé (elle avait pris le train depuis Stockholm), le 4 décembre 2018 à Katowice à l’occasion de la COP24 (« Ceci est la crise la plus grave que l’humanité ait jamais subie. Nous devons en prendre conscience tout d’abord et faire aussi vite que possible quelque chose pour arrêter les émissions et essayer de sauver ce que nous pouvons. »), le 16 avril 2019 à Strasbourg devant une commission du Parlement Européen. Elle a aussi rencontré le Président français Emmanuel Macron le 22 février 2019 à l’Élysée, et le pape François le 17 avril 2019 (« Je l’ai remercié car il parle clairement de la crise climatique. Il m’a dit de poursuivre [mon engagement]. »). Après un déplacement à Caen (où elle recevra un prix), elle viendra ce mardi 23 juillet 2019 à l’Assemblée Nationale, non pour parler dans l’hémicycle, mais à l’occasion d’une conférence organisée par un groupe de députés français. Elle s’est déplacée un peu partout en Europe, à Hambourg, à Berlin, etc.

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Le 20 août 2018, ce fut le début de sa notoriété publique : elle a entamé la grève pour le climat tous les vendredis. Elle se justifiait ainsi en mars 2019 à Bruxelles : « Les politiques et les personnes au pouvoir s’en tirent depuis bien trop longtemps sans rien faire pour lutter contre le réchauffement climatique. Nous allons veiller à ce que cela n’arrive plus. Nous faisons l’école buissonnière parce que nous avons fait nos devoirs et eux, non. Nous ne nous battons pas pour notre avenir, mais pour l’avenir de tous, et nous ne nous arrêterons pas. ». Dans ces propos péremptoires, rien n’est prouvé, c’est juste son talent d’amener ses convictions et de les faire partager.

Là encore, je ne comprends pas très bien l’intérêt de l'école buissonnière. J’ai toujours pensé que lorsqu’on était étudiants ou lycéens, être en grève n’avait aucun intérêt puisque la grève ne fait mal qu’à eux-mêmes et à personne d’autre, au contraire de la grève des cheminots, des routiers, des taxis, etc. Donc, une telle grève ne peut faire pression sur aucun gouvernement. Le seul intérêt, ce fut pour elle de se faire connaître des médias, en se postant devant le parlement suédois tous les jours (au début). Son message très idéalisé le 15 mars 2019 : « Il nous faut une nouvelle façon de penser. Le système politique que vous, les adultes, avez créé n’est que compétition. Vous trichez dès que vous pouvez car tout ce qui compte, c’est de gagner. Nous devons coopérer et partager ce qui reste des ressources de la planète d’une façon juste. » (Twitter).

Au contraire, Greta Thunberg et tous les militants écologistes qu’elle cherche à fédérer auraient intérêt à suivre avec assiduité au moins les cours de sciences. C’est par l’argumentation scientifique qu’elle pourra convaincre les décideurs, tant économiques que politiques, tandis que l’émotionnel n’a pour effet qu’effrayer les peuples, les laissant dans une attitude plutôt du hérisson tétanisé, sans aucune efficacité sur le plan de l’action publique. Espérons qu’avec la maturité, elle comprendra cela.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (16 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Greta Thunberg.
Rapport du GIEC sur les scénarios des émissions de CO2 publié le 8 octobre 2018 (à télécharger).
Rapport de l’IPBES sur la biodiversité publié le 6 mai 2019 (à télécharger).
Emmanuel Macron explique sa transition écologique.
La taxation du diesel.
L’écotaxe.
Une catastrophe écologique ?
Amoco Cadiz (16 mars 1978).
Tchernobyl (26 avril 1986).
AZF (21 septembre 2001).
Fukushima (11 mars 2011).
L’industrie de l’énergie en France.
La COP21.
GIEC : la fin du monde en direct, prochainement sur vos écrans !
Vibrez avec la NASA …ou sans !
Le scandale de Volkswagen.
Le tsunami des Célèbes (28 septembre 2018).
Le tremblement de terre à Haïti (12 janvier 2010).

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190419-greta-thunberg.html

https://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/greta-thunberg-future-prix-nobel-216736

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/20/37273608.html